VIDEO. 1998, rencontre avec George Martin l'homme qui murmurait à l'oreille des Beatles

Par @Culturebox
Mis à jour le 15/03/2016 à 18H41, publié le 15/03/2016 à 18H38

Si quelqu'un méritait bien le qualificatif de "cinquième Beatle", c'était bien George Martin, selon Paul McCartney lui même. Car sans lui et sa science musicale, les Beatles n'auraient pas révolutionné le monde de la pop music. Sans eux, il ne serait pas devenu ce producteur légendaire qui avait décidé de tirer sa révérence avec un album comme le résumé d'une carrière de près d'un demi siècle.

C'était le 27 Février 1998. Avec Jean-Michel Mier à la caméra et Antoni Gryzik à la prise de son, nous avions rendez vous à Hampstead, un quartier cossu du Nord Ouest de Londres. George Martin nous attendait à AIR (Associated Independent Recording) Studios, un complexe ultra moderne d'enregistrement qu'il avait créé en 1969 dans une église désaffectée. 
Le but de notre visite, la promotion du dernier album officiellement produit par le maitre des lieux, douze chansons des Beatles interprétées par des stars de la pop et du cinéma comme Sean Connery, Jeff Beck, Jim Carrey, Céline Dion ou Robin Williams, et rassemblées sous le titre "In my life", une chanson joliment nostalgique de John Lennon figurant sur l'album "Rubber Soul" (1965).

L'homme qui nous accueille est grand et élégant, avec cette touche de distinction typiquement britannique qui semble défier l'âge en marche. Il sait que sa rencontre au printemps de 1962 avec quatre jeunes musiciens inconnus de Liverpool a changé sa vie de fond en comble, et que son nom sera toujours associé au leur. Son parcours professionnel, qui avait commencé avant eux, ne s'était pas non plus achevé à leur séparation. La publication de cet album, qui ne fut pas vraiment le dernier, nous invitait à revenir sur son itinéraire personnel.

Il s'était raconté dans une autobiographie en 1979 intitulée "All you need is ears". L'oreille est-elle un don inné ou un talent qui se travaille pour un musicien et pour un producteur? S'il ne répond pas vraiment à ma question, il confesse le drame de sa vie d'aujourd'hui, la perte de son audition.

"-On a besoin de bonnes oreilles pour reconnaitre ce qui est bon et ce qui est mauvais en musique. On doit pouvoir reconnaitre le talent, on doit pouvoir contrôler le son et on doit avoir du goût."

Des dons précoces pour la musique


George Martin était né en 1926 à Londres, dans une famille modeste, son père était charpentier. Ses dons pour la musique se sont révélés très tôt, dès l'école communale. Il étudie le piano et le hautbois, ce dernier instrument avec Margaret Asher, la mère de Peter (Peter & Gordon "A world without love"-1964) et de Jane Asher, la première fiancée de Paul McCartney. Mais il ne sait pas d'où lui vient ce goût pour la musique.

"-C'est un mystère. C'est la même chose pour Paul McCartney. Je ne peux pas me rappeler un moment où je ne faisais pas de musique. A quatre ou cinq ans, je jouais déjà sur le piano que nous avions à la maison, c'était quelque chose qui m'était naturel. Mes parents n'étaient pas musiciens, je l'étais. A quinze ans quand j'ai créé un groupe, je ne pouvais pas déchiffrer une note de musique, mais je jouais à l'oreille. Après la guerre, j'ai pu étudier la musique, j'ai donc appris à la lire et à l'écrire, et je suis devenu un musicien classique."

Lorsqu'il sort de la Guildhall School of Music, il travaille comme discothécaire à la BBC pendant quelques mois tout en jouant du hautbois le soir dans un orchestre. Jusqu'à ce que l'un de ses professeurs le recommande à un ami employé de la prestigieuse compagnie discographique EMI au sein de laquelle figurait le petit label Parlophone. Son directeur qui recherchait un assistant l'engage. Voici donc George Martin dès 1950 à Abbey Road, au coeur d'une industrie qui le fascine et où il comprend que se trouve son avenir. Cinq ans plus tard, il prend la tête du petit label et devient à 29 ans le plus jeune patron d'une compagnie de disques.

Du classique au rock : un producteur éclectique


Il publie surtout des orchestres classiques comme le London Baroque Ensemble ainsi que des disques de comédiens, Peter Ustinov, Peter Sellers et Dudley Moore entre autres lorsqu'en ce milieu des années cinquante, la vague du rock and roll traverse l'Atlantique. Malgré sa formation classique qui le rapprocherait plus volontiers de Ravel que de Presley, il enregistre cependant du jazz et des groupes de skiffle comme les Vipers ("Don't you rock me daddy o"-1956), et même du rock avec le futur acteur Jim Dale ("Be my girl"-1957) jusqu'à son premier numéro un au hit parade avec les Temperance Seven ("You're driving me crazy"-1961).

Il ne s'associe pas au procès intenté, surtout en France, par les spécialistes du jazz et autres intellectuels de l'époque qui jugent le genre "bâtard", et il se souvient de la réception plutôt tiède du public de l'Olympia pour les Beatles.
Chez Parlophone, il gère et produit de nombreux artistes, Dick James ("Robin Hood"-1956) qui sera plus tard l'éditeur des Beatles, Adam Faith ("What do you want"-1959), Matt Monro ("Portrait of my love"-1960), il enregistre Ella Fitzgerald, Stan Getz et Judy Garland. En revanche, il n'engage pas, en 1956, Tommy Steele qui est aussitôt récupéré par Decca. Par une curieuse ironie de l'histoire, Decca refusera six ans plus tard les Beatles qu'il engagera...

"-Tommy Steele n'a jamais été un grand interprète de studio. Il était un grand showman et il a eu beaucoup de succès. A ce moment là, je pensais qu'il était une sorte de "clone" d'Elvis Presley, je ne pensais pas qu'il était authentique et je l'ai rejeté. Evidemment j'ai eu tort et je l'ai reconnu plus tard. Mais on ne peut pas tout réussir!"

Séduit par leurs personnalités plus que par leur musique


"-Avez vous trouvé avec les Beatles des rockers qui soient les auteurs et compositeurs de leurs chansons?
-Je cherchais surtout à vendre des disques! Quelqu'un qui écrive ou pas ses chansons, ce n'était pas important, même si ça l'est devenu par la suite. Quand j'ai choisi les Beatles, ils n'étaient pas vraiment capables d'écrire des chansons. La première n'était pas très bonne. Vous connaissez "One after 909"? Ce n'est pas terrible. Ca passe mais ce n'est pas un tube. Ce n'est que lorsqu'ils ont commencé à avoir un peu de succès qu'ils ont appris à écrire quelque chose qui pourrait marcher. "Please please me" a été la première efficace, puis "From me to you" et "She loves you", ils se sont améliorés peu à peu, ils ont appris leur métier en studio."

Lorsque George Martin rencontre en effet les quatre de Liverpool, ils ne sont encore que des gloires locales, seulement rompues aux techniques de la scène, même si leur énergie brute et communicative déchaine l'hystérie là où elle explose. Mais le producteur n'est donc pas séduit par leurs chansons, même pas par "Love me do" qui sera leur premier enregistrement officiel avec lui.

"-C'était le meilleur que j'avais entendu. Ce n'était pas génial. Ca pouvait le faire, mais c'est vrai, cela ne me satisfaisait pas."

Il est à l'origine du renvoi de leur premier batteur, Pete Best, qu'il ne trouve pas assez bon pour le studio. Mais la première séance se passe bien et le producteur chevronné se laisse amadouer par ces jeunes potaches dont il tolère le côté rugueux et l'humour ravageur. A la question qu'il pose à un moment de la séance "quelque chose ne va pas", George Harrison, 19 ans à l'époque, répond tout à trac "d'abord je n'aime pas votre cravate!"

"-Ce que j'ai vu en eux, c'était un incroyable charisme. Ils avaient cette qualité de vous mettre à l'aise. Ils connaissaient les disques que j'avais faits, j'étais un peu une vedette pour eux. Ils étaient insolents, séduisants et charmants, je crois que je suis un peu tombé amoureux d'eux. Quand ils quittaient un endroit, la lumière s'en allait avec eux. C'est ça, les stars! Quand ils étaient tous les quatre, ils donnaient plus que un par un. Il y avait comme une force qui se dégageait d'eux et qui disparaissait quand ils se séparaient.
D'ailleurs aucun d'entre eux n'a produit en solo un matériel aussi bon que lorsqu'ils étaient les Beatles. Bien sûr ils sont brillants individuellement, Paul est brillant, John était brillant, George est bon, mais cela n'a rien à voir avec ce qu'ils faisaient en tant que Beatles."

Aussi célèbre que les Beatles


Entre 1962 et 1969, son expertise et sa profonde culture musicale ont révélé en eux l'étincelle qui en a fait le groupe le plus inventif de la musique pop. Contrairement à l'usage, il les a amenés dans la cabine de mixage pour les initier aux techniques même les moins orthodoxes. Il ll les a guidés sur des arrangements pour lesquels ils lui ont reconnu une oreille et un goût infaillibles. Avec eux, et sous sa direction éclairée, le studio est devenu un moyen de création à part entière. Ils lui doivent l'introduction progressive d'instruments classiques, un quatuor à cordes dans "Yesterday" ou "Eleanor Rigby", un cor anglais dans "For no one", des cuivres dans "Got to get you into my life", des flûtes dans "You've got to hide your love away", une trompette dans "Penny Lane", une épinette dont George Martin joue lui même dans "In my life", jusqu'à une fanfare dans "Yellow submarine". Et s'il gère d'autres artistes comme Billy J. Kramer, Gerry & les Pacemakers ou Cilla Black, c'est surtout avec les Beatles qu'il fait évoluer le statut de producteur, c'est grâce à eux qu'il est devenu célèbre, aussi célèbre qu'eux, "le cinquième Beatle."  Mais toujours trop modeste pour s'en vanter.

"-Suis je fier? Bien sûr que je suis fier d'être une partie de cette histoire. Je suis fier de tout ce que nous avons fait. Mais je suis humble aussi, parce que je suis conscient de la chance que j'ai eue. Ce disque "In my life" est un retour sur mon parcours avec tous ces grands artistes sans qui je ne serais pas là aujourd'hui.
-C'est la musique qui a donné un sens à votre vie?
-Absolument. Je lui dois tout, elle a été ma raison de vivre.
-La musique doit-elle être un art, un divertissement ou une industrie?
-Elle réunit les trois aspects, mais elle est avant tout un besoin humain. On ne peut pas vivre sans musique, elle est comme une respiration."

Après l'album "In my life" de 1998, Sir George Martin n'en avait pas terminé avec les Beatles dont il supervisa les rééditions remastérisées et les anthologies diverses, sans oublier, avec son fils Giles en 2006, la bande originale "Love" pour le spectacle du Cirque du Soleil, inspiré par les chansons des Fab Four.
Et il avait continué à parcourir le monde pour raconter son histoire, celle d'un "honnête homme" dont le savoir faire et l'ouverture d'esprit ont nourri l'une des plus belles aventures musicales du vingtième siècle.