Guido Carlotto, le musicien qui fut un "bébé volé" de la dictature argentine

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/11/2014 à 13H38, publié le 01/11/2014 à 18H15
Le musicien Guido Carlotto/Ignacio Hurban en août dernier, avec sa grand-mère Estela Carlotto, la grande militante, présidente de l'Association des Grandes-Mères de la Place de Mai".

Le musicien Guido Carlotto/Ignacio Hurban en août dernier, avec sa grand-mère Estela Carlotto, la grande militante, présidente de l'Association des Grandes-Mères de la Place de Mai".

© Natacha Pisarenko/AP/SIPA

Ignacio/Guido est aujourd'hui le plus célèbre des "bébés volés" de la dictature argentine, reconnu comme le petit fils de la présidente des "Grands-Mères de la Place de Mai". Elevé par des paysans, ce pianiste se demandait d'où lui venait la fibre artistique avant de découvrir que son père biologique était musicien. Ce 1er novembre, il donne son premier concert comme pianiste de jazz.

Guido Carlotto en concert le 1er octobre dernier dans l'ancienne Ecole de la marine de Buenos Aires, qui servit de centre de torture pour la dictature argentine entre 1976 et 1983.

Guido Carlotto en concert le 1er octobre dernier dans l'ancienne Ecole de la marine de Buenos Aires, qui servit de centre de torture pour la dictature argentine entre 1976 et 1983.

© Natacha Pisarenko/AP/SIPA
Le pianiste, compositeur et directeur de l'école municipale de musique d'Olavarria (ville de la Pampa à 350 km de la capitale) s'appelait jusqu'à l'été dernier Ignacio Hurban. Le 5 août, il est devenu Guido Montoya Carlotto quand un test ADN lui a révélé sa véritable identité. Et est devenu célèbre lorsque l'organisation des "Grands-Mères de la Place de Mai" ont annoncé qu'un 114e enfant volé durant la dictature avait été retrouvé, et identifié comme le petit-fils de l'infatigable militante Estela Carlotto, la présidente de l'organisation. 

Fils de militants opposés à la dictature et petit fils d'Estela Carlotto

Depuis, il croule sous les demandes d'entretiens, les invitations de présidents, les propositions de concerts.
 Mercredi il sera reçu par le pape en compagnie de sa grand-mère, mais cela ne lui fait pas grand effet. "Ces derniers mois, ma vie a été tellement bouleversée, alors aller voir le pape..."

En parlant avec ses grands-mères, il a appris qu'il était issu d'une famille de musiciens. "Quand j'ai appris que mon grand-père jouait du saxophone, mon père de la batterie et que mon autre grand-père adorait le jazz, quelle révélation, j'ai compris d'où ça venait", raconte le musicien. "Tout ça me fait penser que la musique était plus ancrée dans mon identité que dans mes papiers", lâche "Nacho", son surnom, confié en adoption à un couple de pauvres paysans, après que ses parents, des membres d'une guérilla opposée à la dictature, ont été exécutés par les militaires.
L'amour de la musique

A l'âge de 10 ans, c'est un bal folklorique de village qui a fait basculer le petit Ignacio dans la musique, lui révélant de manière anticipée son identité, musicale. Il est surtout séduit par le musicien qui joue du clavier, et qui sera plus tard son professeur. "Cet évènement m'a paru si extraordinaire, j'étais ému. C'est le début d'une relation (avec la musique) qui dure", confie le jazzman de 36 ans. Après quatre cours de musique, le professeur l'encourage à persévérer.

Il se souvient de son premier piano, un clavier électronique de marque Casio : "Mes parents me l'ont acheté dans le magasin d'électroménager d'Olavarria en payant à crédit, c'était très cher pour nous." Dans la campagne proche d'Olavarria, il a grandi dans une maison sans électricité, sans télévision. Le clavier fonctionnait avec des piles, mais leur prix était parfois un obstacle sur le chemin de l'apprentissage. A la ferme, il avait accès à la bibliothèque du propriétaire. C'est d'ailleurs dans sa maison qu'il voit un piano pour la première fois. Il est émerveillé.

A l'école communale, ils ne sont que huit dans sa classe. Après une enfance heureuse, il s'apprête à travailler dans le BTP. "Mon père me disait : comme nous ne sommes pas propriétaires des terres,  tu seras toujours employé, alors il faut que tu fasses des études pour pouvoir progresser", témoigne Guido Carlotto. Dans les années 1990, la construction est en crise et il ne trouve pas de travail. "Quitte à mourir de faim,se dit-il, autant que ce soit en faisant ce qui me passionne." Il part pour Buenos Aires. A 21 ans, il rassemble 1.000 dollars, "c'était beaucoup d'argent pour moi", afin d'acheter un piano. Au magasin, le vendeur lui répond : "Avec cet argent, tu peux t'acheter un  barbecue, mais pas un piano", raconte-t-il en riant. Quelques années plus tard, à force d'économies, il finira par s'acheter un piano d'occasion de marque Rönish qui trône encore dans sa maison.

Ce samedi 1er novembre, au ND Teatro de Buenos Aires, il va interpréter les morceaux de son disque "Musa rea" et de nouvelles compositions, une fusion entre le jazz et le folklore argentin.