La pure pop de Tobias Jesso Jr, songwriter romantique

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Publié le 26/03/2015 à 18H14
Tobias Jesso Jr, songwriter d'exception.

Tobias Jesso Jr, songwriter d'exception.

© Titia Hahne

Il a fallu moins de 4 minutes à Tobias Jesso Jr pour nous convaincre. C'était avec "Just A Dream", sa toute première démo postée sur Youtube. Cette chanson ultra dépouillée, où le chanteur-compositeur canadien s'accompagne d'un piano bancal, évoque fortement John Lennon. Elle vous touchera aussi. Tout comme son premier album, le merveilleux "Goon", qui vient de sortir. Nous l'avons rencontré.

Premier album, coup de maître

Si Tobias Jesso Jr nous a foudroyé d'emblée avec "Just A Dream", il s'agissait pourtant d'une bouteille à la mer pour ce garçon de Vancouver. Après s'être évertué pendant des années à percer à Los Angeles en tant que compositeur, il avait échoué, était rentré au bercail et pensait avoir tout raté. Cette chanson fut au contraire sa renaissance.

L'album "Goon" vient de sortir et on n'avait pas entendu une telle collection de ballades impeccables depuis bien longtemps. On ne parle pas ici d'une ou deux bonnes chansons, mais d'un album entier plein à ras bord de mélodies évidentes, semblant avoir été composées sans effort.

Le genre de chansons réconfortantes prêtes à vous accompagner fidèlement dans tous les hauts et les bas de l'existence. Qui filent la chair de poule en les réécoutant 10 ans après. Comme ces inusables écrites par les Beatles, Elton John, Randy Newman ou même Harry Nilsson. Oui, "Goon" est de cette trempe. Parfait, un brin désuet et franchement inespéré.
"Just A Dream", premier titre posté sur Youtube avec une photo de lui enfant.
Un garçon qui ressemble à ses chansons

Comme ses chansons, on ne peut pas louper Tobias Jesso Jr : il est immense (plus de 2 mètres) et plutôt romantique, avec sa chevelure de poète en bataille sur un regard clair et candide. A 29 ans, il revendique un côté "vieux jeu", maladroit avec les nouvelles technologies, et assume un look sporstwear indatable, éternel. A l'instar de ses ballades intemporelles qu'on croirait souvent échappées des années 70 ou des meilleures comédies romantiques.

La grande force de Tobias Jesso Jr c'est de ne pas ajouter à son romantisme naturel une louche de sucre et une surcouche de rutilance. D'abord, il est souvent seul au piano. Un instrument auquel ce guitariste de formation est venu sur le tard et par hasard. De fait, son jeu de piano est juste assez imparfait pour conjurer la mièvrerie éventuelle de ses compositions. 
Production dépouillée

Quant aux producteurs de son premier album, Chet White (bassiste et producteur du groupe "Girls") et Patrick Carney (moitié des Black Keys), ils ont eu l'intelligence d'aller dans le sens du dépouillement. Sans chercher à lisser les petits défauts et accidents, ils ont su faire ressortir dans toute leur simplicité la perfection des mélodies.

Dans ses textes très intelligibles, Tobias Jesso Jr parle de ses expériences et de ses rêves, de sentiments, d'amours perdus, de la difficulté de percer à Hollywood, d'un songe où il s'adressait à son nouveau-né imaginaire une veille de fin du monde.

Avant lui, d'autres ont su créer des ballades sentimentales que rien ne viendra jamais gâter ni périmer. Mais c'est un immense songwriter avec lequel il va falloir compter. Adele elle-même, l'une de ses chanteuses préférées avec Lana Del Rey, l'a déjà repéré. Ca tombe bien, Tobias brûle d'écrire pour les autres. Et il a déjà de quoi remplir deux ou trois nouveaux albums. Après s'être longtemps refusées à lui, les cîmes de Hollywood semblent désormais à portée de main. Interview

On a l'impression que les chansons te viennent très facilement. On sait que Just a dream par exemple ne t'a pris que quelques heures à composer. D'où te viennent ces facilités ?
Ce n'est pas toujours le cas mais c'est vrai que les chansons me viennent parfois très vite, en 30 mn. A force de composer, j'ai appris une chose ces dernières années au sujet du songwriting : je sais lorsque quelque chose ne doit pas être modifié. Je le sens profondément et de manière définitive. J'essaye donc de faire des chansons entières de cette façon, en progressant sur chaque aspect jusqu'à ce qu'aucun ne puisse être changé. A ce moment là, je me sens bien avec la chanson car je sais qu'il n'y a pas d'alternative, c'est la seule façon dont elle puisse exister.

Qu'est ce qu'une bonne chanson selon toi ?
Une bonne chanson c'est une chanson qui procure de l'émotion à l'auditeur. Mais je crois que les meilleures sont celles dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître en ayant l'impression de se sentir exactement dans le même état d'esprit que lorsque la personne l'a écrite. Une fois la chanson terminée, ils se sentent libérés de cette émotion. Et ils veulent sentir ça à nouveau en la réécoutant. Ca tient un peu de la magie, peut-être. En tout cas, si tu as ça, plus une belle mélodie originale et de bonnes paroles, tu as une chanson fantastique.

Qu'écoutais-tu enfant, à Vancouver ?
Surtout la radio, c'est-à-dire beaucoup de pop. Ado, sur mes cassettes les plus cool il y avait les Fugees, Aretha Franklin et Tracy Chapman. Sa chanson "Give me one reason" est une de mes favorites. Si simple et si belle.
Et les Beatles ? On pense beaucoup à eux et à Lennon en t'écoutant…
Je comprends qu'on puisse penser cela parce que Lennon et les Beatles sont une grosse influence. En fait, je suis un gros fan de Paul McCartney parce qu'il est le mélodiste. Mais je ne les copie pas, mes chansons viennent de moi, ce sont mes propres histoires.

Quelle leçon as-tu appris de ton long séjour à Los Angeles, avant de rentrer à Vancouver ?
A Los Angeles, durant des années, j'ai essayé d'être un songwriter pour les autres. Je pensais alors naïvement qu'un bon auteur était quelqu'un capable d'écrire n'importe quelle chanson, dans n'importe quel style. Il se trouve que j'ai cette capacité à composer dans tous les styles, même ceux pour lesquels je n'ai aucune affinité. J'étais assez content de moi, je me disais que personne n'était aussi polyvalent. Mais en fait, c'est un peu comme un faussaire qui copie tous les peintres à la perfection sans jamais rien faire de personnel. Ca ne vient pas de l'intérieur, donc il ne va jamais percer.

J'ai donc fait cela aussi longtemps que j'ai pu et mes espoirs se sont éloignés au fur et à mesure. Le doute s'est instillé. Personne ne prêtait attention ou ne voulait mes chansons. Avec le recul, c'est assez facile à comprendre. Je travaillais pour les autres, dans ma tête, pour Lana Del Rey par exemple, et je tentais de rencontrer des gens de leur entourage pour leur donner. Je ne chantais pas moi-même. J'étais le mec qui se pointait dans les "open mic" et qui disait aux chanteurs et chanteuses "je suis songwriter". On me demandait "vous avez écrit quoi ?" "Rien" (rires). "Tu peux me le chanter ?" "Non." "Tu peux me le jouer ?" Euh, pas très bien (rires).

Alors un jour, j'ai décidé de laisser tomber et de rentrer à la maison. Un pote m'a proposé de venir travailler dans son entreprise de déménagements. "Tu as un boulot à vie si tu veux". J'ai dit ok, j'ai laissé tous mes instruments à Los Angeles et je suis rentré à Vancouver. C'est à ce moment là (alors que sa mère était atteinte d'un cancer Ndlr) que je me suis dit, après tout, rien de m'empêche d'écrire des chansons pour moi.

C'est là que tu te mets au piano…
Oui, un piano traînait, je m'y suis mis et je n'ai plus arrêté. Pendant des mois, je me suis entraîné plusieurs heures par jour, de 5 à 12 heures, pour maîtriser l'instrument. Je me suis beaucoup entraîné depuis mais je n'ai aucune volonté d'être exceptionnellement bon. Car je suis convaincu que cela ne m'aiderait en rien à écrire de meilleures chansons. Je n'ai pas non plus envie de devenir chanteur. Donner des concerts, je commence à m'y faire, mais ce n'est pas non plus mon truc. Ce que j'aime, c'est écrire des chansons.

La production de l'album est très dépouillée. As-tu donné des indications en ce sens à tes producteurs Patrick Carney et Chet White ?
Non, parce que lorsque j'ai terminé une chanson, mon implication s'arrête là. Je m'investis alors totalement sur la prochaine chanson. Mes producteurs ont choisi eux-mêmes parmi les 46 morceaux que je leur ai présentés. Ils ont fait leur travail, ils savaient ce dont les chansons avaient besoin. Les fondations solides qui ne nécessitaient pas grand-chose, ils l'ont compris tout de suite.

Et ta voix, l'aimes-tu ? As-tu pris des cours de chant ?
Non je n'aime pas ma voix. Je n'ai jamais pris de cours car je ne pense pas qu'elle pourrait s'améliorer. Je fais constamment des erreurs, y compris sur scène et en studio. C'est aussi pour cela que je préfèrerais entendre mes chansons chantées par d'autres. J'en ai encore écrit une trentaine depuis que l'album est terminé alors je voudrais les passer à d'autres.

Pour qui aimerais-tu travailler ?
Lana Del Rey par exemple, les gens nous comparent souvent. Sam Smith. Et Adele, bien sûr. Elle a récemment tweeté mon clip et ça a été un rêve réalisé. Elle est une de mes chanteuses préférées de tous les temps.

La première fois que j'ai écouté "Hollywood", j'ai pensé que tu étais à l'origine à Los Angeles pour travailler sur les bandes originales de comédies romantiques. Tes chansons semblent taillées pour.
Oh j'adorerais faire ça ! En plus ce sont mes films préférés. Tous les films sentimentaux m'inspirent. Après avoir vu un de ces films, je peux écrire de bonnes chansons.

Es-tu aussi mélancolique dans la vie que dans tes chansons ?
Non, pas du tout. C'est pourquoi j'aime me mettre dans certains états, comme en regardant ce genre de films, car les mots me viennent alors plus facilement. En fait, je suis une éponge…

Tobias Jesso Jr est en concert le 12 mai à Paris (Gaîté Lyrique) et le 13 mai à Bruxelles (lieu à confirmer). 

Album "Goon" par Tobias Jesso Jr (Beggars)
Tobias Jesso Jr "Without You" et "Just a Dream" - Concert à Emporter de la Blogothèque