Hinds : rencontre avec les nouvelles bombes du garage rock

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 08/02/2016 à 18H34, publié le 08/02/2016 à 18H25
Hinds avec de gauche à droite : Ana, Ade, Carlotta et Amber.

Hinds avec de gauche à droite : Ana, Ade, Carlotta et Amber.

© Hinds

Frais, low-fi et terriblement entêtant : le premier album des quatre sauvageonnes de Hinds, "Leave Me Alone", nous a fait démarrer l'année sur ressorts. Enfants de ce qu'elles appellent la Movida rock espagnole, ces copines de scène des Libertines, des Black Lips et de Fat White Family séduisent par leur énergie juvénile contagieuse. Nous avons rencontré ces adorables insoumises madrilènes.

Figures de proue de l'effervescence rock espagnole

Pour qui aime l'urgence et le côté brouillon du garage rock et du punk sixties, Hinds (qui s'appelait Deers à sa création en 2012), est une aubaine. Imaginez : quatre jolies souris pétillantes chantant leurs histoires d'amour adolescentes avec des voix candides, sur des mélodies simples et accrocheuses à la guitare. Le tout débité avec une sincérité et spontanéité rock dénuée de chichis, de pause et de virtuosité inutiles.

Séduite par leur premier EP et leurs clips artisanaux, on avait été bluffée par leur présence scénique au Pitchfork Festival 2015. Une aisance qui s'explique facilement : les quatre madrilènes ont écumé les scènes non stop depuis leur démarrage sur les chapeaux de roue, le jour même d'avril 2014 où elles ont posté leur premier morceau sur Bandcamp (la plateforme dédiée aux groupes indépendants).

Bébés de l'effervescente scène rock madrilène, elles ont grillé toutes les étapes et se sont retrouvées propulsées hors des frontières espagnoles avant même de savoir marcher. Tournée en Angleterre, aux Etats-Unis et en Australie, festivals de Glastonbury et South by Southwest, première partie des Libertines, des Black Lips et de Fat White Family, elles ont enchaîné les dates dans un tourbillon qui les laisse exténuées mais visiblement heureuses.

Rencontre

Nous les retrouvons un soir de janvier à la Maison de la Radio où elles sont les invitées Live de l'émission Le Nouveau Rendez Vous sur France Inter. Il est 19 heures et les quatre copines n'ont toujours pas déjeûné. Elles n'ont d'autre choix que de se jeter sur les sandwichs industriels et les paquets de chips que leur distribue leur management, un groupe de garçons à la cool à peine plus âgés qu'elles.

Après ce picnic tardif, la section rythmique de Hinds, formée de Ade à la basse et de Amber à la batterie, est en mode apathique, dans une présence-absence qui sent l'épuisement. Seules les inséparables Ana et Carlotta, le noyau dur du groupe, toutes deux guitaristes et chanteuses, répondent aux questions. Leur découverte du rock, le milieu madrilène dans lequel elles ont éclos, le sexisme du rock et l'espoir que représente Podemos pour ces jeunes espagnoles, elles racontent tout avec passion. Pleines de sève et d'envies, elles sont vraiment craquantes.

La découverte du garage nous a libérées. On a compris que d'autres jeunes sans argent et sans technique avaient le même point de vue que nous


Quelle a été votre porte d'entrée dans le rock ?
Ana : Nous étions ados lorsque nous avons mis les pieds la première fois dans le rock madrilène. Dans ce monde, tout était excitant : la musique, les concerts, les groupes mais aussi tout ce qui gravitait autour : photographes, vidéastes, stylistes. Tous les gens cool de Madrid évoluaient dans ce milieu et nous sommes tombées amoureuses de cette scène.

C'était un mouvement naissant ?
Carlotta : Tu te souviens de la Movida ? C’est exactement pareil. Soudain, un mouvement artistique a émergé, où la créativité s’est retrouvée concentrée dans un petit milieu où tout le monde se connaît, échange et s’entraide.
Ana : Cette scène était si cool et si forte que Carlotta et moi avons voulu monter un groupe. C’était en 2011. Nous venions de découvrir le garage rock et des artistes comme Mac de Marco et Ty Segall après avoir longtemps écouté des classiques comme Dylan, Hendrix, les Beatles et les Stones. Nous avons commencé par faire des reprises de Dylan. On essayait bien d'écrire nos propres chansons mais comparé à Dylan c’était trop nul, ça plaçait la barre si haut qu'on ne pouvait même pas atteindre le minimum décent. La découverte du garage nous a libérées. On a compris que d'autres jeunes, sans argent et sans technique avaient le même point de vue que nous et nous nous sommes dit : si nos potes peuvent le faire, alors nous aussi. C’est comme ça qu’on a commencé.
Carlotta : Le garage rock était la porte d'entrée parfaite pour nous en tant que musiciennes parce que nous n'avions pas d'argent pour acheter des instruments, aucune idée des techniques d'enregistrement. Autour de nous, ils jouaient tous dans des groupes depuis des années, nous étions les plus jeunes du mouvement.
Ana : Mais nous avons été les quasi premières à émerger. Nos potes à Madrid n'en reviennent pas : ils ont tous sorti plusieurs singles et des EP mais nous, qui étions les bébés du mouvement, sortons notre premier album avant eux.


Nous avons bâti notre propre école de composition car personne ne nous a appris à jouer.


Votre rock est primitif et spontané. Ne craignez vous pas de perdre votre fraîcheur en évoluant techniquement, en tant que musiciennes ?
Carlotta : Fraîcheur et inexpérience ne sont pas forcément liées. Je pense qu'on est frais quand on est sincère et impliqué. Tu peux être le meilleur guitariste du monde et rester frais. Je ne pense pas que le fait de nous améliorer techniquement changera quelque chose.
Vous risquez peut être de vous lasser de ce que vous faites, d'aspirer à composer des choses plus complexes pour appliquer vos nouveaux acquis...
Ana : Nous avons une façon particulière de composer ensemble, assez rudimentaire: l'une jamme sur les cordes et l'autre essaye juste des notes à tâtons, à l'aveugle. Si nous devenons meilleures, nous allons peut être le faire plus rapidement ou plus longtemps mais nous composerons toujours de la même façon.
Carlotta : Nous avons bâti notre propre école de composition car personne ne nous a appris à jouer. Même si nous nous améliorons, notre goût restera le même. On ne va pas se lancer dans des solos. Et même si cela devait arriver nous n'avons pas à en avoir peur. On ne peut pas vivre dans la peur.

Vous chantez souvent avec des voix de petites filles. C'est voulu ?
Ana : Nous chantons comme des petites filles parce que nous sommes des petites filles ! Nous sommes vraiment jeunes. J'ai 21 ans, Carlotta 24 ans, Ade 23 ans et Amber 19 ans. Nous ne prétendons pas être plus jeunes que nous ne le sommes mais nous sommes encore des ados. Avant l'enregistrement on buvait de la bière pour se désinhiber. Mais forcément, avec un coup dans l'aile tu maitrises moins, tu as plus de chances de te planter. Nous avons travaillé avec un ingénieur du son et un producteur qui aiment ce genre de vibe : même si tu n'atteins pas la note recherchée, on garde la prise parce qu'on peut entendre ta respiration. Contrairement à la pop commerciale où tout est interchangeable, le garage rock est quelque chose d'authentique, où les gens vivent ce qu'ils chantent.


Il y avait aussi un côté manifeste : on est des filles et on peut le faire !


Pourquoi êtes-vous un groupe de filles, est-ce un hasard ?
Ana : Au départ, nous étions toutes les deux avec Carlotta, entourées de groupes de musiciens. Elle et moi nous sentions au même niveau, c'est-à-dire au niveau zéro. Nous étions à l'aise toutes les deux parce que libres de nous planter, sans risquer le ridicule ni le jugement. Elle allait m'apprendre ce qu'elle savait et moi ce que je savais.
Mais ensuite, pourquoi n'avoir choisi que des filles, pourquoi pas un garçon ?
Carlotta : Ca n'aurait pas été pareil. Nous n'aurions pas pu grandir tranquillement, à notre rythme.
Vous auriez eu honte ?
Ana : Oui. A un moment, alors que nous cherchions des filles et que nous craignions de ne pas en trouver, nous avons pensé à quelques copains qui auraient pu faire l'affaire. Mais ce sont de si bons musiciens, on les respectait tellement, que quoi qu'ils disent on se serait senties obligées de se plier à leurs remarques, de leur faire confiance, et cela aurait changé notre musique qui est vraiment nôtre. Il y avait aussi un côté manifeste : on est des filles et on peut le faire! En plus, peut être parce que nous sommes espagnoles et que ce pays est encore très macho, on a eu le sentiment que s'il y avait ne serait-ce qu'un garçon dans le groupe, tout le monde lui attribuerait automatiquement le mérite de la musique et des textes. Les gens ont beaucoup d'imagination, et plutôt dans le mauvais sens (rires).

Dans le rock, être un groupe de filles est-ce un avantage ou un inconvénient ?
Carlotta : Les deux. D'une certaine façon c'est un avantage parce qu'il y a peu de groupes comme nous mais tu dois être vraiment forte et savoir tout ce que tu vas devoir affronter : commentaires, jugements, insultes, toutes choses auxquelles n'est pas confronté un groupe de garçons.
C'est un univers très sexiste ?
Ana et Carlotta (en chœur) Ouuuiiiii !
Ana : Le souci c'est que même les gens qui ne pensent pas être sexistes le sont. Par exemple des critiques journalistiques élogieuses de nos chansons ou de nos concerts dans lesquelles tu as le mot "fille" sept fois en six lignes. S'il vous plait, concentrez-vous sur la musique ! (Elles s'arrachent les cheveux en roulant des yeux). Nous sommes comparées tout à coup à des groupes comme Haims et à d'autres groupes féminins de pop. C'est absurde !
Carlotta : C'est comme si on comparait les Black Lips à Glass Animals parce que c'est un groupe de garçons et qu'ils sont quatre (rires).

Les Espagnols ont enfin le sentiment que leur vote peut servir à quelque chose


Vous avez été repérées assez vite. Diriez-vous que le succès vous a pris par surprise ?
Ana : Ca a été incroyablement rapide ! Le jour même où nous avons posté notre première chanson sur Bandcamp, nous avons été contactées par e-mails par des labels, des magazines, le NME. Ca a été fou. Ce qui nous arrive est inédit en Espagne.
Carlotta : Etant entourées de musiciens, nous avions déjà une bonne idée au préalable du timing d'un jeune groupe : tu écris, tu répètes, tu enregistres, tu écumes toutes les salles de Madrid, puis tu vas jouer à Barcelone et peut être encore un peu plus loin, tu cherches un manager, tu te bats pour trouver un label et peut-être que quelqu'un finit par vouloir sortir ça en vinyle. Nous, on a grillé toutes les étapes : on a enregistré avec un ami, il a mixé et on l'a sorti le 2 avril 2014 (sous le nom de Deers dont elles ont dû changer récemment). L'après-midi même, notre manager actuel, Yoann, nous a appelées au téléphone en disant 'c'est super je veux travailler avec vous'. Puis, toujours le même jour, vers 21h, nous avons reçu un e-mail du NME, disant "Great tune les filles ! Vous avez des photos promotionnelles ? Puis-je vous poser quelques questions ?". On n'en croyait pas nos yeux ! Tout s'est passé si vite ! Nous n'étions pas préparées du tout. Nous avons appris en marchant.

Votre point de vue sur les dernières élections en Espagne et la montée en puissance de Podemos (parti de gauche) ?
Ana : Nous sommes très heureuses de voir que les choses bougent enfin.
Carlotta : C'est tellement bien de ne pas connaître la suite, de voir le choix s'élargir, que les résultats soient moins prévisibles ! Avant c'était une fatalité de voir l'un ou l'autre accéder au pouvoir. Maintenant il y a un doute.
Ana : Les Espagnols ont enfin le sentiment que leur vote peut servir à quelque chose, qu'il va être pris en compte. Les gens sont heureux de dire qu'ils ont été voter, on dirait qu'ils se réveillent après des décennies de stagnation. Tout le monde se sent à nouveau excité, intéressé par la politique, on a l'impression que le pouvoir revient un peu entre les mains des gens.

Hinds est en concert le 29 février au Badaboum (Paris)