Vingt ans sans Tom Jobim : douze chansons indispensables

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 01/03/2017 à 01H13, publié le 08/12/2014 à 11H17
Tom Jobim le 4 juin 1991 à Rio de Janeiro, quelque part entre les fameuses plages d'Ipanema et de Leblon...

Tom Jobim le 4 juin 1991 à Rio de Janeiro, quelque part entre les fameuses plages d'Ipanema et de Leblon...

© Eduardo Firmo / Agência Estado / AFP

Il y a vingt ans, le 8 décembre 1994, Antônio Carlos Jobim, surnommé "Tom" Jobim, s'éteignait dans un hôpital new-yorkais, loin de son Rio natal. Musicien, auteur, compositeur légendaire de la bossa nova, il a laissé une empreinte indélébile dans la musique brésilienne, dans le jazz et tout simplement dans l'histoire de la musique du XXe siècle. Pour cet anniversaire, petit hommage en musique.

D'emblée, il est impossible d'énumérer dans leur exhaustivité les innombrables chefs-d'œuvre de Tom Jobim, compositeur de plusieurs centaines de pièces : bossas, sambas, choros et autres rythmes brésiliens, chansons à la fois populaires et ultra-sophistiquées d'un point de vue mélodique et harmonique, mais aussi quelques pièces de musique classique.

Il est impossible d'énumérer la somme des titres signés avec ses partenaires musicaux les plus inspirés, de Vinícius de Moraes à Chico Buarque, en passant par Dolores Duran, Newton Mendonça ou Aloysio de Oliveira.

On se contentera donc d'une petite sélection, pas tout à fait objective, et qui pourrait servir de porte d'entrée au "monde merveilleux d'Antônio Carlos Jobim", pour faire allusion au titre d'un des albums enregistrés par le célèbre Carioca aux États-Unis, au milieu des années 60...

"Chega de Saudade" (1958), paroles de Vinícius de Moraes
João Gilberto : "Chega de Saudade" (Jobim/Moraes) - 1958
Considérée comme la chanson fondatrice de la bossa nova, "Chega de saudade" ("marre de la tristesse") a été enregistrée pour la première fois en 1958 par la chanteuse Elizeth Cardozo dans l'album "Canção do Amor Demais" écrit par Tom Jobim et Vinícius de Moraes. À la guitare et aux arrangements, on découvrait un certain João Gilberto, 27 ans, qui allait enregistrer dans la foulée sa propre version pour son premier 33 tours sorti l'année suivante. D'emblée, le jeune homme allait plaquer sur cette musique un style inimitable : un chant totalement épuré, murmuré, introspectif, et un jeu guitaristique parfois ponctué de petites libertés avec le chant et le rythme.
> Une reprise marquée par la grâce : Rosa Passos et Yo-Yo Ma

"Desafinado" (1958), paroles de Newton Mendonça
João Gilberto : "Desafinado" (Jobim / Mendonça), en 1980 à la télévision brésilienne
Dès les premières heures de la bossa nova, une cascade d'attaques émanant de critiques et musicologues s'est abattue sur le mouvement musical naissant et son interprète phare, João Gilberto. Celui-ci détonnait incontestablement par rapport au style plus lyrique et emphatique de l'époque. Tom Jobim a immédiatement riposté par la chanson "Desafinado" ("désaccordé") dont il avait confié l'écriture des paroles à un ami d'enfance, Newton Mendonça. Dans la chanson, le narrateur exprime toute son amertume face à la détractrice qui l'a accusé de "comportement antimusical"...
> Une reprise dynamique : Ella Fitzgerald

"A Felicidade" (1959), paroles de Vinícius de Moraes
La chanson "A Felicidade" (Jobim / Moraes), générique du film "Orfeu Negro" (1959) de Marcel Camus, adaptation de la pièce "Orfeu da Conceição" (1956) de Vinícius de Moraes.
L'une des plus célèbres chansons du film "Orfeu Negro", qui reçut la Palme d'Or au Festival de Cannes en 1959. Vinícius de Moraes y décrit avec finesse ce que peut représenter le bonheur pour les gens des favelas : le temps du carnaval, un moment fugace et léger comme une plume, qu'une brise emporte au loin.
> Une reprise splendide : Maria Creuza, Vinícius de Moraes et Toquinho (1970)

"Samba de uma nota só" (1959), paroles de Newton Mendonça
Tom Jobim, avec notamment le renfort du guitariste Toquinho, interprète "Samba de uma nota só" en octobre 1978, lors d'un show télévisé à Milan
Cet énorme standard a connu dès 1960 de multiples versions, dont celle de João Gilberto dans l'album "O amor, o sorriso e a flor". La "Samba sur une seule note" a été reprise par d'innombrables artistes de jazz sous le titre "One note samba", dans une version anglaise très fidèle au texte portugais, réalisée avec soin par Jobim lui-même. Le fructueux partenariat avec Newton Mendonça, brillant musicien et parolier, prendra fin brutalement, en novembre 1960, avec la disparition de l'ami du compositeur, emporté par une crise cardiaque à 33 ans.
> Une reprise cocasse : Dean Martin et Caterina Valente

"Corcovado" (1960), paroles de Tom Jobim lui-même
João Gilberto chante "Corcovado" dans l'album "O Amor, o sorriso e a flor" (1960)

Tom Jobim a signé à la fois les paroles et la musique de ce standard intemporel qui vante le plaisir simple de vivre une histoire d'amour avec pour toile de fond la vision féérique du Corcovado. D'abord enregistrée par João Gilberto en 1960, la chanson prendra un essor international avec l'album "Getz/Gilberto" (enregistré en 1963, sorti en 1964) et sa fameuse version mi-anglaise (dans la voix d'Astrud Gilberto), mi-portugaise (avec João Gilberto), mi-jazz (avec les improvisations du saxophoniste Stan Getz).
> Une reprise de crooner : Frank Sinatra et Tom Jobim

"Agua de beber" (1961), paroles de Vinícius de Moraes

Astrud Gilberto chante "Agua de beber" en 1965. Tom Jobim est aux chœurs et à la guitare.

"Agua de beber" ("de l'eau à boire") est l'un des plus grands succès du tandem Tom-Vinícius (comme disent les Brésiliens pour qui les noms de famille de ces deux génies sont purement facultatifs). Un texte d'une profonde humanité et sensibilité sur la peur d'aimer et la nécessité impérieuse de savoir ouvrir son cœur.
> Une reprise ébouriffante : Al Jarreau

"Insensatez" (1961), paroles de Vinícius de Moraes

Tom Jobim : "Insensatez", sur scène en 1991 avec son groupe Banda Nova

De l'avis des musicologues, le début du thème fait un clin d'œil éloquent au 4e prélude de Chopin. Quant à Vinícius, il aura glissé quelques blessures d'amour dans le texte. "Insensatez" ("sottise"), fameux standard bossa, a fait l'objet de nombreuses reprises. Tom Jobim l'a réenregistré en 1994 dans son ultime album, "Antônio Brasileiro", avec un invité de choix : Sting.
> Une reprise émouvante : Judy Garland

"Garota de Ipanema" (1962), paroles de Vinícius de Moraes

Tom Jobim et Vinícius de Moraes chantent "Garota de Ipanema" dans un show pour la télévision italienne à Milan en octobre 1978

L'une des mélodies les plus célèbres du monde est signée Tom Jobim, enrichie par les paroles de Vinícius de Moraes. La chanson a été écrite à Rio par les deux amis qui, attablés à leur bar de prédilection à Ipanema, admiraient une jeune et ravissante inconnue marcher vers la plage... Le titre a été joué pour la première fois en public en août 1962. On connaît la suite. Cette chanson griffonnée sur une table a fait le tour du monde, adaptée avec plus ou moins de réussite, plus ou moins de finesse, dans un nombre incalculable de langues, les adaptations américaines n'étant pas forcément les plus subtiles.
> Une reprise de crooner - pas trop mal : Nat King Cole

"Wave" (1967)

Tom Jobim : "Wave" (1967)

Morceau initialement instrumental sorti dans l'album éponyme de Jobim en 1967, "Wave" aurait dû être enrichi des paroles de Chico Buarque. Or, après avoir écrit la première ligne "Vou te contar" ("Je vais te raconter"), celui-ci s'est éclipsé brusquement de la séance de travail entamée avec son prestigieux aîné... Et Tom Jobim a écrit le reste de la chanson... Il s'est plutôt pas mal débrouillé.
> Une reprise (de rêve) au piano par Oscar Peterson et une version chantée par Gal Costa

"Retrato em branco e preto" (1968), paroles de Chico Buarque

Chico Buarque : "Retrato em branco e preto", extrait de l'album "Chico Buarque de Hollanda - volume III" (1968)

À l'origine, ce morceau était un instrumental, "Zingaro", sorti dans l'album "A Certain Mister Jobim" en 1967, durant la période américaine du compositeur. En 1968, un partenariat musical et une amitié solides ont vu le jour entre Tom Jobim et Chico Buarque, jeune artiste surdoué de 17 ans son cadet. Ensemble, ils ont remporté un Festival international de la chanson à Rio, avec la chanson "Sabiá", dans un chahut houleux qui a dû contribuer à les souder. Et Chico Buarque a posé ses paroles tourmentées sur "Zingaro", une mélodie poignante et sophistiquée qui s'appellerait désormais "Retrato em branco e preto" ("Portrait en blanc et noir")...
> Une version merveilleuse de Chet Baker et la version de référence par Elis Regina et Tom Jobim

"Aguas de março" (1972), paroles de Tom Jobim

Tom Jobim et Elis Regina interprètent "Aguas de Março" (Jobim) à la télévision brésilienne en 1974. L'album "Elis e Tom" est l'un des chefs-d'oeuvre de la bossa nova.

C'est en mars 1972 que Tom Jobim a écrit "Aguas de março", d'un trait, inspiré par l'une de ces fortes pluies qui annoncent la fin de l'été au Brésil. Pour Tom, cette chanson marquait au contraire un renouveau, un second souffle. Depuis quelques années, enfermé dans son statut de maestro absolu de la bossa nova, il souffrait d'un profond désœuvrement qu'il tentait de noyer dans l'alcool. Son inspiration et sa carrière ont été relancées par cette chanson sortie d'abord en single, puis en 1973 dans son album "Matita Pêre" et dans le fameux "album blanc" de João Gilberto, avant de faire partie des chefs-d'œuvre du légendaire disque "Elis e Tom", avec Elis Regina. Par un triste coup du sort, la maison de campagne dans laquelle Tom avait écrit sa chanson a été détruite par la pluie en janvier 2011...
> La première reprise française : Georges Moustaki

"Luiza" (1981), paroles de Tom Jobim

Tom Jobim chante "Luiza" dans son album "Passarim" (1987)

À l'origine, le thème de "Luiza" a été composé en 1981 pour servir de générique à une télénovela, "Brilhante". La même année, la chanson est sortie dans le disque "Edu e Tom", réalisé en duo avec le chanteur Edu Lobo. Tom Jobim l'a réenregistrée en 1987 dans son album "Passarim". Ce joyau de composition est devenu un pur classique, repris aujourd'hui encore par de jeunes artistes brésiliens et autres jazzmen.
Une reprise à la guitare : Raphael Rabello

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