Sons d'Hiver, 25 ans d'explorations musicales

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 04/02/2016 à 12H59, publié le 01/02/2016 à 20H46
Fabien Barontini le 22 janvier 2016 à Maisons-Alfort

Fabien Barontini le 22 janvier 2016 à Maisons-Alfort

© Annie Yanbékian / Culturebox

Jusqu'au 21 février, Sons d'Hiver célèbre le goût de l'échange et des rencontres, fidèle au jazz mais ouvert à d'autres genres comme le hip-hop ou le flamenco. Fabien Barontini, fondateur et directeur passionné, se souvient des temps moins austères qui virent naître le festival dans le Val-de-Marne en 1991. Il nous présente des temps forts de l'édition 2016. Culturebox retransmettra deux soirées.

Le coup d'envoi de Sons d'Hiver 2016, l'édition des 25 ans, a été donné vendredi soir à Vincennes avec Muhal Richard Abrams, fondateur de l'AACM (Association for the advancement of creative musicians), l'un des mouvements musicaux nord-américains avec lesquels le festival val-de-marrnais a tissé des liens.

Au menu éclectique de l'édition 2016, cohabitent Michel Portal, le rappeur Mike Ladd, le batteur nigerian Tony Allen, le guitariste américain Marc Ribot, le jazzman danois Hasse Poulsen, les scènes jazz de Chicago et New York... En revanche, le rappeur Yasiin Bey (alias Mos Def) a dû annuler sa participation.

Culturebox retransmettra les concerts des vendredi 19 et samedi 20 depuis la Maison des Arts de Créteil (MAC).

Sons d'Hiver : le teaser de l'édition 2016

- Culturebox : Comment est né le festival Sons d'Hiver ?
- Fabien Barontini : Au début des années 90, il existait différentes activités musicales autour du jazz dans le Val-de-Marne. On a eu simplement l'idée de fédérer ces actions pour créer un vrai festival. On a fait une proposition allant dans ce sens auprès du Conseil général, qui a été acceptée. Le ministère de la Culture a soutenu notre initiative. La grande vague de créations de festivals ayant commencé à la fin des années 70, nous étions encore très proches de ce courant culturel qui déferlait en France. Il y avait ce désir de créer de l'activité artistique en banlieue. C'était innovant. D'autres festivals - de danse, théâtre - s'y développaient. Je me souviens d'un sondage pour un hebdomadaire en 1995, dans lequel il était demandé aux Français s'ils jugeaient normal de subventionner la culture. Ils avaient répondu "oui" à 80%, un chiffre énorme. On était alors dans un contexte très favorable.

- Comment fonctionnait ce festival ?
- Le principe, c'était de travailler en relation avec les structures qui se mettaient en place. Il faut imaginer qu'au début des années 90, de nouveaux théâtres venaient d'ouvrir, comme celui du Kremlin-Bicêtre, qui est très réussi. Avant lui, dans les années 70, il y avait eu la MAC de Créteil évidemment, ou les théâtres de Villejuif et Vitry. Puis, dans les années 80, 90, il y a eu une éclosion de lieux culturels. Tout monde urbain génère une grande activité artistique. Automatiquement, dans les années 90, on est rentré dans ce mouvement. C'était un travail de pionnier dans le sens où on commençait à créer des articulations, des relations entre un tas de réseaux d'activités de spectacle vivant. Si je n'aime pas trop le terme "fondateur", je peux dire que j'ai participé à un mouvement de mise en place d'un tissu artistique en banlieue.

- Quelles fonctions occupiez-vous alors dans le domaine culturel ?
- J'étais conseiller jazz dans une association musicale du Val-de-Marne et j'avais fait pas mal de choses dans le secteur culturel, j'avais fait des émissions de jazz, tout en étant encore prof dans l'Éducation nationale. Je collaborais avec plein de gens, dont des directeurs de théâtres. Comme ils savaient que je me lançais dans un festival, certains me faisaient des suggestions de programmation. Nous étions tous passionnés par la vie artistique. Cette rencontre entre une passion que nous partagions et une politique culturelle prouvait que c'était quelque chose de profond. De mon côté, d'abord programmateur, petit à petit, je suis devenu directeur du festival.

Choisir la diversité et travailler à son unité de sens


- Dès le début, l'accent a-t-il été mis sur le jazz ?
- Oui, mais sachant que le jazz des années 90 n'est plus le même que le jazz de 1920. Cette musique a évolué, a irrigué d'autres influences tout en s'en nourrissant. C'était un festival pluridisciplinaire dans le sens où il y avait du jazz, mais aussi du hip-hop, de la musique contemporaine, du rock ou même des musiques qu'on dit inclassables. Donc on a pris l'option de choisir la diversité et de travailler à son unité de sens. À l'époque, en lisant un livre d'entretiens de Luciano Berio, j'avais été frappé par une phrase : "La réalité du monde contemporain et de son avenir, c'est que nous allons vers la diversité des cultures, des musiques... Mais il faut travailler à l'unité de cette diversité." Unité ne doit pas être uniformisation, diversité ne doit pas être éclatement, mais il y a un jeu dialectique entre les deux. On a essayé de s'amuser à ce jeu que Berio avait découvert.

Tony Allen, à l'affiche de l'édition des 25 ans

Tony Allen, à l'affiche de l'édition des 25 ans

© Bernard Benant

- Est-ce que vous pourriez distinguer des étapes-phares, ou des grandes phases, de l'évolution du festival depuis sa création ?
- Non. J'ai étudié la programmation des 25 ans. Parfois, je trouve des étapes, après-coup... Mais en même temps, dès que je rentre dans le détail... C'est un peu comme l'histoire du chauve ! Si on lui pose la question : "Quand avez-vous commencé à perdre vos cheveux ?" À un moment donné, il les perd mais il n'est pas chauve. Et un jour, il l'est, mais il ne peut jamais dire quand ça a commencé... Pour le festival, il y a eu un entremêlement de courants. Mais on s'aperçoit qu'on a tenté des choses qui se sont reliées entre elles avec le temps et qui ont donné une configuration spéciale à l'esthétique du festival.

L'important, c'est d'être en relation avec les autres


- Par exemple ?
- En 1993, Paul Bley vient jouer. En 1994, c'est au tour d'Ornette Coleman, John Lurie aussi. Quand on commence un festival, on n'est pas connu. À un moment donné, on doit affirmer son exigence artistique. Recevoir des gens comme Ornette Coleman nous permet de le faire. Ensuite, on veut mieux affiner les relations entre les musiques, le hip-hop, le jazz... Trouver les artistes qui font le lien. Ça passe par des collaborations avec d'autres festivals, comme le festival d'Uzeste-Bernard Lubat, ou des labels de disques indépendants, comme Nato. Ces gens nous ont aidés à construire une démarche, une identité. À partir des années 2000, on a eu des liens avec le Vision Festival à New York, ce qui nous permettait de mieux connaître la scène new-yorkaise, comment ils inventaient leur musique, puis on les a accueillis ici. On a des contacts avec l'AACM de Chicago, la Black Rock Coalition. Je ne crois pas à l'homme providentiel. Dans notre profession, on peut être très mégalo et croire qu'on est les seuls... Ce qui est important et passionnant, c'est d'être en relation avec d'autres, d'avoir des contacts permanents avec des gens hyper créatifs, des relations humaines avec des artistes. On a construit ça avec le temps.

- Vous avez certainement connu des moments difficiles, de doute...
- Ça passe par beaucoup d'angoisses. Au départ, on ne sait pas si on va réussir, on essuie les plâtres. C'est ce qu'il y a de passionnant avec le spectacle vivant : c'est extrêmement méticuleux. Afin que le public vienne, il faut bien réussir sa communication, et parfois, il faut savoir qu'on prend des risques artistiques. Ce n'est pas évident de faire venir les gens pour certains projets inconnus, mais il faut l'accepter. Ensuite, il y a toute la logistique à organiser : l'accueil des musiciens, les billets d'avion... Ce travail souterrain est très important. Quand il y a du monde dans une salle et de très bons musiciens sur scène, il y a eu toute une préparation. Si on est capable de gérer tout ça, très rapidement, les musiciens vous font confiance et on peut travailler. Avec le temps et l'expérience, on apprend à gérer les difficultés de production. Quant au doute, c'est inconfortable mais c'est nécessaire, c'est vivant ! Ça empêche d'être sclérosé, j'espère que je ne le suis pas. Quand on est tout le temps dans la certitude, c'est le meilleur moyen de se boucher les oreilles...

- Comme tous les autres festivals, Sons d'Hiver a pu exister avec des aides publiques. Comment vivez-vous les baisses de subventions qui touchent le secteur de la culture ?
- Beaucoup de gens ont été touchés mais ce n'est pas encore notre cas. Cela arrive par tranches... Les subventions à Sons d'Hiver n'ont pas augmenté depuis environ 12 ans. En termes de hausse du coût de la vie, ça représente une perte de l'ordre de 20%. Mais il faut reconnaître que s'il n'y avait pas les subventions publiques, les festivals ne pourraient pas exister. Ça me permet de rappeler certaines choses : cet argent public, ce n'est pas du gaspillage. Quand on paye des musiciens, et tous les métiers annexes, l'imprimeur, le maquettiste, des techniciens, tous ces gens redépensent tout de suite l'argent perçu dans l'économie réelle : ils payent leur loyer, achètent des vêtements, de la nourriture. Il n'y a aucune déperdition. La subvention, c'est un choix de circulation d'un flux monétaire. Pendant qu'on touche cet argent, on crée de la valeur artistique, du lien social. Ça coûte zéro, ça rapporte zéro en termes purement financiers, mais on crée de la vie.

- Quand on observe votre programmation, Sons d'Hiver fait partie des festivals qui se démarquent. On n'y voit pas une pléiade de musiciens très célèbres et médiatisés...
- Ces musiciens, ces musiques, n'ont pas besoin de nous pour être connus. On creuse un sillon. On prend un bout de fil et on tire la pelote avec beaucoup de patience. On est dans la logique de Luciano Berio dont j'ai parlé auparavant, et on l'affine au fil des ans. Cela nous amène toujours à aller chercher des choses très pertinentes, des zones créatives, sur ce sillon.

- Que répondez-vous si l'on vous dit que des festivals comme le vôtre font preuve de courage ?
- J'ai horreur de m'ennuyer. On n'a qu'une vie, alors s'il faut être dans la routine, la facilité... Je ne sais pas où est le courage. Ça pose la question du désir, de la subjectivité. Abandonner sa subjectivité, quelque part, c'est une mort psychique, une disparition, un zombie. On ne travaille pas par hasard dans la musique. J'ai découvert la musique quand j'étais gamin. Par moments, j'ai eu des flashes de bonheur. Dès lors, toute sa vie, on recherche ce truc extraordinaire, ce débordement de joie, de plaisir, d'imaginaire. Il y a quelque chose de transcendant, on est transporté dans la beauté. Il y a un mouvement physique, intellectuel, car cette beauté, on ne la voyait pas. Quand on regarde les choses autrement, on rentre dans le monde du merveilleux. C'est une attitude. Ça provoque un tel bonheur que si on aime profondément la musique, on fait en sorte que ça ne parte pas, c'est un moteur pour vivre. On vit dans un monde où tout va à la normalisation, les individus doivent se soumettre aux modèles, aimer les mêmes choses, avoir une vie cadrée... On se trouve dans une situation culturelle de formatage où l'on refuse l'imprévisible. Si on recherche le merveilleux artistique, on ne peut pas rentrer dans ce formatage. Il faut être ouvert à l'imprévu, au coup de foudre. Répondre à la question du courage, c'est constater que quand on est dans cette attitude, on se confronte parfois au mur de l'intolérance. Je pense que les artistes ont toujours connu ça, c'est en cela que je les respecte. Ils sont des vigies de la liberté individuelle.

- Vous souvenez-vous de votre premier flash de bonheur ?
- Le coup de foudre personnel du merveilleux, je l'ai eu à 5 ou 6 ans à un concert de Memphis Slim, un grand chanteur et pianiste de blues et de boogie-woogie. Par un pur hasard, ma mère m'avait amené à un concert où il se produisait. Je commençais à apprendre le piano, j'ai pris une baffe monumentale.

Jemeel Moondoc, invité de l'édition 2016

Jemeel Moondoc, invité de l'édition 2016

© M. Wilderman

- En vingt-cinq ans de festival, avez-vous eu d'autres grands chocs ?
- Plein. Vingt-cinq ans, ça fait plus de 800 concerts. Il y en a bien quelques centaines dont je suis ressorti avec un bonheur incroyable ! J'ai eu des grandes joies aux concerts, et j'en ai eues lors de la préparation du festival, en allant voir des concerts ailleurs. Si vous me demandez lesquels, il va falloir toute une liste... À chaque festival, beaucoup de concerts me rendent heureux, et s'ils rendent le public heureux aussi, alors tout est réussi. Bien sûr, il y a le stress, l'angoisse de la réussite technique des choses, parfois il y a des complications, des déceptions, des annulations. Le seul moteur qui fait que vous teniez le choc, c'est que d'un seul coup, quand le concert est réussi, ça vous donne une énergie, une envie de continuer. Vous vous dites que ça valait le coup. Même si un concert est raté : je préfère un musicien qui tente quelque chose et qui le rate, il sera respectable, plutôt qu'un musicien qui arrive sur scène en se disant : "Ça, je sais le faire, le public va apprécier, je me tiens au mainstream." Ce n'est ni réussi, ni raté...

Pour l'édition 2016, on est essentiellement sur le rapport transatlantique entre Amérique du Nord et France, avec quelques incartades


- Quels sont les temps forts de l'édition 2016 ?
- On est essentiellement sur le rapport transatlantique entre Amérique du Nord et France, avec quelques incartades autour. Il y a la scène new-yorkaise improvisée, avec Jemeel Moondoc et Tony Malaby. On a choisi de très grands saxophonistes avec leur orchestre actuel. Il y a l'AACM de Chicago représentée en ouverture par son fondateur en 1965, Muhal Richard Abrams (c'était le 29 janvier, ndlr), et à la fin du festival, par l'Hypnotic Brass Ensemble, où jouent les enfants de Phil Cohran, un autre fondateur. Au milieu, il y a le très grand saxophoniste Oliver Lake qui faisait partie du Black Artistic Group de Saint-Louis avant de rejoindre l'AACM. Enfin, la Black Rock Coalition est représentée par son fondateur Vernon Reid par le biais du projet "Minneapolis" de Michel Portal.

Mike Ladd

Mike Ladd

© DR

Il y a des rencontres entre musiciens français et américains, avec Michel Portal à deux reprises, Raphaël Imbert avec son projet autour du blues, la soirée The Bridge entre des musiciens de Chicago et des français... Il y a aussi la présence de l'Afrique et des racines africaines du jazz, avec Mulatu Astatké, inventeur de l'éthio-jazz (c'était le 30 janvier), et Tony Allen qui rend hommage à Art Blakey. Il y a enfin du hip-hop avec Mike Ladd qui présente une création et sort le même jour le disque chez RogueArt, un label français indépendant. J'adore son travail de poète. Il travaille beaucoup sur le langage médiatique comme outil d'aliénation.

Certaines soirées poussent le questionnement. On a un projet passionnant, en ciné-concert, avec Louis Sclavis et Rodolphe Burger, sur les Indiens d'Amérique, avec deux films muets de 1916 et 1913 qui nous montrent le monde vu par deux grands artistes, Allan Dawn et Edward Sheriff Curtis. Ils ont une vision profondément respectueuse et antiraciste des Indiens au début du XXe siècle, ce qui est d'un courage incroyable pour l'époque. Ces films nous informent aussi, tant par leur beauté que leur scénario, sur le monde oppressif et raciste dans lequel le jazz est né.

- Le festival fait aussi écho à l'actualité, avec une conférence sur le thème des murs, allusion au drame des migrants...
- Il y a 5 ans, le clarinettiste Sylvain Kassap avait fait une création à Sons d'Hiver sur un travail de la photographe Alexandra Novosseloff. Celle-ci, choquée par le nombre de murs qui séparaient les hommes dans le monde, en avait fait un reportage photographique. Sylvain Kassap avait proposé une création musicale accompagnant ces photos. À l'époque, je ne pensais pas qu'il y en aurait en Europe. Comme le problème s'aggrave, il refait sa création. Enquite, on fera un débat avec des universitaires sur la signification de ce monde. La musique est un vecteur énorme d'unité humaine, de dialogue. Le monde actuel est en train de détruire la musique. Non seulement il faut la défendre, mais je pense fondamentalement que l'art et la musique sont une réponse à la bêtise. Ce n'est pas qu'une question d'éducation, c'est une question de vie.

Le guitariste Fabrice Vieira

Le guitariste Fabrice Vieira

© DR

- Un coup de pouce pour un artiste à suivre ?
- Je réfléchis à des choses auxquelles les gens ne penseraient pas forcément de façon évidente... Je parlerais de Fabrice Vieira, le guitariste de la compagnie Lubat. Il est totalement original et fait des choses surprenantes en solo. Je ne vais pas le raconter, il faut le voir ! J'ai envie de mettre en valeur des concerts intimes, comme le pianiste François Couturier et la violoncelliste Anja Lechner à Vincennes (c'était le 29 janvier), ou le concert de flamenco à Maisons-Alfort. On veille en effet à ce qu'il y ait régulièrement du flamenco à Sons d'hiver. On aime intégrer des musiques vivantes d'aujourd'hui, qui sont très populaires mais qui ont la capacité d'aller jusqu'au plus complexe du savant, tout en gardant leur essence.


Sons d'Hiver (29 janvier - 21 février 2016)
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