Le rappeur Kery James prône le dialogue dans sa pièce de théâtre citoyenne "A Vif"

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 18/01/2017 à 14H09, publié le 18/01/2017 à 12H46
Yannick Landrein et Kery James dans la pièce "A Vif".

Yannick Landrein et Kery James dans la pièce "A Vif".

© Giovanni Cittadini Cesi

Connu de longue date pour son rap engagé, Kery James présente sa première pièce de théâtre, "A Vif", autour de la question des banlieues. Un spectacle politique qui ambitionne de rapprocher les "Deux France" que l'on tente d'opposer et bouscule utilement quelques idées reçues à l'approche de la présidentielle. A voir au théâtre du Rond Point jusqu'au 28 janvier, puis en tournée en régions.

Un duel verbal

L'Etat est-il seul responsable de la situation actuelle des banlieues ? C'est la question brûlante posée au concours d'éloquence de deux futurs avocats. Une joute verbale qui oppose Yann (le comédien Yannick Landrein), fils de bonne famille, à Soulaymaan (Kery James), issu d'une famille modeste de banlieue. Le premier accuse l'Etat, le second le défend. Le bras de fer s'annonce musclé.

Le décor est sobre - deux pupitres de part et d'autre d'une longue table à chaque bout de laquelle les deux rivaux ne vont pas tarder à s'installer pour mieux se toiser – et l'on n'en réclame pas davantage tant tout est ici focalisé sur le verbe, vif et vivant, et le débat d'idées, palpitant.

Non aux "pleurnicheries victimaires"

Beaucoup de questions sont posées dans ce spectacle, et les réponses argumentées fusent de part et d'autre. Qu'est ce que l'Etat ? Quel est le pouvoir des citoyens ? Faut-il avoir grandi en banlieue pour pouvoir la critiquer ? Ou encore les banlieusards forment-ils un groupe homogène ?

A chaque point marqué par son adversaire, qui accuse l'Etat d'avoir abandonné les banlieues, Kery-Soulaymaan assène un direct du droit aux clichés et aux fantasmes. Il raille en particulier les "pleurnicheries victimaires" qu'il définit avec humour comme l'équivalent d'une drogue dure. "Les banlieues ne sont pas une crèche peuplée de nourrissons mais de gens qui veulent se sentir responsables", plaide-t-il. Les aides de l'Etat, argumente-t-il, cherchent en réalité à limiter leurs aspirations.

Echange verbal animé entre Yannick Landrein et Kery James. dans la pièce "A Vif".

Echange verbal animé entre Yannick Landrein et Kery James. dans la pièce "A Vif".

© Giovanni Cittadini Cesi

Est-ce l'Etat qui appuie sur la gâchette ?

Le rythme s'accélère, le duel gagne en ardeur. Lorsque Yann pointe le sous-investissement coupable de l'Etat dans le secteur éducatif en banlieue, Soulaymaan s'amuse du jeune professeur de Toulouse lambda lâché sans préavis en banlieue parisienne dans une classe de 24 élèves… et 26 origines !

Sans nier "la discrimination sociale, raciale et spatiale" que subissent les banlieusards, ce personnage de jeune avocat venu d'une cité d'Orly continue d'appuyer là où ça fait mal. Et d'appeler à la responsabilisation. Est-ce l'Etat qui appuie sur la gâchette, demande-t-il ? Quant à savoir si la précarité pousse au trafic illicite, il répond par l'exemple d'une petite localité où la précarité est plus profonde qu'ailleurs et où personne ne se plaint ni ne bascule dans la violence ou le trafic.

Pourtant, personne n'est dupe : Kery James, qui fustige régulièrement l'Etat et l'inanité des hommes politiques dans ses chansons, n'a pas soudain changé de camp ni raccroché les gants. Il veut toujours "renverser le système". "Mais on ne renverse rien en croupissant en prison pour trafic de stupéfiants ou en prenant une balle dans la tête", fait-il valoir. "La vie c'est une question de choix."

Rencontre avec Kery James sur le plateau de France Info: par Youssef Bouchikhi

Et si on écoutait le point de vue de nos adversaires ?

Alors que la culture du débat politique cède trop souvent la place ces temps-ci à un dialogue de sourds et à une confrontation stérile, Kery James érige ici l'écoute du point de vue adverse en vertu cardinale. Sa pièce citoyenne plaide ainsi avant tout pour la nécessité du dialogue.

Il défend aussi la solidarité contre le chacun pour soi. Pourquoi ne peut-on pas en banlieue se concerter et s'organiser pour l'intérêt général, demande-t-il. Sauf à rester éternellement "des mendiants aux portes de leur monde".

La pièce se termine sur la lecture par Yann de la chanson cinglante de Kery James "Lettre à la République" jusqu'à ces mots : "est-ce que les Français ont les dirigeants qu'ils méritent ?". Au tomber de rideau, les deux comédiens sont ovationnés. Kery, mordant et charismatique tout du long, est visiblement ému. Il a réussi son pari : faire passer son message sur un autre support que le rap. Cette diversification devrait se poursuivre avec la publication de son autobiographie au printemps puis la sortie d'un film sur trois frères de banlieue l'an prochain.

Mais des deux tribuns de la pèce, qui l'a emporté ? Aucun. Il n'y a pas une seule mais plusieurs vérités, toutes bonnes à entendre et qui gagnent à se confronter. On sort de cette pièce galvanisé : pas si irréconciliables que ça ces "Deux France" que médias et hommes politiques s'évertuent à opposer. Il ne faudra pas l'oublier avant d'aller voter.

"A Vif" de Kery James,  avec Kery James et Yannick Landrein sur une mise en scène de Jean-Pierre Baro. 
Tournée en régions : le 4 février à Caluire (69), les 9 et 10 février à Portes-Lès-Valence (26), le 21 mars à Bourg-en-Bresse (01), le 24 mars à Alfortville (94), le 6 avril à Thaon-Les-Vosges (88), le 4 mai à Chateaubriant (44), le 16 mai à Saint-Ouen (93), les 17 et 18 mai à Nanterre (92)