La fin d’une époque : Music Row, le temple de la musique à New York, n’existe plus

Par @Culturebox
Mis à jour le 20/09/2015 à 23H46, publié le 10/09/2015 à 10H18
3 magasins emblèmatiques du "Music Row" : Rudy Music stop,  Alex Accordions et Sam Ash Music

3 magasins emblèmatiques du "Music Row" : Rudy Music stop,  Alex Accordions et Sam Ash Music

© DR

Après le déménagement du dernier magasin de guitares (le fameux "Rudy Music stop") au mois d’août, c’est la fermeture du vendeur d’accordéons Alex Carozza qui sonne définitivement le glas d’un quartier qui aura été le temple de la musique pendant près d’un siècle : la 48e rue de New York, connue sous le nom de "NYC’s famous Music Row".

Avec la fermeture de ces 2 derniers magasins c’est toute une communauté de vendeurs d’instruments de musique qui s’éteint à New York.
                                                                      
Située en plein cœur de Manhattan, entre Time Square et Central park, la 48ème rue de New York, appelée par les locaux "Music Row", était le temple du matériel de musique pour tous les musiciens depuis des décennies. 
02-Manhattan.JPG
Dès le début des années 30, "Music Row" a abrité des magasins d’instruments, mais aussi des salles de répétition et de concert, des studios d’enregistrement qui ont vu défilé des artistes de tous horizons musicaux : aussi bien du jazz (Miles Davis, Herbie Hancock, Henry Mancini ), de la variété américaine (Barbara Streisand, Burt Bacharach, Frank Sinatra…) en passant par le blues et le rockabilly (Bo Diddley, Fats Domino…), mais surtout le monde du rock (Bob Dylan, Les Rolling Stones, les Beatles, Cat Stevens, Pink Floyd…) et notamment tous les plus grands de la six-cordes : Jimi Hendrix, Eric Clapton, Pete Townshend, David Gilmour, Ritchie Blackmore…. La liste est longue et rivalise aisément avec un casting d’entrée au Rock’n roll Hall of fame.


Le wall street de la musique, le Time square de la guitare


La 48ème rue était un passage obligé pour tout musicien qui venait à New York. Il pouvait y trouver des partitions, du matériel d’enregistrement ou de sonorisation, mais principalement des instruments, et notamment des guitares mais aussi tous les accessoires pouvant le conduire aux sons qu’il avait en tête : amplis de toutes marques, effets de toutes sortes, claviers, synthétiseurs,  etc…
 
C’est ici, chez "Manny’s" que Pete Townshend venait se fournir avec des commandes gargantuesques permettant d’approvisionner ses destructions compulsives sur scène :
« je veux 10 Telecasters 10 Stratocasters,  5 Jazzmasters, 3 Gibson stereo 355,… »  avait-il coutume de demander comme on ferait son marché le plus communément du monde. Puis un jour un vendeur lui suggéra une Gibson SG Special. Bien lui en prit car cette guitare devint fétiche pour le guitariste et compositeur des Who et fut la seule qu’il utilisa pendant toute la période "Tommy" (68-72), et notamment aux légendaires festivals de Woodstock et Wight.
Pete Townshend avec sa SG lors d'un concert des Who à Hambourg en 1972

Pete Townshend avec sa SG lors d'un concert des Who à Hambourg en 1972

C’est aussi dans ce quartier que Jimi Hendrix venait se procurer ses guitares, ses amplis et ses effets avec lesquels il créait ses sons cosmiques en voulant « embrasser le ciel »
(‘scuse me while I kiss the sky – Purple haze)
 
Les aficionados de guitare reconnaitront les pièces de légende qui ont forgé les icônes du rock. C’est en effet de ces multiples cavernes d’Ali-Baba que proviennent les instruments non moins célèbres que leur propriétaires : outre la SG special de Townshend, on peut citer la  "black strat" de Gilmour qui a illuminé les plus grands solos des tubes de Pink Floyd, de Money à Comfortably Numb, la "stratocaster blanche" sur laquelle Hendrix a transcendé l’hymne Américain à Woodstock, et bien d’autres encore…
La guitare de Jmi Hendrix à Woodstock.                             David Gilmour en 2006 avec sa célèbre stratocaster noire

La guitare de Jmi Hendrix à Woodstock.                             David Gilmour en 2006 avec sa célèbre stratocaster noire


Pendant plusieurs décennies, de grandes enseignes ont tenu le haut du Pavé : Sam Ash, Manny’s, Terminal music….
La devanture de "Manny's", juste à côté de "Sam Ash".    Un des nombreux murs de guitares de chez "Sam Ash"

La devanture de "Manny's", juste à côté de "Sam Ash".    Un des nombreux murs de guitares de chez "Sam Ash"


et le fameux "Rudy Music stop" ouvert à la fin des années 70 :


"Rudy’s Music Stop", dernier survivant de la désertion progressive des magasins de guitares

Le magasin au temps de l’époque encore florissante

Le magasin au temps de l’époque encore florissante


« Je ne voulais pas venir en Amérique, je voulais venir dans la 48ème rue de New York, qui se trouve être en Amérique » explique Rudy.
 
Son enseigne va vite devenir un incontournable pour les guitaristes des années 80, et notamment un certain Mark Knopfler avec qui il va se lier d’amitié, et créer sa marque de guitare (avec l’aide du luthier John Shur, depuis retourné chez Fender) : les guitares Pensa.
Outre le leader de Dire Straits, des pointures comme Eric Clapton, Lenny Kravitz, Peter Frampton ou Lou Reed ont également joué sur des guitares Pensa.
 
Avec l’avènement d’internet et l’essor des commandes en ligne, les magasins de musique vont peu à peu perdre de leur attrait au cours des années 2000, et c’est un à un qu’ils vont fermer ou au mieux se délocaliser, faisant perdre ainsi au quartier ce foisonnement artistique qui le caractérisait dans les années 60 et 70.
 
En aout dernier, Rudy Pensa a fermé le dernier magasin de guitares du Music Row, pour aller s’installer dans le quartier de  Soho. Le tout dernier vendeur d’accordéons, Alex Carozza, situé juste à côté, ferme ce mois de septembre, mettant ainsi la note finale à cette période.
La page du site de Rudy Pensa indiquant le déménagement du magasin

La page du site de Rudy Pensa indiquant le déménagement du magasin

« Music row va devenir une ville fantôme » désespère Rudy.
 
Après la mort du vinyle (qui paradoxalement est en train de renaitre de ses cendres), puis l’agonie actuelle du CD face au téléchargement, c’est un autre pan de la musique pop-rock qui s’éteint. Mais même à l’heure du tout numérique, on sait que les boites à rythmes, synthétiseurs et ordinateurs ne suffisent pas toujours à créer et produire de la musique, et qu’il faut bien souvent recourir aux bons vieux instruments d’époque qui ont gardé leur âme et que les grands musiciens savent faire vibrer pour notre plus grand plaisir.