Sylvain Rifflet et la mécanique du son

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 30/06/2016 à 14H10, publié le 06/11/2015 à 19H01
Sylvain Rifflet dans l'esprit "Mechanics" (manteau : Tiphaine Martin)

Sylvain Rifflet dans l'esprit "Mechanics" (manteau : Tiphaine Martin)

© Sylvain Gripoix

Saxophoniste et clarinettiste, Sylvain Rifflet fait partie des explorateurs inlassables et inclassables de nouveaux champs sonores. Son dernier disque, "Mechanics", témoigne de son cheminement audacieux, onirique et poétique. Peu lui importe de bousculer les lignes du jazz. Il est en concert samedi soir à Vincennes, puis le 14 novembre à Limoges. Rencontre.

Né le 30 mars 1976 à Paris, musicien professionnel depuis ses dix-huit ans, Sylvain Rifflet a travaillé avec de nombreux musiciens comme Riccardo Del Fra, François Janneau (au sein de son Pandémonium) ou Bruno Regner (au sein de son X'tet), Andy Emler, Michel Portal... Il a aussi lancé ou co-animé des formations comme Rocking Chair avec Airelle Besson (de 2003 à 2012) ou, plus récemment, Art Sonic, un très intéressant quintette d'instruments à vent. Son récent hommage à Moondog, réalisé avec Jon Irabagon, a séduit public et critiques.

En 2012, Sylvain Rifflet a sorti l'album "Alphabet", illustrant sa quête perpétuelle de nouveaux horizons, avec un nouveau groupe, une configuration originale dans le jazz : un flûtiste (Jocelyn Mienniel), un guitariste (Philippe Gordiani) et un percussionniste (Benjamin Flament). C'est avec cette même formation qu'il a enregistré "Mechanics", sorti en septembre chez Jazz Village, objet musical épuré et poétique où l'on retrouve ses influences, de Steve Reich à Philip Glass sans oublier Moondog dont il reprend deux morceaux. Le disque comprend aussi un arrangement d'une chanson de Camille, créé lors d'une émission de radio et joué régulièrement, depuis, en fin de concert.

"2 West 46th Street" (Moondog) dans l'émission "Ce soir ou jamais", sur France 2, le 16 octobre 2015 - Sylvain Rifflet (saxophone), Joce Mienniel (flûte), Julien Omé (guitare), Nicolas Lamignat (batterie)

- Culturebox : D'abord, une petite question sur vos instruments de prédilection. Pourquoi le saxophone ?
- Sylvain Rifflet : Parce que... pas le piano ! Ma mère joue du piano, mon père du hautbois. Il y avait de la musique chez moi. Et comme il y avait un piano à la maison, j'en ai fait quand j'étais petit. Un jour, après sept ans de cours avec une prof un peu à l'ancienne, j'ai vu le film "Bird" sur Charlie Parker... Ça m'a donné envie. J'en avais assez du piano, j'avais envie d'autre chose.

- Et la clarinette ?
- Avant de rentrer au conservatoire, je jouais dans pas mal d'orchestres. Bien souvent, on demande aux saxophonistes de jouer aussi un peu de clarinette ou de flûte, voire des deux. La flûte n'était pas trop mon truc. Je me suis dit que ce serait une bonne idée, d'un point de vue professionnel, de me pencher sur la clarinette. Je n'ai pas eu tort. Si j'ai joué avec Riccardo Del Fra pendant longtemps, ce n'était pas parce que je jouais du saxophone ténor. Je crois qu'il était plus intéressé par le fait que je jouais de la clarinette, un instrument pour lequel il a écrit pas mal de musique. J'aime vraiment la clarinette, même si, en tant que deuxième instrument, ce n'est pas aussi facile, aussi fluide, ça demande beaucoup plus de travail.

- Présentez-nous votre disque, "Mechanics". Quelle était votre envie pour ce projet ?
- Ce disque constitue une suite à "Alphabet". Par rapport à notre évolution, au travail accompli, aux tournées, soit une cinquantaine de concerts en trois ou quatre ans, j'ai eu envie de montrer l'état du groupe au moment où on retournait en studio. J'avais envie d'un autre son. "Alphabet" allait plus dans une direction rock indé, avec un son plus compressé, radical. Pour le nouveau disque, j'avais envie d'un son un peu plus "réverbéré", plus cohérent avec la musique qu'on fait aujourd'hui, un son plus basé sur l'univers onirique que Benjamin Flament crée avec ses percussions. C'était une direction assez fondamentale. On a voulu de l'espace, de l'air, avec un travail de recherche sonore plus singulier pour chaque instrument.

Un extrait du clip de "Enough Fucking Guitar" (Rifflet)

- Et vous y avez glissé vos influences...
- Depuis quelques années, ce que j'aime, c'est clairement la musique répétitive mixée avec des choses que j'ai toujours aimées, des choses du jazz par exemple. Mais chaque membre du groupe amène un son pétri de ses propres influences. Et j'aime bien l'idée d'avoir un groupe sans basse.

- Justement, un groupe sans basse, mais aussi sans batterie dans le disque, c'est peu courant dans le jazz, en tout cas, le jazz traditionnel...
- Je ne fais pas du jazz traditionnel. Je suis fatigué du son du jazz... Fatigué du son classique du jazz. Il y a des choses magnifiques qui se font dans le jazz, et comme par hasard, à chaque fois que je découvre ces choses, j'y découvre un son singulier. Tout de suite, ça attise ma curiosité. Mais je ne les trouve pas obligatoirement dans la radicalité de musiques bruitistes ou dans la réverbération de certaines musiques chez ECM (célèbre label de jazz, ndlr) ! Chez ECM, il y a des choses très belles dans les musiques radicales, mais il y a aussi des choses qui m'ennuient !

- Cela semble une question vitale de suivre votre propre voie...
- Je ne le fais pas exprès. C'est vraiment une question de goût. Je ne crache pas dans la soupe, j'adore le jazz, c'est ma musique de cœur depuis toujours. À la maison, je suis très content d'écouter des disques des années 50 et 60. Mais écouter des disques des années 2010 où il y a de la musique des années 50 et 60, ça ne me passionne pas. Je ne juge pas, les gens font ce qu'ils veulent. Mais dès qu'il y a un habillage sonore singulier, ça change tout. Comme par hasard, mon disque préféré de Brad Mehldau, c'est "Largo", un disque complètement insensé du point de vue du son. Aujourd'hui, j'ai beaucoup de mal avec un disque dans lequel tous les morceaux se ressemblent, avec une intro, un solo, un autre solo, puis retour au thème du départ et voilà... J'en suis lassé et je cherche autre chose.

- Le titre du disque, "Mechanics", et l'illustration sur la pochette, insufflent d'emblée un esprit, l'idée d'une construction.
- Il y a l'idée d'un mécanisme, d'une architecture, d'une construction. Il y a le "mécanicien du Temps" représenté sur la pochette, une planche de François Schuiten extraite du "Guide des Cités". J'ai envie d'être un peu ce personnage, celui qui met les mains dans le cambouis. J'ai envie qu'on entende mon travail, ma musique, et qu'on se rende compte qu'il y a quelque chose de fouillé. Je ne suis pas juste un artiste qui produit un objet commercial. Je produis un objet artistique, qu'on aimera ou pas !

"Glassicism" (Rifflet) en live - Sylvain Rifflet (saxophone), Philippe Gordiani (guitare), Benjamin Flament (percussions), Joce Mienniel (flûte)

- Qu'auriez-vous envie de dire à des amateurs de jazz qui n'ont peut-être pas l'habitude d'écouter des disques comme le vôtre ?
- (Il réfléchit) C'est dur... Je crois très honnêtement qu'il y a un moyen d'écouter du jazz en étant surpris. La surprise, ce n'est pas néfaste. C'est non nuisible ! Être surpris, être étonné, ça nécessite un peu d'ouverture d'esprit et de curiosité. Je pense que ce qu'on en reçoit est beaucoup plus fort que quand on va écouter le chanteur ou la chanteuse "X" qui chante tous les soirs la même chose, à l'identique ou avec une petite variation par rapport au disque. À une époque, j'avais envie que le concert soit comme le disque, mais ça ne m'intéresse plus du tout. Je pense que la musique que je fais avec mon groupe est extrêmement dynamique, aussi vivante que le jazz classique en termes d'interaction entre les musiciens. Concernant le disque, j'aimerais qu'il s'écoute comme un objet un peu singulier. Je comprends que l'on aime écouter des choses auxquelles on est habitué, parce que c'est plaisant et confortable. Mais je pense que le plaisir peut être décuplé face à quelque chose d'inouï dans le sens premier du terme. Maintenant, ça ne me pose aucun problème si on n'aime pas ma musique. Le consensus, je n'aime pas ça !

Avez-vous déjà de nouveaux projets de disques ?
- Je viens d'enregistrer un disque avec Loïs Le Van, qui est un super chanteur, et le pianiste Bruno Ruder, qui n'est pas très connu et que j'adore. J'ai joué avec lui dans le groupe de Riccardo. Il y a aussi le contrebassiste Chris Jennings qui a joué dans Rocking Chair et qui a longtemps accompagné Dhafer Youssef. Je ne sais pas encore quand ce disque va sortir.

- D'ici quelques mois, vous allez fêter vos 40 ans. Si vous deviez pointer quelques temps forts de votre carrière jusqu'à présent, quels seraient-ils ?
- Rocking Chair m'a beaucoup apporté... et beaucoup occupé, pendant pas mal d'années ! Avec Riccardo Del Fra, on a fait des choses hyper importantes pour moi, même si cette étape a été courte, à peu près entre 2002 et 2004, durant ma période du CNSM. Je me souviens d'un concert à Nanterre précédé de deux jours de répétitions avec Kenny Wheeler. C'était magique, surtout les répétitions, le huis clos entre nous, alors que le concert est passé très vite, comme un flash. Avec Riccardo, on a fait aussi un ou deux concerts avec Aldo Romano, ce qui était un fantasme d'ado pour moi ! Et un disque avec Joey Baron ! Il y a eu aussi des moments fantastiques avec Andy Emler, François Janneau, la liste est longue ! Mais je suis tout aussi content de jouer avec mes copains !


Sylvain Rifflet "Mechanics" en concert
Samedi 7 novembre 2015 à Vincennes (Espace Sorano), 20h30
Samedi 14 novembre à Limoges (Éclats d'émail), 20h30
Lundi 14 décembre à Paris, à l'Olympia (invité de "You and the Night and the Music" - soirée TSF Jazz), 20h

> L'agenda-concert de Sylvain Rifflet sur son site, en bas de la Home Page

Sylvain Rifflet : saxophone ténor, clarinette, boîte à musique artisanale
Benjamin Flament : percussions, métaux traités
Philippe Gordiani : guitares
Joce Mienniel : flûte, kalimba