Concert de Black M annulé à Verdun : l'extrême droite pointée du doigt

Par @Culturebox
Mis à jour le 14/05/2016 à 15H26, publié le 12/05/2016 à 19H25
Black M durant l'enregistrement d'un "Vivement Dimanche", le 3 février 2016 à Paris

Black M durant l'enregistrement d'un "Vivement Dimanche", le 3 février 2016 à Paris

© Frédéric Durgit / PhotoPQR / Le Parisien / MaxPPP

Face à la polémique, la mairie de Verdun a annulé le concert de Black M prévu le 29 mai. Le rappeur, qui devait se produire aux commémorations du centenaire, a dénoncé une "polémique incompréhensible et inquiétante". Samedi, depuis Cannes, la ministre de la Culture Audrey Azoulay a dénoncé "un ordre moral nauséabond" après la déprogrammation de ce spectacle.

"Des voix déchaînées ont obtenu l'annulation d'un concert au nom d'un ordre moral nauséabond et décomplexé. N'acceptons jamais cela. Ce n'est pas la première fois que l'autocensure succède à ces coups de forces inacceptables", a déclaré Audray Azoulay s'exprimait devant des professionnels du cinéma à l'occasion du Festival de Cannes.

"Les démocraties en Europe sont confrontées à la violence, à la montée de l'extrême droite, à la radicalisation d'une partie de leurs enfants, à la radicalisation aussi du débat public", a déploré Audray Azoulay, estimant "qu'il est important, ici à Cannes, de réaffirmer nos valeurs et de défendre la liberté de création".

Jack Lang : "Ne pas capituler devant cette idéologie frontiste"

Un peu plus tôt, l'ancien ministre de la Culture Jack Lang a déploré samedi matin l'annulation du concert de Black M, incriminant "l'idéologie frontiste", de nombreuses voix hostiles à ce concert ayant émané de l'extrême droite.

"La mairie de Verdun aurait dû maintenir le concert, et d'ailleurs c'est illégal d'interdire une manifestation artistique comme celle-là, aucune raison ne le justifiait, il n'y avait aucune menace à l'ordre public, aucun risque de violence", a déclaré Jack Lang samedi sur France Inter. "Je souhaiterais que nous soyons nombreux à dire que nous condamnons cette interdiction. Il ne faut pas capituler devant cette idéologie frontiste."

Vendredi soir, le secrétaire d'État aux Anciens combattants Jean-Marc Todeschini a exprimé de son côté sa "colère de voir qu'un déferlement de haine" ait conduit à l'annulation du concert du rappeur. Le spectacle de Black M aurait dû se tenir à Verdun le 29 mai, au soir des commémorations officielles qui doivent réunir des milliers de jeunes autour de François Hollande et de la chancelière allemande Angela Merkel.

Reportage : J. Armand, M. Savineau, F. Testor


La "lettre ouverte" de Black M

Dans une "lettre ouverte" publiée vendredi en fin d'après-midi sur les réseaux sociaux, Black M, de son vrai nom Alpha Diallo, 31 ans, a rappelé que son grand-père avait combattu durant la Deuxième Guerre mondiale parmi les tirailleurs sénégalais et déplore les "propos haineux" dont il a été victime ces derniers jours.

Il a précisé avoir "ressenti une immense fierté lorsque l'on a fait appel à (lui) pour participer à un concert en marge de la commémoration de la Bataille de Verdun pour l'ensemble des jeunes français et allemands". Alpha Diallo a rappelé qu'il avait été "éduqué par la France, terre d'accueil de (s)es parents, terre qui (l)'a vu grandir et permis de vivre de (s)a passion".

"Une terre pour laquelle mon grand-père Alpha Mamoudou Diallo, d'origine guinéenne, a combattu lors de la guerre 39-45 au sein des tirailleurs sénégalais - ces mêmes tirailleurs sénégalais qui étaient également présents lors de la Bataille de Verdun ", a-t-il ajouté.

La mairie invoque des risques de "troubles à l'ordre public"

Dans un communiqué expliquant la déprogrammation du concert, la mairie a invoqué vendredi des "risques forts de troubles à l'ordre public" en raison d'une "polémique d'ampleur sans précédent", lancée notamment par l'extrême droite, et d'un "déferlement de haine et de racisme". En conséquence, "la majorité municipale et le maire de Verdun, en concertation  avec la région et le Département, sont contraints d'annuler le concert", a précisé le maire (PS) Samuel Hazard.

De nombreuses voix, émanant essentiellement de l'extrême droite et d'une partie de la droite, y voyaient une insulte aux commémorations.

"Un déferlement de haine"

"Je veux dire (...) ma colère de voir qu'un déferlement de haine, d'injures et de menaces force un élu à annuler le concert d'un artiste dans un pays où la liberté d'expression et de création sont des valeurs et des droits fondamentaux", a déclaré de son côté Jean-Marc Todeschini, secrétaire d'État aux Anciens combattants, dans un communiqué.

"Dois-je rappeler que c'est justement pour ces valeurs de la République que nos soldats, venus de toutes les origines sociales, de tous les continents, de toutes les religions, et jeunes pour l'immense majorité d'entre eux, ont combattu et sont morts voilà cent ans à Verdun ?", souligne-t-il.

Maréchal-Le Pen et Ménard satisfaits

Sur les réseaux sociaux, la députée FN Marion Maréchal-Le Pen et le maire de Béziers Robert Ménard ont salué cette décision comme une "victoire". De son côté, le vice-président du Front national Florian Philippot avait déclaré que la présence de Black M aux cérémonies de Verdun serait comme "un crachat contre un monument aux morts", lui reprochant des paroles hostiles à la France dans un titre de son ancien groupe Sexion d'Assaut.

La polémique est née à la suite d'une chanson de 2010

En cause, une chanson de 2010 du groupe Sexion d'Assaut, "Désolé", dans laquelle Black M désignait la France comme "pays kouffar", un terme péjoratif désignant les mécréants en arabe.

Qui a invité Black M ? Tout le monde s'est renvoyé la balle

Mercredi, face aux critiques qui montaient dans la perspective de ce concert, le secrétaire d'État aux anciens combattants Jean-Marc Todeschini s'était exprimé auprès de l'AFP sur la seule question de savoir qui avait programmé Black M le 29 mai aux commémorations de Verdun : "Ce n'est ni l'État, ni le gouvernement, ni le président de la République qui ont choisi tel ou tel chanteur."

"Le nom a été proposé par l'État !", avait répondu le maire de Verdun Samuel Hazard (PS), ajoutant que le choix de Black M avait été collégial. "Cette proposition a été faite à la ville de Verdun", avait précisé Samuel Hazard à l'AFP. "Ce n'est pas l'Élysée ou un ministre qui a lancé l'idée, mais ça vient de l'État", avait ajouté l'édile, refusant d'en dire plus. "Puis la décision a été prise collégialement dans le comité interministériel Verdun 2016 en avril, avec la mission du Centenaire, l'État, le département et les collectivités."

Opérateur de l'État pour ces commémorations de la Première guerre mondiale, la mission du Centenaire a assuré pour sa part que "la décision de faire venir Black M (avait) été prise par l'agglomération du Grand Verdun".

Reportage : F. Madaï / M. Hurpeau 

La mission du centenaire avait renoncé à donner une subvention

Jeudi, la mission avait décidé de ne pas accorder au maire une subvention de 67.000 euros demandée pour le concert, sur un budget total de 150.000 euros. Samuel Hazard, qui a dit recevoir d'innombrables messages d'insultes, a déclaré refuser d'être "le bouc émissaire d'une polémique instrumentalisée par l'extrême droite".

À ce différend, a suivi une plainte du petit-fils d'un poilu, qui a demandé jeudi à la justice de suspendre le concert. Son avocat, Me Antoine Beauquier, avait saisi le tribunal administratif de Paris, estimant que la présence du rappeur "dont la seule ambition est de +s'amuser+ à Verdun, et dont on peut légitimement craindre qu'il use de termes outrageants pour la mémoire des soldats de Verdun, serait particulièrement inopportune, sinon attentatoire à l'ordre public".