Le dernier album de David Bowie : "Blackstar", une étoile noire magnétique

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 11/01/2016 à 19H57, publié le 08/01/2016 à 12H44
David Bowie a fêté ses 69 ans le 8 janvier 2016.

David Bowie a fêté ses 69 ans le 8 janvier 2016.

© DR

Le dernier album de David Bowie est sorti le jour de l'anniversaire de ses 69 ans, et ce n'est pas innocent. Manifeste audacieux, "Blackstar" prouvait que cette icône de la pop n'en avait pas terminé avec la réinvention de sa musique. Aujourd'hui alors que l'on apprend sa mort, "Blackstar" prend un tout autre relief. Un album testament ?

Complexité et avant-garde jazz

Alors que "The Next Day", qui a marqué son grand retour en 2013, a montré que David Bowie n'avait rien perdu de son goût pour l'expérimentation, celui-ci l'éloigne encore davantage des conventions rock-pop, comme l'avait annoncé son fidèle ami-accoucheur-producteur Tony Visconti, toujours aux manettes.

Afin d'assouvir sa soif d'innovation, le Thin White Duke a composé et enregistré ce 25e album en compagnie d'un petit noyau de musiciens new yorkais de jazz d'avant-garde férus de musique électronique, au sein duquel brille le saxophoniste Donny McCaslin et ses échappées free.

Les deux premiers titres partis en éclaireur, "Blackstar" puis "Lazarus", composé pour la pièce qu'il a imaginée pour Broadway comme une suite à "l'Homme qui venait d'ailleurs", donnent un aperçu du programme, plus complexe, sombre et mystérieux que jamais.

On vous entend penser d'ici : "Ouhla du jazz expérimental ! Cérébral et forcément un peu pénible." Certes, "Blackstar" n'est pas un album de pop. Il ne drague pas la FM, tente d'éviter les vieilles recettes et trace son chemin loin des sentiers battus. Mais il est passionnant musicalement et ne laisse pas l'auditeur à la porte.

Siphonnée, cauchemardesque et divisée en trois mouvements dont un splendide, la chanson titre "Blackstar", accompagnée d'un clip hanté, est d'ailleurs le morceau le plus ouvertement risqué de ce disque.

Objectif : faire du neuf et éviter le rock'n'roll à tout prix

Après avoir écouté l'album entier, 42 mn et sept chansons, on n'est pas loin de penser que Bowie a surjoué avec ce titre sur l'effet d'innovation et de mystère pour surprendre et intriguer. Et qu'il l'a placé habilement en ouverture et choisi à dessein comme premier single.

Il y a bien les relectures de "Sue (in a season of crime)" et sa face B "Tis a pity she was a whore", parues dans une autre version en 2014, deux morceaux de bravoure légèrement cacophoniques saturés de rythmiques épileptiques et de saxophone éruptif. Placées en début d'album, après "Blackstar", ces chansons denses, fourmillantes d'accords bizarres et d'arrangements osés, impriment une tonalité très avant-gardiste à cet album.

C'était précisément l'objectif, si l'on en croit les déclarations de Tony Visconti, missionné une fois de plus pour parler à la presse. Le but de "Blackstar" était selon lui de conjurer tout regard dans le rétroviseur, toute référence au passé, de faire quelque chose de neuf et d'"éviter le rock'n'roll à tout prix".

Une seconde partie d'album plus abordable

Pourtant, passé l'effet de sidération de cette première partie d'album, qui comprend d'ailleurs aussi le majestueux "Lazarus" composé pour la comédie musicale du même nom imaginée par Bowie et donnée à Broadway depuis fin novembre, on revient à quelque chose de plus abordable et moins éprouvant pour les nerfs.

Dominées comme tout l'album par sa voix élégante que les ans ont peu altérée, "Dollar Days", "I Can't Give everything away" et dans une moindre mesure "Girl Loves Me", sont des chansons à la beauté intemporelle.

Décoder le logiciel de l'Etoile noire : mission impossible ?

Sur "I Can't Give Everything Away" qui referme le disque, David Bowie chante "Je ne peux pas tout livrer, dire non mais vouloir dire oui, c'est tout ce que j'ai toujours voulu dire, c'est le message que j'envoie". Il serait tentant d'y déceler le message ultime du maestro.

Mais bien malin celui qui parviendra à décoder le logiciel de l'Etoile noire. Chercher à interpréter ses mots est une fausse piste. "Blackstar", avec ses mélopées orientales et son évocation d'exécution, serait ainsi une référence au groupe Etat Islamique, avançait le saxophoniste McCaslin dans une interview à la presse anglaise. Interprétation aussitôt démentie par un porte-parole de Bowie himself. Pour épaissir encore le mystère, Bowie s'exprime sur "Girl Loves Me" dans un sabir incompréhensible inspiré des vocabulaires cryptés du nadsat (mis au point par Anthony Burgess pour "Orange Mécanique") et du polaris (utilisé par la culture gay underground).

Dans ces conditions, il faudrait moins s'attacher au sens des mots qu'au rythme de sa voix, presque rap sur "Girl Loves Me" – Tony Visconti a évoqué l'écoute répétée du dernier Kendrick Lamar durant l'élaboration du disque – et à ce qui frémit sous la surface de cet opus obsédant et globalement pessimiste - mais qui est optimiste par les temps qui courent ?

C'est finalement dans la chanson "Lazarus" que l'icône énonce, sous le vernis de la fiction de l'Homme qui venait d'ailleurs, l'une de ses vérités les plus personnelles et constantes en tant qu'artiste : "d'une façon ou d'une autre je serai libre". 

"Blackstar" de David Bowie sort le 8 janvier, le jour de ses 69 ans (Columbia/Sony)