INTERVIEW. Ed Piskor dessine l'histoire du hip hop : quel fan de rap est-il ?

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 24/02/2017 à 18H07, publié le 23/02/2017 à 18H33
Ed Piskor à côté de ses héros Public Enemy (et MF Doom) dessinés par ses soins.

Ed Piskor à côté de ses héros Public Enemy (et MF Doom) dessinés par ses soins.

© Ed Piskor / Papa Guédé Editions

Depuis 2012, Ed Piskor fait un carton dans le monde entier avec sa BD "Hip Hop Family Tree", une saga dont le volume 1 est sorti en France il y a quelques mois. Il y raconte par le menu l'histoire du hip hop dans un style vintage splendide aux couleurs passées qui rappelle les comics des années 60 et 70. Invité du récent festival d'Angoulême, nous l'avons cueilli avant son retour à Pittsburgh.

Nous retrouvons Ed Piskor, 34 ans, dans une brasserie du quartier de Strasbourg Saint-Denis car il a prévu d'aller ce soir là au vernissage de l'un de ses héros Daniel Clowes à deux rues de là, Galerie Martel.  Avec son bob enfoncé sur la tête et son sourire, on ne peut pas le louper. Il respire le fan de hip hop. Devenu une figure du mouvement, dont il compte raconter l'histoire pendant encore de longues années, il est aussi un auteur de bande dessinée culte pour d'autres projets, dont "Deviant Funnies" et "Isolation Chamber". On peut d'ailleurs deviner son métier à l'attelle qui lui mange toute la paume de la main et le poignet : "c'est préventif", m'explique-t-il, "parce que je dessine souvent 24h d'affilée". De fait, durant toute l'interview il va nous dessiner une dédicace : la légende du hip hop Grandmaster Flash y est entourée d'immeubles parisiens... 

Quels sont tes premiers souvenirs de hip hop ?

Ed Piskor : Là où j'ai grandi, à Pittsburgh, Pennsylvanie au milieu des années 80, le rap commençait à imprégner tout le pays. J'étais l'un des rares blancs à vivre dans mon quartier, et j'ai grandi dans cette culture. J'habitais au milieu de plusieurs terrains de jeux de basket du quartier. En général sept personnes faisaient des paniers pendant que tous les autres attendaient de pouvoir jouer. Pour passer le temps, ils faisaient des battles de rap. J'ai été élevé là-dedans.

Quel fan de hip hop es-tu ?

J'écoute de tout. Mais j'ai beaucoup écouté de hip hop parce que c'était la musique dominante durant ma prime jeunesse jusqu'à la fin de mon adolescence. Je suis "cartoonist" (auteur et dessinateur de BD), une vocation qui récompense les comportements obsessionnels et compulsifs. Mon intérêt pour le hip hop n'est pas différent : j'ai creusé obsessionnellement pour découvrir toujours davantage de choses à son sujet. Je suis un fan et j'aime les histoires. Je veux surtout savoir comment ces disques ont été autorisés, rendus possibles. Oui, parce que dans les années 70 il y avait beaucoup de gardiens du temple qu'il fallait convaincre avant de pouvoir être joué à la radio (comme expliqué dans un de ses strips ci-dessous). J'ai donc couplé cet intérêt obsessionnel pour le hip hop à ma passion pour le dessin et découvert que je pouvais être productif en faisant les deux.

Extrait de "Hip Hop Family Tree Volume 1" de Ed Piskor, page 71.

Extrait de "Hip Hop Family Tree Volume 1" de Ed Piskor, page 71.

© Ed Piskor - Fantagraphics - Papa Guédé Editions

Quelle est ton époque préférée dans le rap ?

Ed Piskor : Le début des années 90. Public Enemy est mon groupe préféré et l'un de mes albums favoris est "Fear of a Black Planet" sorti en 1991. L'année suivante a été également une très bonne année pour le hip hop. La dernière grande année a été 1993. J'ai ensuite perdu tout intérêt pour le genre. Je ne sais même pas pourquoi. En plus de faire cette BD, j'essaye justement de comprendre ce qui m'a éloigné du hip hop. Pour quelle raison ai-je perdu l'intérêt ? Je pense qu'en développant l'histoire de "Hip Hop Family Tree" cela va finir par devenir clair.  Le fait que le rap soit devenu mainstream en 1993-1994 a peut-être joué. Je fais partie des gens qui ne s'intéressent plus aux artistes quand tout le monde les aime. Oui, je suis snob et fier de l'être (rires).

Quel est le premier disque de hip hop que tu as acheté avec ton propre argent ?

Ed Piskor : C'est une bonne question parce qu'au tout début j'avais beaucoup d'albums de rap sans en avoir acheté aucun. Il s'agissait de cassettes, car à l'époque tout le monde s'en échangeait. Je viens d'une famille très modeste et je dépensais tout mon argent dans les "comic books" (BD). Mais mes parents avaient quand même les moyens de m'offrir des cassettes. L'un des premiers albums que j'ai acheté c'était "Straight Outta Compton" de NWA. Beaucoup d'obscénités, de la pornographie audio. Il me fallait ce disque parce qu'aux infos on parlait beaucoup du morceau que contient cet album, le polémique "Fuck Da Police". Aux Etats-Unis, comme les obscénités sont interdites d'antenne, le mot fuck était blippé. Mais le blip était si long que je me demandais de quel juron il pouvait bien s'agir. Bliiiiiiiiiiiiiiiip ! (rires) 

L'avais-tu acheté en vinyle ?

Non, je n'ai jamais mis une aiguille sur un sillon, je n'ai jamais eu de platine vinyle. Mes parents, qui n'étaient pas intéressés par la musique, en avaient déjà terminé avec le vinyle à ma naissance. Quand j'ai réclamé une platine, ma mère m'a menti en m'assurant que cela n'existait plus (rires). Lorsque nous avons eu de quoi lire les CD, j'ai acheté la B.O. du film "Friday" avec Ice Cube (1995) et l'album de Naughty by Nature "Poverty's Paradise" (1995).

Quelles sont les rimes qui te viennent le plus souvent à l'esprit dans la vie quotidienne ?

Parfois je passe 24 heures par jour à dessiner, j'ai besoin de me concentrer et je me passe de musique durant de longues heures. Mais parfois, à force de rester assis, j'ai un afflux d'énergie et je me mets à brailler des rimes, comme celle de Phife Dawg (membre récemment disparu de A Tribe Called Quest) "I kick the mad style so step off the frankfurter" (sur Check The Rhime, ci-dessous). Puis je reste à nouveau muet pendant des heures. C'est comme le syndrome de la Tourette, une sorte de maladie qui effrayait beaucoup une de mes co-locataires. Une autre rime me vient souvent à l'esprit, celle de Jay Z qui dit "You draw ? Better be Picasso, you know the best/Cause if this is not so, ah, God bless" (Friend or Foe). On dirait qu'il parle de dessin alors qu'il s'agit d'une métaphore sur le fait de dégainer un flingue et d'être le meilleur sous peine de mourir.

 

Ta pochette d'album préférée ?

Ed Piskor : Je n'en vois pas une en particulier. En revanche, un photographe a réalisé plusieurs de mes pochettes préférées : c'est Glen E. Friedman. Il a signé notamment la pochette de "It Takes a Nation of Millions to Hold us Back" de Public Enemy. C'est peut être bien ma pochette préférée. Mais on ne peut pas oublier la pochette de "Power" d'Ice T avec sa petite amie en maillot de bain tenant un fusil et le verso où l'on voit qu'Ice T cache aussi un flingue dans son dos. Une pochette classique, elle aussi signée Friedman.

Le photographe Glen E.Friedman est peut être ma plus grande influence, point barre. C'est un peu le Forrest Gump des trucs cool. Il a grandi à Washington DC, il a vu les Bad Brains (groupe de punk hardcore reggae culte) sur scène à leurs débuts. Puis ses parents ont déménagé en Californie, à Malibu, où il a grandi avec les premiers skateurs. Il a été le premier à prendre en photo les skateurs dans les piscines vides, puis étant sur la côte ouest il a pris des photos des groupes punks Black Flag et Dead Kennedys. Le producteur Rick Rubin a vu ces photos et lui a demandé de venir à New York shooter les pochettes des artistes du label hip hop Def Jam, et notamment Run DMC, LL Cool J et les Beastie Boys dès l'époque de "Licenced to Ill". Il a eu une vie incroyable.
 

Des pochettes de Public Enemy et Ice T signées Glen. E.Friedman

Des pochettes de Public Enemy et Ice T signées Glen. E.Friedman

© DR

 

Tes trois albums préférés de hip hop ?

Ed Piskor : "Fear of a black Planet" de Public Enemy, mais… oh j'en ai tellement ! "Follow The Leader" de Eric B & Rakim et "Criminal Minded" de Boogie Down Productions. Mais c'est uniquement parce que tu pointais un gun sur ma tempe et que j'étais obligé de choisir. (rires)
C'est vraiment du hip hop old school …
Oui, parce que je ne suis pas très fan des dérivés. Je veux savoir qui a inspiré les artistes populaires. Et ces vieux disques sont importants pour moi.
Ton dernier coup de cœur pour un album de rap ?
Kanye West. Je trouve très bon son dernier album "The Life of Pablo". Je l’écoute en boucle.

Qui serait pour toi l'artiste de rap le plus sous-estimé ?

Une des choses que j'ai découvertes en faisant "Hip Hop Family Tree" c'est l'importance de Kool Moe Dee. Quand j'étais enfant, on dansait sur ses chansons en cours de gym, comme "Wild Wild West" (1987). C'est de la merde, il l'admet lui-même. Mais j'ai découvert qu'il s'agissait d'un pionnier faisant partie des Threacherous Three, l'un des tout premiers groupes rap de l'histoire. En écoutant les disques de ce groupe, j'ai compris qu'il était incroyable. Il rappe hyper vite, il est super intelligent et, comme je le raconte dans le Volume 1, il a inventé la forme moderne de la battle rap en atomisant Busy Bee sur scène en 1981. Jusqu'à cet épisode, la battle servait juste à faire bouger la foule, les masters of ceremony criaient "say oohoo" et c'était à celui qui obtiendrait le plus de bruit. Alors que lui a introduit l'idée de "je vais me fiche de toi en direct dans mes paroles, les gens vont pointer le doigt sur toi en rigolant, et c’est là-dessus que le gagnant va être jugé". Il rappe à une vitesse incroyable, il utilise des métaphores, il est malin, ça m'a poussé à avoir un immense respect pour lui.
 

Le début de la battle durant laquelle Kool Moe Dee atomise Busy Bee en 1981, extrait de "Hip Hop Family Tree Volume 1", page 87.

Le début de la battle durant laquelle Kool Moe Dee atomise Busy Bee en 1981, extrait de "Hip Hop Family Tree Volume 1", page 87.

© Ed Piskor / Fantagraphics / Papa Guédé Editions

 

Comment était le festival d'Angoulême, as-tu appris quelque chose ?

Ed Piskor : Oui, plein, parce que j'ai pu aller voir des tas d’expositions. Regarder le travail original de maîtres, comme Moebius et l'auteur de manga Kazuwo dont le travail était remarquable, c'est unique. Parce qu'avec les originaux tu vois la technique, tu vois le travail et les "trucs" des auteurs. C’est comme s’ils étaient à poil. Du coup ça m’a énormément appris et je suis super excité à l'idée de rentrer à la maison pour injecter de nouvelles choses dans mon travail. Le festival d’Angoulême a une excellente réputation et il le mérite. Aux Etats-Unis, nous n'avons aucun festival qui se déploie ainsi dans toute une ville. Il y a le festival de San Diego, mais il est davantage axé sur les dessins animés, pas sur la BD.

Que peut-on attendre maintenant de la saga Hip Hop Family Tree ? Pour le moment, tu as publié quatre volumes aux Etats-Unis sur les six promis au départ. Se pourrait-il que tu en dessines davantage ?

Deux autres volumes seront publiés cette année en France, en mai et en octobre. J’ai des tas de projets et je ferai sans doute des pauses dans Hip hop Family Tree pour travailler sur d’autres choses. Mais il se peut que je continue à dessiner cette BD jusqu’à la fin de ma vie. Il y aura peut-être 20 volumes au final.
Mais c'est une super nouvelle !
Oui ce serait cool d’avoir un coffret avec les 20 volumes non ? Et de faire dangereusement ployer ta bibliothèque qui n'en peut déjà plus! (rires).

"Hip Hop Family Tree" de Ed Piskor (Papa Guédé Editions) Déjà disponible en France : le Volume 1. Le second doit sortir en mai 2017.

Bonus à écouter en lisant la BD : la playlist hip hop old school publiée à l'occasion du Volume 1

 

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