Décès du chef d'orchestre Nikolaus Harnoncourt, maître du renouveau baroque

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/03/2016 à 17H02, publié le 06/03/2016 à 13H39
Nikolaus Harnoncourt en mai 2005

Nikolaus Harnoncourt en mai 2005

© Roland Schlager / APA / AFP

Le prestigieux chef d'orchestre autrichien Nikolaus Harnoncourt, considéré comme le "pape" du renouveau baroque et pionnier de l'interprétation "authentique", est décédé samedi à l'âge de 86 ans, a annoncé dimanche sa famille citée par l'agence de presse APA (Austria Press Agency).

Le 5 mars "Nikolaus Harnoncourt a rendu son dernier souffle paisiblement dans le cercle familial", selon une courte annonce de sa famille citée par l'APA. Le chef autrichien avait annoncé en décembre qu'il mettait fin à sa carrière en raison de problèmes de santé.

"Mes capacités physiques exigent une annulation de mes projets à venir", avait écrit Nikolaus Harnoncourt dans une lettre ouverte au public venu écouter en décembre, le week-end même de ses 86 ans, un concert de l'ensemble de musique baroque qu'il a fondé à Vienne, le Concentus Musicus Wien. "Une relation incroyablement profonde s'est nouée entre nous sur la scène et vous dans la salle, nous sommes devenus une joyeuse communauté de  pionniers !", se réjouissait-il alors.
Bach, Magnificat en ré majeur, BWV 243, dirigé par Nikolaus Harnoncourt


Une révolution baroque   

Le Concentus Musicus Wien, créé par Harnoncourt lorsqu'il jouait du  violoncelle avec l'Orchestre symphonique de Vienne, s'est consacré à l'interprétation de la musique baroque européenne sur des instruments d'époque, et ce à partir de nombreux travaux de recherche, contribuant à révolutionner  l'interprétation de cette musique.
 
Le comte Nikolaus de la Fontaine und d'Harnoncourt-Unverzagt était né à  Berlin le 6 décembre 1929. Sa mère était issue de la dynastie des Habsbourg. Son père descendait d'un Lorrain passé au service de cette même famille qui a longtemps régné sur l'Europe centrale.
 
Nikolaus Harnoncourt a grandi à Graz (sud de l'Autriche) avant d'étudier le violoncelle à Vienne où il rejoint l'Orchestre symphonique de Vienne en 1952. Mais il est hérissé par l'autoritarisme des chefs. "Je leur demandais le pourquoi de leurs instructions. Je n'ai jamais eu d'autre réponse que 'Parce que je le dis'", racontait-il. "Même les meilleurs  musiciens devaient se contenter de jouer. Ils faisaient tous partie d'un  instrument appelé orchestre, dont jouait le chef d'orchestre."

Transposer le son de l'ancien ici et maintenant

Ses recherches intensives sur les instruments d'époque et la pratique musicale ancienne le conduisent dès 1953 à créer son propre ensemble, Concentus Musicus, qui donne ses premiers concerts en 1957. L'orchestre est géré par les musiciens eux-mêmes, aidés de leurs conjoints. Il se spécialise dans la musique de la Renaissance, le baroque et le début de l'ère du classique.

"Ce à quoi j'aspire",  précisait-il pourtant, "ce n'est pas recréer authentiquement le son de l'ancien, mais le transposer ici et maintenant". "Le terme 'authenticité' est dangereux. La musique de musée ne m'intéresse  pas et je n'ai aucune intention d'organiser des visites guidées de l'oeuvre de  Bach", avait-il affirmé lors d'un entretien.  
Mozart, Symphonie n°40 en sol mineur, KV 550, dirigée par Nikolaus Harnoncourt

De Bach à Gerschwin 

Nikolaus Harnoncourt est au premier plan de ceux qui, par leurs recherches et leurs interprétations révolutionnent l'interprétation de la musique baroque européenne. Ses remises en cause permanentes dérangent la Vienne des musiciens établis. Il finit en 1969 par quitter complètement le Symphonique de Vienne, décision risquée pour ce père de quatre enfants mais qui a été, selon lui, l'une des plus judicieuses de sa vie.

Car au fil des ans ses idées séduisent de plus en plus, et de nos jours même les plus grands orchestres jouant d'instruments modernes, utilisent des éléments-clés de l'interprétation d'époque, comme les articulations, les tempi, les phrasés ou l'absence de vibrato.

S'il a révolutionné la façon de jouer le baroque, Harnoncourt ne s'est jamais cantonné à un style,  enregistrant le répertoire dans toute sa variété, jusqu'aux romantiques et à la musique du XXe siècle, des opérettes viennoises et des symphonies d'Anton Bruckner à "Porgy and Bess" de George Gershwin.

Des cycles mythiques d'opéras de Monteverdi et de Mozart

A la tête du Concertgebouw Orchestra d'Amsterdam, de l'Orchestre de chambre d'Europe, les Philharmoniques de Vienne et Berlin, il a dirigé tous les grands concertos et symphonies de Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Schubert, Schumann, Brahms, Dvoràk, Bruckner, ainsi que les oeuvres de Bartók et Alban Berg.

Sans oublier l'opéra, dans lequel il se lance à Vienne en 1971 en dirigeant "Le Retour d'Ulysse dans sa patrie" de Monteverdi. Il poursuivra avec le metteur en scène français Jean-Pierre Ponnelle par un cycle Monteverdi devenu légendaire à l'Opéra de Zurich, avant un cycle tout aussi révolutionnaire des opéras de Mozart dans la même salle.
Nikolaus Harnoncourt répète la 5e Symphonie de Beethoven


Un cycle exceptionnel des cantates de Bach 

Entre 1971 et 1990, avec Gustav Leonhardt, il a enregistré toutes les cantates de Bach, le seul cycle complet avec des voix solistes et un chœur exclusivement masculins.

Nikolaus Harnoncout avait reçu en 2014, à l'âge de 84 ans, un prix Echo Klassik, principale distinction de la musique classique en Allemagne, récompensant l'ensemble de son oeuvre. Et en 2001, il avait reçu un Grammy Award pour l'enregistrement de la "Passion selon Saint Matthieu" de Bach qu'il dirigeait.
 
"Une ère se termine", a estimé auprès de l'APA Thomas Angyan, intendant du Musikverein, l'une des plus prestigieuses institutions musicales viennoises.  "Je ne pensais pas qu'il s'écoulerait si peu de temps entre sa retraite et sa  mort (...) Il était l'original du son original (...) Nous devons poursuivre l'héritage musical qu'il nous laisse", a-t-il ajouté.

Un homme "plein d'humour"

C'était aussi un homme "plein d'humour", a témoigné le ministre autrichien de la Culture, Josef Ostermayer, saluant celui qui a "de manière géniale transporté le passé dans le présent".
   
"Nous reste la consolation de savoir qu'il peut maintenant poser à son cher Mozart et son cher Bach ces questions auxquelles il n'avait pu répondre", a réagi Mathias Huber, administrateur du festival Styriarte, que le chef avait créé et qui se déroule tous les ans à Graz.