Reda Kateb : "Après une année de travail, Django garde tout son mystère"

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 27/04/2017 à 22H31, publié le 26/04/2017 à 21H26
Reda Kateb dans "Django" d'Étienne Comar (2017)

Reda Kateb dans "Django" d'Étienne Comar (2017)

© Roger Arpajou

Pour incarner Django Reinhardt, figure mythique du jazz manouche, dans le film "Django" sorti mercredi, le réalisateur Étienne Comar a choisi Reda Kateb, acteur brillant et attachant qui mène une carrière sans fausse note depuis son rôle dans "Un prophète" (2009). Comment l’acteur passionné de musique a-t-il abordé le rôle d’un guitariste légendaire dans la tourmente de l’Occupation ? Rencontre.

"Django", qui n’est pas réellement un biopic, nous replonge entre 1943 et 1945, pendant l’Occupation allemande. Durant cette période où les musiques qui swinguaient trop, jugées dégénérées par les nazis, était bannies, Django Reinhardt poursuit tant bien que mal sa carrière, semblant d’abord faire preuve d’un grand aveuglement, alors qu'au même moment, les Tsiganes endurent les pires exactions. Puis, progressivement, une prise de conscience s'opère.

Reda Kateb campe un Django tantôt cynique et détaché, tantôt ombrageux et tourmenté. Il est également très convaincant à la guitare ! Il est en fait doublé par le guitariste Stochelo Rosenberg qui a enregistré tous les titres pour la bande originale du film. Mais pour que les scènes musicales soient crédibles, Kateb s’est livré à une année de préparation intensive...

"Django" : la bande annonce

- Culturebox : Je crois que vous n’aviez jamais touché à une guitare avant de travailler pour "Django". Quel était votre parcours musical avant d’aborder ce film ?
- Reda Kateb : Enfant, j’ai étudié le saxophone. Ce sont mes parents qui avaient choisi cet instrument pour moi. J’ai fait le conservatoire, étudié le solfège. Ensuite, j’ai tapé du tam-tam ! J’ai fait du djembé, en tapant le plus fort possible, pendant quelques années, en écoutant Ben Harper, au grand plaisir de mes voisins ! J’habitais au 10e étage et parfois, je trouvais des lettres d’insultes dans ma boîte aux lettres ! Ensuite, je me suis passionné pour la musique gnawa que pratiquent les descendants des esclaves d’Afrique déportés au Maghreb. Je suis allé plusieurs fois à Essaouira pour enregistrer des musiciens, découvrir des choses de cette musique, tout ce qui entoure les soirées de transe.

- Et en matière de jazz, avez-vous des artistes de prédilection ?
- Je ne suis pas un grand connaisseur, mais en termes de justesse des notes et des silences, pour moi, il y a Miles Davis. La note juste, au bon moment.

- Quelle image aviez-vous de Django Reinhardt avant d’aborder ce rôle ?
- J’avais bien sûr l’image d’un immense musicien, j’avais écouté certains de ses morceaux. J’avais vu aussi le film de Woody Allen [ndlr : Accords et désaccords] avec Sean Penn qui joue du jazz manouche et qui aimerait être comme Django. Un soir, quand on lui dit que Django est dans la salle, il ne peut plus jouer, il s’enfuit et va se cacher près de la ligne de chemin de fer ! J’avais beaucoup aimé ce film. Avec Django, à partir de très peu d’éléments, j’étais déjà fasciné… Il y avait une photo de lui avec sa cigarette, sa petite moustache et son regard perçant, à la fois dur et doux, léger et grave en même temps. Une espèce de regard dans lequel vous rentrez et qui est déjà le début de pleins d’histoires. Ensuite, j’ai toujours aimé la culture tsigane. Je m’en suis toujours senti proche. Elle est proche de la poésie, du moment présent, de la non-accumulation des choses, avec l’idée de traverser la vie en sachant laisser des choses derrière soi et continuer la route. J’aime la musique, j’en écoute tout le temps, et j’avais très envie de pouvoir relier un jour mes deux passions pour le cinéma et pour la musique. Pour toutes ces raisons, ce rôle représentait un cadeau pour moi.

C'est la première fois que je prépare un rôle pendant un an

Reda Kateb

- C'est donc la première fois que vous avez l'occasion, au travers d'un rôle, de connecter ainsi musique et cinéma ?
- À un tel point, oui, et c'est la première fois que je prépare un rôle pendant un an. D'abord, par la guitare. Très vite, j'ai étudié le jeu à trois doigts de Django pour les solos [ndlr : à la main gauche pour un guitariste droitier], et j'ai travaillé ce qu'on appelle la pompe, c'est-à-dire la rythmique du jazz manouche [à la main droite].

- Dans le film, sur certains plans, on vous voit jouer de la guitare, improviser de manière très crédible, à la façon de Django qui n'utilisait en effet que trois doigts de sa main gauche à la suite d’une grave brûlure…
- J’ai eu un professeur exceptionnel, Guillaume Aknine, un pédagogue hors pair. Je lui serai éternellement reconnaissant de m’avoir aidé à construire tout le travail de la guitare pour ce rôle. Il a fait des recherches afin de savoir comment transposer certains morceaux, censés être joués avec tous les doigts de la main gauche, pour seulement trois doigts. Il a travaillé avec le guitariste Christophe Lartilleux qui m’a doublé sur les gros plans. Je me souviens qu’au début du travail de préparation, je m’entraînais comme si j’allais pouvoir jouer, un an plus tard, comme Django ! Guillaume m’a dit alors : "Tu sais, même si tu travaillais 25 ans, jamais tu ne pourrais jouer comme Django ! Alors on va s’atteler à faire semblant." C’est ce qu’on a fait avec le plus de vérité possible, en travaillant avec acharnement pendant un an, avec pas mal de corne dans les doigts… Comme j’ai décidé de continuer la guitare, j’apprends maintenant à me servir de tous les doigts de la main gauche !

Reda Kateb en "Django", avec ses musiciens - 2017 © Roger Arpajou

Finalement, ce travail constituait la manière la plus concrète, physique, de chercher "mon" Django, de passer du temps avec lui, à travers les cours de guitare et la musique. Bien sûr, il y a eu des lectures, d'autres photos, pas mal de choses, mais en réalité, ce qui m'en a dit le plus de lui, c'est sa musique. Parce que c'était sa manière de parler. Tout ce qu'il avait à dire, il le disait avec sa musique. Si je cherche dans ma mémoire, je ne vois aucun autre artiste avec lequel je retrouve un tel panel d'émotions, dans ses notes, sans chant. Je n'ai aucun autre exemple de quelqu'un qui, juste avec un instrument, vous raconte l'ironie, la joie, la tristesse, le blues, l'excitation, l'amour, le dépit, avec rien d'autre que des notes et du silence. Ces notes justes, ces silences justes, c'est ce qui m'a fait rêver de Django plus que les biographies ou tout autre document du même genre.

La musique de Django était tellement indomptable qu’elle renfermait une forme d’acte de résistance

Reda Kateb

- Quand vous avez commencé à étudier plus en profondeur l’histoire et la personnalité de Django Reinhardt, avez-vous été intrigué, voire dérangé par la façon dont il avait poursuivi sa carrière pendant l’Occupation, en se produisant devant des soldats allemands ?
- Pendant cette période, il était dans sa bulle, c’est clair, et c’est ce que l’on raconte dans le film : le changement d’un homme qui ouvre les yeux sur ce qui se passe autour de lui, pour sa communauté mais pas seulement. En même temps, jouer sa musique pour qui vient l’écouter, cela ne me choque pas. Quand on projette un film dans lequel je joue, les spectateurs ne sont jamais filtrés à l’entrée. Dans les salles de cinéma, je suis sûr que parfois, des gens très peu recommandables viennent prendre place ! Et ils vont peut-être aimer mon film ! C’est pour cela que je comprends Django. Pour moi, ce n’est pas un acte collaborationniste d’avoir joué sa musique même devant ces gens-là. C’est très différent de Fernandel qui participait à des publicités sur Radio Paris ou qui allait manger avec les Allemands avant de retourner sa veste à la Libération…

La musique de Django est tellement porteuse de liberté en elle-même, qu’elle fait bien plus que de créer une bulle. C’est une bulle qui fait du lien entre toutes les époques, toutes les communautés, tous les publics. Cette musique était tellement indomptable qu’elle renfermait une forme d’acte de résistance.

- Y a-t-il un élément qui vous ait aidé à mieux comprendre le rôle de Django ?
- Avant de faire un film, j’ai besoin de savoir ce qui a motivé le réalisateur à se lancer dans son projet. J’ai besoin de sentir cette nécessité. Quand j’ai posé la question à Étienne, il m’a parlé de son père qui écoutait Django pendant la guerre, et qui racontait que cette musique avait redonné du courage, de la vitalité, aux gens. Quand je vous dis cela, je ne défends pas mon personnage. Je vous parle de quelqu’un que j’aime, que je comprends et à l’égard duquel je n’ai jamais émis de jugement moral. Pour préparer le rôle, je n’ai pas particulièrement fouillé du côté psychologique de Django. J’ai eu davantage besoin de m’accrocher à mon manche de guitare, d’être bien sûr informé de l’histoire de sa vie. Pour le reste, je voulais que le champ soit assez libre et ouvert pour que je puisse l’incarner et voyager, dans mon imaginaire, à bord du véhicule Django...

- Qu’est-ce qui vous a particulièrement séduit, fasciné, chez lui ?
- Il s’est passé quelque chose qui m’arrive très rarement. J’ai préparé ce rôle pendant une année, je l’ai joué, et je peux vous dire qu’aujourd’hui, cet homme est tout aussi mystérieux pour moi qu’au début, quand je n’avais qu’une photo de lui sous les yeux, avec son regard de braise, et quelques notes de musique dans la tête. Je ne peux pas vous dire que j’ai fait le tour de Django et que désormais, je le connais... Et tant mieux.

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