Stéphane Kerecki surfe sur la Nouvelle Vague

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Publié le 26/01/2015 à 09H04
Stéphane Kerecki

Stéphane Kerecki

© Annabelle Tiaffay

Il y a quelques mois, le contrebassiste Stéphane Kerecki a sorti un disque dédié aux musiques des films de la Nouvelle Vague. Il s'est entouré d'un prestigieux quartet de jazz renforcé par la chanteuse Jeanne Added. Ce passionnant album vient de recevoir le prix du Disque français de l'Académie du Jazz. Sur scène, une création vidéo enrichit désormais la musique. Rencontre avec le musicien.

Sorti au printemps 2014, "Nouvelle Vague" est le sixième album studio - en leader - de Stéphane Kerecki, contrebassiste né le 2 septembre 1970 à Paris. Pour la première fois, le jazzman a mis en sommeil son talent de compositeur au profit de celui d'arrangeur.

Son champ d'investigation : les musiques des films de la Nouvelle Vague, ce mouvement qui a bousculé et régénéré le cinéma français à la fin des années 50. On retrouve ainsi les films de François Truffaut, Jean-Luc Godard, Louis Malle ou Jacques Demy, du "Mépris" aux "Demoiselles de Rochefort" en passant par "Pierrot le Fou" et "'Ascenseur pour l'échafaud", et, bien sûr, des compositeurs : Georges Delerue, Antoine Duhamel, Michel Legrand, Bernard Hermann, Miles Davis, Martial Solal...

Un casting haut de gamme
Ce corpus riche et multiple, souvent lié au jazz, Stéphane Kerecki se l'est approprié avec intelligence, élégance et finesse. Il a signé l'une des belles réussites discographiques jazz de l'année 2014 avec l'appui fondamental de musiciens d'exception : le saxophoniste Émile Parisien, le pianiste anglais John Taylor, le batteur Fabrice Moreau et, sur deux titres ("La chanson de Maxence" et "Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerais toujours"), la chanteuse Jeanne Added.
Stéphane Kerecki Quartet et Jeanne Added : "La chanson de Maxence" (des "Demoiselles de Rochefort"), extrait de l'album "Nouvelle Vague" (Outnote Records, 2014)
Vendredi à Strasbourg, dans le cadre de Jazzdor, le quartet a joué pour la première fois "Nouvelle Vague" avec le renfort de la vidéo, d'extraits de dialogues et d'images de films. Une création signée Adrian O. Smith. Cette nouvelle version doit ensuite être présentée mardi 27 janvier 2015 à la Dynamo, à Pantin, avant une nouvelle tournée.

- Culturebox : Quels sont vos premiers souvenirs de cinéma avec la Nouvelle Vague ?
- Stéphane Kerecki : Probablement "Les 400 coups". Je l’ai vu très jeune. Ma mère, cinéphile, regardait beaucoup de films. À la télévision, il y avait le Ciné-Club, la Dernière Séance... Elle aimait le cinéma américain, mais on regardait aussi, quand même, pas mal de films français, la Nouvelle Vague, les films de Claude Sautet, ceux des années 50, les standards, Gabin, Belmondo… Elle nous a pas mal baignés là-dedans. Je me rappelle très bien avoir vu "Les 400 coups" et avoir été vraiment marqué par la dernière image du film, avec Doinel face à la mer.

- Quelles sont les musiques de la Nouvelle Vague qui ont capté votre intérêt ?
- Pour les musiques, c’est venu plus tard, quand j’ai commencé à réfléchir à ce projet. "Pierrot le fou" est mon film préféré de cette période, d’où le choix de la photo de Jean-Paul Belmondo pour l’album, d’où le fait aussi que j’y aie mis deux morceaux du film. J’avais en mémoire cette musique d'Antoine Duhamel. Je le considère comme un super compositeur, complètement sous-estimé par rapport à Legrand ou même Delerue. Duhamel, c’est magnifique.

- Comment est né ce projet discographique ?
- D’abord, d’une manière générale, j'ai ressenti dans ces films beaucoup de liberté dans le ton, dans la manière de filmer. Être traversé par cet esprit de liberté et de créativité, c’est ce qui rapproche ces films de Demy, Godard ou Truffaut, qui sont par ailleurs très différents. Puis, j'ai découvert que le type de travail sur lequel je réfléchissais n’avait jamais vraiment été fait sur ces musiques. Et j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de passerelles entre le jazz que j’aime et ces films. Finalement, le jazz y est très présent. Il y a évidemment "Ascenseur pour l’échafaud", "Les Liaisons dangereuses", et plein d’autres, sans parler de Legrand ! Il y aurait de quoi faire trois disques !
Stéphane Kerecki

Stéphane Kerecki

© Annabelle Tiaffay
- Comment avez-vous procédé pour le choix des musiques et la mise en forme du projet ?
- Ce qui m’a guidé, c’était d’arriver à tout ramener dans mon univers, de trouver un angle, une façon d'interpréter ces musiques afin de former un ensemble cohérent, de les faire rentrer dans le son que j'avais en tête. Quel est le point commun de toutes ces musiques ? Il n’y en a pas. À part ce côté créatif et libertaire des cinéastes désireux de s’affranchir d'un tas de codes des années 50 qui faisaient que le cinéma était assez sclérosé, répétitif, un peu barbant. D'ailleurs, les cinéastes de la Nouvelle Vague s’auto-citaient. Godard citait Truffaut tout le temps. Ils se sont tous influencés les uns les autres. Finalement, le seul critère qui pouvait m'aider à former un ensemble cohérent, c'était que ça me touche.

- Parlez-moi de ce son que vous aviez en tête.
- Ce n’est pas facile de qualifier ça... C’est difficile de comparer. Il y a des choses que j’aime beaucoup comme le quartet de Wayne Shorter, ou celui de Keith Jarrett avec Jan Garbarek dans les années 70… Quelque chose d’assez simple, libre, mais en même temps, lisible et très interactif. Avec beaucoup de choses très minimalistes. En même temps, il y a aussi des choses que je voulais vraiment dans ce disque, comme la version d’"Ascenseur pour l’échafaud" avec le truc très énergétique, cette batterie très forte et le jeu très interactif d'Émile. C’est ça qui m'intéresse. Aujourd’hui, je trouve qu’on doit faire de la musique, de l'improvisation, à quatre. Ce n’est plus le saxophoniste qui joue et les trois autres qui accompagnent derrière.

- Les membres du groupe ont beaucoup contribué à la réalisation de ce projet...
De la même manière que j’avais déjà le fond du projet avant d’avoir les musiques, j’avais presque le groupe en tête avant de trouver le sujet du disque. J’avais envie de retravailler avec John Taylor avec qui j'avais fait un album en duo en 2011. Il a un recul sur ce qu’il fait, il recherche toujours une certaine détente. Il nous a apporté cette sagesse. Et il a développé un langage harmonique très complexe qui donne un deuxième, voire un troisième degré à ces musiques dont les thèmes sont parfois très lyriques, romantiques, pouvant friser le mièvre s'ils sont joués au premier degré. Fabrice Moreau est quelqu’un avec qui j’ai beaucoup joué dans des contextes différérents ces dix dernières années. Je voulais former un nouveau groupe pour monter ce projet avec lui. Quant à Émile Parisien, on joue beaucoup ensemble depuis trois ans, c’est quelqu’un que j’adore, avec qui j’ai beaucoup de plaisir à jouer. Il est capable de faire des choses incroyables. En même temps il a une vraie sensibilité, une grande densité émotionnelle, il peut émouvoir avec très peu.

- Et vous avez donc invité Jeanne Added à poser sa voix sur deux chansons...
- Quand j’ai contacté Jeanne, je lui ai proposé une liste de chansons. Ça a été une discussion et un travail en commun. On est d'abord tombé d’accord sur "Jamais je ne t’ai dit que je t’aimerais toujours". Elle avait eu un coup de cœur pour cette chanson, surtout pour l’interprétation de Jeanne Moreau, plus que pour celle d’Anna Karina dans "Pierrot le fou". Ensuite, on a parlé de plusieurs choses et "La chanson de Maxence" a surgi un peu par hasard. Il y avait des partitions partout. Jeanne en a attrapé une et a dit : "Je pourrais chanter ça !" Au début, je n’étais pas du tout convaincu. Je me disais : "Dans quelle histoire je suis en train de me mettre…" Pour moi, "La chanson de Maxence", c’est vraiment très mélo. Finalement, je lui ai donné les clés de cette chanson : "Je te fais confiance, vas-y !" On l'a répétée avant l’enregistrement du disque. La première fois que Jeanne l’a chantée, on avait tous les poils qui se dressaient ! En plus, c’était une première pour moi. C’était la première fois que j’avais une voix sur mon disque. Jeanne est étonnante. Je pense qu’elle a un bel avenir devant elle.
Stéphane Kerecki à Paris (2014)

Stéphane Kerecki à Paris (2014)

© Annie Yanbékian
- Avec ce disque, qu’avez-vous appris de ces musiques et de ces films ?
- J’ai mis en relation une façon de travailler, dans le cinéma de la Nouvelle Vague comme dans le jazz, où on laisse beaucoup de place à l’improvisation, à l’inattendu. Dans les musiques elles-mêmes, il y a des choses que j’ai trouvées vraiment magnifiques, enrichissantes, chez Delerue, Duhamel… Et aujourd’hui, je ne regarde plus un film de la même manière. Chez Godard, ce n’est pas forcément la musique qui est révolutionnaire et novatrice, mais c’est la façon de l’utiliser. Dans "Le Mépris", ou "Week-end", par exemple, la manière de monter la musique n’est pas traditionnelle. Ce n’est pas une musique accompagnante, qui va coller à l’image. Elle sera parfois complètement déconnectée de ce qu’il se passe, ou tout simplement utilisée comme une couleur supplémentaire. Godard dit qu’on peut voir la musique comme des images. Par exemple, il l’utilise en plein milieu d’une scène, on entend cette espèce de masse sonore qui arrive et ça provoque une nouvelle image, une nouvelle sensation. C’est très intéressant pour moi, parce qu’on utilise ce genre de chose en musique aussi.

- Un exemple ?
- Par exemple, quand on improvise, le saxophone fait quelque chose, la basse joue forcément avec le saxophone mais va pouvoir faire une sorte de contrepoint qui va mettre en relief sans forcément accompagner. Souvent, quand vous avez trois musiciens qui jouent la même chose, l’énergie se tasse, il y a moins d’intensité que quand on a trois discours. On est encore dans des comparaisons avec le cinéma. Dans le cinéma des années 60, vous avez souvent trois images en parallèle, vous pouvez voir trois parties de l’action. Ça a été beaucoup utilisé dans les films américains des années 60. Dans le cinéma, on est totalement capable de suivre trois discours en même temps. C’est pareil en musique. J’ai été vraiment passionné par cette manière d’utiliser la musique comme une image supplémentaire.

(Propos recueillis par A.Y.)

Stéphane Kerecki Quartet
Stéphane Kerecki : contrebasse, arrangements
John Taylor : piano
Émile Parisien : saxophone soprano
Fabrice Moreau : batterie
Jeanne Added : chant

Stéphane Kerecki Quartet en concert. Invitée : Jeanne Added
"Nouvelle Vague"
Mardi 27 janvier 2015, 20h30
Dynamo de Banlieues Bleues
9, rue Gabrielle-Josserand
93500 Pantin
Infos : 01 49 22 10 10 ou ici
(
Antonin-Tri Hoang remplace Émile Parisien à la Dynamo)

Prochaines dates annoncées

- Europa Jazz Festival, à Chateau-­‐Gontier le 29 avril (Invitée : Jeanne Added)
- Vaux Jazz le 17 mars (Invitée : Kellylee Evans)
- Vienne (Autriche) le 19 mai
- Munich (Allemagne) le 20 mai
- Tourcoing le 21 mai
- Jazz à Arles le 22 mai
- Vitrolles le 23 mai
- Paris Jazz Festival cet été (date non determinée)
- Parfums de Jazz (Drôme) le 15 août
Stéphane Kerecki parle de "Nouvelle Vague" - Arte (Dudelange, Luxembourg, mai 2014)