"Gracias" : Ernesto "Tito" Puentes honore 60 ans de métissage franco-cubain

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 23/10/2012 à 17H18
En live

En live

© MaxPPP

Aujourd'hui sort sur le marché du disque le dernier album d'Ernesto "Tito" Puentes, trompettiste de salsa et de jazz, qui au cours d'une carrière prolifique a toujours su mêler avec talent ses racines cubaines et son amour pour la France. Arrivé il y a 60 ans, Tito a partagé avec de nombreux musiciens hexagonaux ses capacités d'instrumentiste et de compositeur, avant de fonder son propre big band, avec qui il nous livre ici une album en forme de remerciement, qui sera suivi d'une tournée à travers tout le pays.

Cuba et la France

Ernesto "Tito" Puentes  (à ne pas confondre avec le percussioniste portoricain Tito Puente) naît dans l'Oriente, la partie Est de l'île de Cuba. Au sein d'une famille de musiciens, il se met très vite au cornet sur un instrument bricolé, avant de passer à la trompette. Il pratique alors à Santiago de Cuba, en particulier aux côtés d'Arsenio Rodriguez, et acquiert dans les années 40 une belle réputation dans les boîtes et clubs de la ville, et surtout une grande maîtrise de la musique salsa.

Et suite à une tournée mal organisée qui finit en eau de boudin, Tito se retrouve un peu par hasard en France, où ses rythmes entraînants et ses sonorités nouvelles séduisent le tout Paris. Il participe alors à de nombreux albums de variétés, aux côtés de Claude François, Sylvie Vartan, Michel Delpech, Joe Dassin ou encore Catherine Ringer, se produisant en parallèle au sein du grand orchestre de l'Olympia. 

En 1980, il fonde "Los Salseros", groupe de salsa qui surprend et innove, puisqu'il est un des premiers dans le genre à tourner en France. L'Europe commence ainsi à s'intéresser à la musique cubaine. Cet égouement prendra bien sûr un essor considérable 15 ans plus tard, avec le succès détonnant de Compay Segundo et du Buena Vista Social Club, qui aujourd'hui encore sont une référence pour tous les passionés de rythmes chaloupés et d'ambiances afro-cubaines.

Puis c'est en 1995 que Tito créée son propre big band, avec qui il signe donc ici un album typiquement salsa, agrémenté de jazz et de collaborations illustres : on peut y entendre le piano de Mario Canonge ("Las 3"), la trompette d'Ibrahim Maalouf ("Siempre Siempre") et le saxophone de Manu Dibango, son complice de toujours ("Aguanana"). Tito aura participé finalement à plus de deux cent albums au cours d'un carrière riche, qui a fait de lui un artiste reconnu et renommé internationalement.

Un album à deux facettes

On pourrait voir "Gracias" de deux façons différentes.
Album jubilatoire, dansant, entraînant, parfaitement léché, virtuose et authentique.
Ou
Album téléphoné, sans réelles innovations, voire un peu répétitif.

C'est au choix. Soit on se laisse aller à prendre ce que la musique offre, un groove discernable entre mille, un sens du rythme et de la danse époustouflant, et tout va pour le mieux. Soit l'on s'attend à mieux, à du nouveau, et alors là mieux vaut ne pas se lancer dans une écoute trop attentive de ce 9 titres.

Car "Gracias" reste un album très traditionnel de salsa, et les influences jazz de Tito sont ici assez éludées On sent en fait que le titre n'est pas là par hasard. Le trompettiste remercie et honore ce qui a fait de lui un artiste reconnu : ses racines cubaines, le son des cuivres caribéens, les rythmes syncopés. C'est pourquoi ce disque est à mon sens à prendre très au premier degré, comme une fête, comme une jouissance puissante et simple. 

La pochette de "Gracias"

La pochette de "Gracias"

© DR

Les rythmes sont évidents (salsa, latin-jazz, mambo, traditionnel africain), le son connu, mais la magie se fait, et si l'on est adepte, ne pas danser relèverait du défi. Ondulations suaves, explosions du big band, claves millénaires et pourtant toujours aussi efficaces, c'est joyeux, puissant, et parfaitement composé. Tito confirme sa réputation d'arrangeur de génie, secondé par deux saxophonistes de son big band, et les arrangements fourmillent de détails, les minuscules percussions font leur travail de remplissage minutieux, et créent cette musique dense, haletante et envoûtante.

La grande surprise vient peut-être de "Siempre Siempre", où le libanais Ibrahim Malouf vient déposer avec délicatesse sa trompette à quart de tons et ses harmonies orientales sur cette ambiance de fête. Ce mélange osé s'avère totalement génial et inattendu : l'oreille se tend, la curiosité pique l'auditeur. On s'arrête un instant de danser pour écouter ce frottement délicieux de deux cultures pourtant à première vue éloignées, puis le big band est là pour nous rappeler à l'ordre et nous embarquer encore une fois dans le monde endiablé de la salsa cubaine.

Un album qui, s'il ne surprend pas énormément, est remarquable de légèreté, de groove et de vigueur enthousiaste. À 84 ans, "Tito" puise toujours en lui une joie de jouer et de danser communicative, que diffuse alentours le pavillon de sa trompette, fièrement dressé depuis 60 ans face au public français et européen, qui en redemande.

Gracias d'Ernesto "Tito" Puentes
(Just Looking Productions)
Avec l'Ernesto "Tito" Puentes Big Band, Manu Dibango, Mario Canonge et Ibrahim Maalouf
9 titres/13€