Interview avec Olivier Baumont : Bach et le clavecin pour les nuls

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 26/03/2014 à 16H49, publié le 13/03/2014 à 19H26
Olivier Baumont à son clavecin. © Lorenzo Ciavarini Azzi / Culturebox

Olivier Baumont est un claveciniste heureux. Musicien accompli, il est aussi grand pédagogue, professeur au Conservatoire national de Paris, et passeur - auteur de livres et de très nombreux enregistrements. A l'initiative de l'Intégrale de Bach pour clavecin à la Cité de la musique, il nous dévoile l'instrument baroque et la portée de l'œuvre. En connaisseur. En amateur.

Culturebox : Situons d'abord la période dans laquelle s'inscrit l'œuvre de Bach qui est à l'honneur dans la manifestation.
Olivier Baumont : On est en pleine période baroque, que l'on date en général entre 1600 et 1750. 1600 : la naissance de l'opéra (il n'y en a pas à la Renaissance) grâce à Monteverdi, et l'irruption des affects et des passions sur scène. Et 1750 : la mort de Johann Sebastian Bach, qui représente l'aboutissement de l'écriture contrapunctique et de tout le langage baroque. Après 1750, la musique tendra vers une écriture plus classique, avec Mozart puis le romantisme.

L'œuvre de Bach pour clavecin y est importante…
Bach a, toute sa vie, composé pour le clavecin : de ses premières pièces (du tout début du XVIIIè siècle) écrites quand il avait 15 ans, jusqu'à la dernière, inachevée, le très célèbre "Art de la fugue". Et, en tant qu'interprètes, on grandit avec l'œuvre de Bach : il y a d'abord des pièces pour enfant, puis des partitions plus difficiles, comme le concerto italien. Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours eu une œuvre de Bach en chantier. Et cela vaut pour les pianistes, les organistes, les violonistes…

Sur le plan stylistique, comment se présente cette œuvre pour clavecin ?
Il y a quatre grands domaines qu'on peut isoler (et qui peuvent d'ailleurs s'interférer dans la série de concerts à la Cité de la musique) dans l'œuvre de Bach, dont deux liés aux styles qui dominent le baroque : le style italien (le concerto et la sonate) et le style français (la suite de danse), qui sont aussi deux différents modèles de société. Bach a composé de très nombreuses œuvres à partir de ces deux influences et en a même eu une connaissance très aboutie. Dans une page du "Clavier-Ubung II" (littéralement exercice pour clavier), de 1735, il présente à la fois un concerto dans le "goût italien" (qui se réfère aux cinq sens) et une ouverture "dans le style français" (qui passe plutôt par un aspect formel).
O. Baumont. © LCA/Culturebox
Quels sont les deux autres domaines ?
Il y a les œuvres écrites par Bach, après 1735, selon la règle du contrepoint (donc le traitement, au même moment, de plusieurs voix, sans prédominance de l'une sur l'autre) qu'il a amené au plus haut point de raffinement. Comme dans l'extraordinaire "Ricercare à six voix" dans "l'Offrande musicale" ou dans "l'Art de la fugue", sa dernière œuvre, inachevée. Il y a enfin les pièces pédagogiques, comme "Les Inventions" (d'un niveau qu'on ne trouve nulle part ailleurs dans l'histoire de la musique), car Bach était visiblement un professeur exceptionnel – on sait qu'il s'occupa personnellement de l'éducation de son fils Wilhelm Friedemann Bach, lui aussi musicien.

Que sont les "Tempéraments" de Bach ?
Ce n'est pas une question historique, mais acoustique. Selon un phénomène naturel, un son est composé d'une fondamentale et de ses harmoniques. Lorsqu’on accorde toutes les quintes en les faisant pures (c’est-à-dire sans battement des harmoniques), on arrive à la fin du cycle à une octave do – do qui est beaucoup trop grande. Tous les tempéraments sont un compromis pour faire que le "trop" soit réparti au sein de la gamme. Il n'y a pas de tempérament idéal. Que fait Bach ? Il est l'un des premiers à avoir écrit dans toutes les tonalités, pour son "Clavier bien tempéré", ce qui fait penser qu'on est peut-être proche d'un tempérament égal.

Quelle place a le clavecin pour Bach ?
Le clavecin était l'instrument roi. Et Bach, qui choisissait personnellement ses clavecins avec soin, ne laissait personne lui changer une corde. Quant à sa musique pour clavecin, elle est profondément pensée pour cet instrument. J'aime personnellement me rapprocher de cet instrumentarium pour la qualité du son. Mais je me méfie de "l'authenticité" revendiquée des uns et des autres. Je respecte les autres démarches sérieuses et souvent magnifiques, d'interprétation de Bach au piano!
Clavecin, Ruckers (Andreas II), Anvers, 1646, ravalé par Taskin (Pascal-Joseph), Paris, 1780 

Clavecin, Ruckers (Andreas II), Anvers, 1646, ravalé par Taskin (Pascal-Joseph), Paris, 1780 

© Albert Giordan
Comment intervient l'interprète au clavecin ?
La musique est une rencontre entre l'œuvre, l'interprète et le public. Le claveciniste est donc un passeur. Il n'est pas nécessairement plus sensible qu'un autre, mais il a les moyens techniques et artistiques pour faire passer les émotions. Il n'est pas le même selon le public.

Et le son du clavecin n'est pas le même selon l'interprète…
C'est vrai. On croit souvent que le son d'un clavecin est toujours le même. Il faut une vie entière pour apprivoiser la qualité du son et donner une belle sonorité. François Couperin, que Bach connaissait, parlait de "l'art de toucher le clavecin" (c'est ainsi que l'on disait quand on en jouait) et ajoutait que grâce à cela, il avait pu toucher le public.