Vinícius de Moraes a 100 ans : hommages de Pierre Barouh et quelques autres

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 01/03/2017 à 01H19, publié le 19/10/2013 à 17H53
Pierre Barouh à Paris (7 octobre 2013)

Pierre Barouh à Paris (7 octobre 2013)

© Annie Yanbékian

Ce 19 octobre 2013, Vinícius de Moraes, légendaire poète, compositeur et diplomate du Brésil aurait 100 ans. Voici Vinícius au travers de témoignages. Il y a d'abord Pierre Barouh qui fut son ami. Mais aussi les chanteuses Paula Morelenbaum et Mônica Passos, le Carioca Carlos Alberto Afonso, gardien du temple de la bossa nova. Et enfin un clin d'oeil de l'écrivain Jean-Paul Delfino.

Fin août, nous avons évoqué dans un premier article les facettes, talents et grands partenaires musicaux du "poetinha". Vendredi, honneur à la poésie de Vinícius avec une interview de Didier Lamaison qui traduit son oeuvre avec finesse et ardeur... dans l'attente d'être publié.

Pour ce jour "J" du 19 octobre 2013, nous donnons simplement la parole à des artistes et personnalités qui ont connu Vinícius de Moraes, ont conservé des témoignages à son sujet ou qui défendent son oeuvre. Pierre Barouh (le plus brésilien des Français), Carlos Alberto Afonso (éminence de la bossa nova à Rio), deux chanteuses brésiliennes, Paula Morelenbaum à Rio (Tom Jobim lui a confié des souvenirs), Mônica Passos à Paris (elle lui rend hommage sur scène), et enfin Jean-Paul Delfino (romancier et essayiste notoirement brésilophile).
Pierre Barouh, chez lui à Paris (7 octobre 2013)

Pierre Barouh, chez lui à Paris (7 octobre 2013)

© Annie Yanbékian
Pierre Barouh
Auteur, compositeur, chanteur, acteur et producteur, Pierre Barouh a attrapé le virus du Brésil à la fin des années 50 lors d’un long séjour à Lisbonne durant lequel il a rencontré le musicien Sivuca (1930-2006). Au même moment, la bossa nova conquérait le monde. Grâce à sa rencontre avec le directeur de la compagnie de navigation portugaise, il a eu l’opportunité d’embarquer sur un bateau marchand qui passerait trois jours à Rio…

« Je débarque à Rio, je me dis : "Je vais rencontrer Jobim, Vinícius... !" J’ai traîné dans la ville mais je n’ai rencontré personne ! Trois jours à Rio, puis le bateau a passé deux jours à Santos, puis je rentre à Lisbonne. De retour à Paris après plusieurs mois, j’avais un rituel : retrouver Saint-Germain-des-Prés. Dans un petit restau, avec un pote, j’avais tellement le Brésil dans la tête que je lui chante à table la toute première chanson brésilienne dont j’avais fait le texte en français, "A Noite do meu bem" de Dolores Duran (1930-1959). Or, une famille brésilienne avait pris place à la table juste à côté. Ils sont stupéfaits que je connaisse cette chanson. Puis ils me disent : "Excusez-nous, nous devons partir, des amis nous attendent à la maison, tout près. Mais venez nous rejoindre !" Une heure plus tard, je me rends chez eux avec mon pote : il y avait Vinícius et Baden Powell ! Dire que j’avais traversé l’océan en lavant le pont pour eux !
"Samba Saravah", chanson de Baden Powell et Vinícius de Moraes (titre original : "Samba da Bênção"), dont Pierre Barouh a écrit et chanté l’adaptation en français, et qui a été intégrée à la bande-originale du film "Un homme et une femme" de Claude Lelouch (1966)
On ne s’est pas quittés de la nuit. C’est cette nuit que j’ai découvert la "Samba da Bênção", la Samba Saravah. À partir de là, une amitié est née avec Baden et Vinícius. On a vécu plein de choses ensemble. Vinícius était très chaleureux et avait un humour incroyable. Je l’ai adoré. Il a toujours été cohérent par rapport à ses propres pensées. Il a été marié huit ou neuf fois. D’aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours vu se taper ses deux bouteilles de whisky tous les jours ! Je regrette qu’il ait été absent du Brésil quand j’ai tourné "Saravah" (son documentaire devenu culte sur la musique brésilienne, tourné en 1969).

Je possède un document incroyable. J’ai filmé, depuis un bistrot qui domine le port de Bahia, un plan-séquence. Je pars avec un zoom sur le port, les bateaux, je fais un zoom arrière, je suis sur la terrasse du bistrot, je panote. Juste devant, à une table, il y a Jorge Amado et Vinícius de Moraes en train de boire un pot. Tout d’un coup, on entend un berimbau (instrument de musique, ndlr), je panote à nouveau, et il y a "Naná" Vasconselos (percussionniste brésilien, ndlr) et trois petits garçons qui jouent du berimbau. C’est une séquence de 7 ou 8 minutes. Je ne parviens pas à la retrouver, c'est quelque part chez moi, dans mon bordel, mais je vais y arriver ! Je crois que c’était la dernière fois que j’ai vu Vinícius, ça doit dater de la fin des années 70.

Il y a un truc qui m’a laissé inconsolable. J’avais invité Vinícius à une projection privée de "Un homme et une femme", bien avant la sortie du film. Vinícius est venu et on s’est aperçu qu’il n’était pas crédité au générique pour la Samba Saravah. Or, je cite toujours mes sources et je le fais d’ailleurs dans la version française de la chanson. Il se trouve que Lelouch n’avait pas terminé tout le travail sur le film. Vinícius a été vraiment blessé. Il a finalement été ajouté au générique, mais on ne s’était pas revus par la suite pour éclaircir tout ça. »

Paula Morelenbaum : "Por toda minha vida", de Jobim / Moraes (avec Jaques Morelenbaum, violoncelle)
Paula Morelenbaum
La chanteuse brésilienne a accompagné Tom Jobim, partenaire et ami de Vinícius de Moraes, entre 1984 et 1994.

« J'aime toute l'oeuvre de Vinícius. Cette année du centenaire est très importante pour nous. Il a complètement changé la façon d'écrire la musique et les textes de chansons. Malheureusement, je n'ai jamais rencontré Vinícius, car il nous avait quittés avant que je commence à travailler avec Tom Jobim à la fin 1984. J'ai appris à le connaître au travers de Jobim qui en était fou. Ils étaient des amis très proches. Jobim me racontait souvent des histoires à son sujet, belles et parfois très drôles. Par exemple, Vinícius, qui adorait recevoir des amis chez lui, les acueillait parfois... installé dans sa baignoire ! Il adorait se relaxer ainsi, avec une bouteille de scotch et du papier pour travailler à portée de main. Il arrivait qu'il invitait des amis à le rejoindre dans cette baignoire, Jobim notamment ! C'est fou ! Mais je tiens à préciser que tout le monde était en maillot de bain ! »

Carlos Alberto Afonso à son bureau de la Toca do Vinícius, à Rio, le 1er avril 2013

Carlos Alberto Afonso à son bureau de la Toca do Vinícius, à Rio, le 1er avril 2013

© Annie Yanbékian
Carlos Alberto Afonso
Ancien professeur, francophone, il a lancé le 27 décembre 1993 la librairie musicale Toca do Vinícius, rue Vinícius de Moraes à Rio de Janeiro. L'établissement, fondé l'année du 80e anniversaire du "poetinha", a été baptisé en son hommage. Un temple dédié à la promotion de la bossa nova, une mission qui lui avait été confiée par Ronaldo Bôscoli (1928-1994), compositeur, producteur et journaliste. Depuis vingt ans, Carlos Alberto Afonso défend avec une passion inébranlable la richesse de cette musique auprès des visiteurs.

« Vinícius a formulé l'attitude existentielle de la bossa nova. La bossa nova est un univers composé de deux mondes, d'un côté un monde musical, de l'autre un monde existentiel, une attitude, une façon de parler, de rêver, un esprit typique du moment de l'éclosion, de l'irruption de la bossa nova. De la même façon que João Gilberto et Tom Jobim ont formulé l'attitude musicale de la bossa nova, Vinícius de Moraes en a formulé l'attitude existentielle.

Pour moi, une des différences entre Vinícius de Moraes et Carlos Drummond de Andrade (autre illustre poète brésilien, ndlr) est que ce dernier a réalisé une oeuvre plus grande que lui-même. Quand vous dites son nom, vous pensez poésie, littérature. Vinícius de Moraes a fait des choses fantastiques, mais il est toujours resté plus grand que les choses qu'il a faites. Avec Vinícius de Moraes, vous pensez à quelque chose de la vie, une chanson, un poème, l'ivresse, la bohème, les amis, les femmes, le mariage, avant de penser à son oeuvre, vous pensez à lui. Son nom, son image, sont plus connus que ses poèmes et chansons, que son oeuvre. Il y a beaucoup de gens qui aiment Vinícius de Moraes, sans avoir jamais lu un de ses écrits. »

Jean-Paul Delfino

Jean-Paul Delfino

© DR
Jean-Paul Delfino
L'écrivain a signé des romans remarqués comme "Corcovado" (2005) ainsi que le fameux essai "Brasil Bossa Nova" (1988) dont il prépare une version actualisée et enrichie attendue pour mai ou juin - une excellente nouvelle.

« Vinicius ? Je ne l'ai pas connu, mais Baden (Powell, ndlr) m'a beaucoup parlé de lui. Pour moi, il reste une figure d'Empereur romain, trempé de la tête aux pieds, enveloppé dans un drap blanc. Il vient de sortir de la baignoire de Nara Leão (chanteuse, muse de la bossa nova, ndlr). Il prenait un bain tiède et écrivait, sur une Remington portative posée en équilibre sur une tablette de bois, des textes de chansons pour la bossa nova. Les cheveux en pétard, le baseado à la bouche, la bouteille de whisky au garde à vous. Sur les toilettes, Tom avec ses portées fiévreuses qu'il transforme en partitions. Sur le bidet, Baden et sa guitare qui composent la musique. Isso é bossa nova ! »


Mônica Passos chante "A Felicidade" (Jobim / Moraes) - 1992
Mônica Passos
Originaire de São Paulo, installée à Paris depuis trente ans, la chanteuse a créé et joué en région un spectacle en hommage à Vinícius de Moraes.

« J'ai créé "Vinicius a 100 ans" pour l'Opéra de Lyon en décembre 2012 et le théâtre Denis à Hyères début 2013. J'attends le 7 mars pour pouvoir le montrer à Paris et peut être vendre quelques séances supplémentaires, mais je ne suis même pas pressée par cette date anniversaire, c'est un travail qui sera toujours éternel. Ce sont les plus beaux classiques paroles/musique de cette époque si importante pour notre musique "lá do Brasil e do mundo". Mais je l'ai fait de façon "gratuite", pour fêter Vinícius que j'aime comme s'il avait été un oncle aimé et proche, sage et fou, qui a appris la Bossa à parler. Si c'est Tom (Jobim, ndlr) le papa de la bossa, Vinicius c'est la maman... Ce sont les mamans qui apprennent le langage aux enfants. Et  il nous a aussi appris toute une attitude scenique à avoir, qui nous fait nous accepter rondes ou trop mûres sous les projos, puisqu'il était délicieux sur scène, tout authentique et heureux d'y être. C'est bon de chanter Vinicius. Et Baden (Powell, ndlr), et Tom, et Chico (Buarque) et Toquinho et Edu (Lobo). Donc je le chanterai toujours, il suffit qu'on me le demande. Je l'aime ! »

(Propos recueillis par A.Y.)

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