Ping Machine lance une souscription pour enregistrer son nouvel album

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 02/07/2015 à 09H49, publié le 01/07/2015 à 18H43
Fabien Norbert, Quentin Ghomari, Andrew Crocker, Guillaume Christophel, Rafael Kœrner, Florent Dupuit, Jean-Michel Couchet, Julien Soro, Frédéric Maurin, Fabien Debellefontaine, Raphaël Schwab, Didier Havet, Philipp Heck (l'ingé-son), Benjamin Moussay (l'ancien pianiste auquel a succédé Paul Lay), Bastien Ballaz. Il manque aussi Stephan Caracci

Fabien Norbert, Quentin Ghomari, Andrew Crocker, Guillaume Christophel, Rafael Kœrner, Florent Dupuit, Jean-Michel Couchet, Julien Soro, Frédéric Maurin, Fabien Debellefontaine, Raphaël Schwab, Didier Havet, Philipp Heck (l'ingé-son), Benjamin Moussay (l'ancien pianiste auquel a succédé Paul Lay), Bastien Ballaz. Il manque aussi Stephan Caracci

© © Pégazz & L’Hélicon

En septembre, le grand ensemble de jazz Ping Machine retourne en studio pour enregistrer son quatrième album. Après le succès de l'album live "Encore" qui lui a valu une nomination aux Victoires du Jazz 2014, le groupe fait appel au public pour l'aider à financer la location d'un studio adapté à une structure de 15 musiciens. Frédéric Maurin nous parle de cette démarche et du futur album.

- Pour la première fois, Ping Machine a recours à une collecte en ligne pour contribuer au financement de son nouvel album, le cinquième enregistrement de l'histoire du groupe. Pourquoi cette décision ?
- Frédéric Maurin : Le tout premier disque était complètement autoproduit. Il s'agira pour nous du quatrième album à sortir sous un label. Pour les deux premiers dans ce cas, on se trouvait sur un modèle "bouts de ficelle", on se débrouillait, on se battait ne serait-ce que pour pouvoir enregistrer le disque. Je rappelle aussi que le précédent disque, "Encore", était un live. On l'a entièrement financé. Respecter les conditions minimales de salariat pour les musiciens sur un live présente moins de contraintes. Pour le nouvel album, on franchit une étape.

- Expliquez-nous votre démarche.
- Aujourd'hui, on se bat pour que les conditions progressent pour tous les musiciens. On essaye de réaliser le disque dans des conditions correctes, celles dans lesquelles tout travail professionnel devrait se faire. Il s'agit de payer les gens au moins au minimum. On cherche des aides de la part des sociétés civiles, des sociétés d'interprètes, etc., et on met aussi beaucoup d'argent de notre poche. Malgré tout, il reste un trou important à combler dans notre budget.

- D'où le recours à cette souscription en ligne.
- On essaye en effet de financer via du mécènat, ainsi, donc, que du crowdfunding. C'est important. Si on ne se bat pas pour que les conditions soient meilleures pour ce quatrième disque, il ne restera rien derrière, rien pour les gens qui arriveront plus tard. On se doit de se battre pour que les choses progressent. Si on fait un quatrième, puis un cinquième disque, financé avec des bouts de ficelle, où l'on ne paye ni ne déclare personne, ce sera fini, plus jamais personne ne sera payé ! On ressent aussi une forme de responsabilité à faire ça. Et on a besoin de l'aide des gens qui nous soutiennent, qui croient en ce que nous faisons, qui croient que c'est important qu'il y ait des orchestres qui puissent exister, enregistrer des disques et se battre pour des conditions d'existence même pas décentes, mais au moins minimales. C'est important pour nous de sentir qu'il y a une forme de soutien des gens qui nous suivent. On ne fait pas tout ça pour nous. On le fait pour que la musique soit jouée en concert, partagée avec d'autres gens, car la musique suscite une forme de communion.

Andrew Crocker, Fabien Norbert, Quentin Ghomari (trompettes), Bastien Ballaz (trombone) et Didier Havet (tuba) en répétition au studio Bauer pour l'album "Des Trucs pareils", il y a quelques années

Andrew Crocker, Fabien Norbert, Quentin Ghomari (trompettes), Bastien Ballaz (trombone) et Didier Havet (tuba) en répétition au studio Bauer pour l'album "Des Trucs pareils", il y a quelques années

© © Pégazz & L’Hélicon

- De quelle somme a besoin le groupe, et comment sera-t-elle utilisée ?
- La collecte porte sur 5000 euros. Cette somme permettra de payer les trois jours de location du studio Bauer, en Allemagne, avec lequel on a l'habitude de travailler. Il faut savoir que si on se déplace jusqu'en Allemagne, ce n'est pas plus cher qu'en France, ce n'est pas du luxe. On va en Allemagne parce que ça coûte moins cher. Dans un studio équivalent à Paris, un enregistrement serait plus onéreux. Au studio Bauer, on trouve des conditions optimales pour un prix minimal et on retrouve l'ingé-son avec lequel on a travaillé sur les trois derniers disques.

- Pour vous aider, comment procède-t-on ?
- Il faut se rendre sur le site ProArti. Certains ont observé que la navigation sur cette page n'était pas forcément très pratique. On a choisi ce site parce qu'il était financé entre autres par le ministère de la Culture, ce n'était peut-être pas le meilleur choix niveau ergonomie. Si vous avez la moindre difficulté, n'hésitez pas à écrire à Ping Machine (ping.machine@free.fr) ou à Marianne, notre administratrice (marianne@pegazz.com), on vous enverra le formulaire pour payer par chèque, ça prend deux secondes par mail, on s'occupera de vous simplifier les choses.

Frédéric Maurin s'est (encore) lâché pour réaliser son teaser sur la collecte en ligne ProArti...

- Le financement participatif prend de plus en plus d'ampleur. Ces derniers jours, les souscriptions lancées par des artistes bien en vue ont suscité une controverse. Ne craignez-vous pas que ce procédé finisse par lasser un public toujours plus sollicité ?
- Je pense que la pratique du crowdfunding en ligne ne durera pas. Cela dit, la souscription a toujours existé. Zappa vendait ses disques par souscription. Le problème, c'est que ça "s'industrialise". Il y a des intermédiaires qui mettent en place des souscriptions en prenant un pourcentage. Le côté un peu limite du crowdfunding est là. Les gens qui gagnent le plus, ce n'est pas nous, c'est ceux qui montent toutes ces plateformes. Nous, nous gagnons juste de quoi contribuer au financement de nos projets. Le crowdfunding ne durera pas, mais la souscription existera toujours. Après, concernant certains artistes qui y ont recours... Il y a des gens qui n'ont pas de limite par rapport à l'argent. Si le groupe vendait 50.000 disques, si je gagnais ce que gagnent certains qui ont lancé récemment ces souscriptions, il ne me viendrait jamais à l'idée d'avoir recours à ce procédé...

- Les gens peuvent se dire aussi que les artistes touchent des subventions et que ce n'est déjà pas mal ! Que leur répondriez-vous ?
-  Les subventions que l'on reçoit pour la musique que l'on crée et pour notre compagnie musicale Pegazz & L'Hélicon ne sont pas liées aux disques. Elles sont liées à la création musicale. Et de toute façon, elles ne suffisent pas à tout couvrir. Dans le cadre d'une subvention, il y a toujours des apports en fonds propres que l'on doit amener, c'est la loi, et ça nous coûte très cher. Les disques précédents m'ont coûté très cher. Tous les gens qui produisent des disques le savent...

- Lors des concerts de la saison qui s'achève, vous avez présenté régulièrement de nouveaux morceaux, certains n'ayant pas encore de titre, juste un numéro ("31"...). Le répertoire du futur album est-il prêt ?
- L'écriture du nouveau répertoire, qui s'est échelonnée sur plus de deux ans, est terminée. J'avais envie d'écrire des morceaux un peu plus courts que d'habitude, soit 9 ou 10 minutes. Il y en a deux, que j'appelais "31" et "32", qui ont été intitulés "Kodama" et "Pong". J'ai aussi écrit une pièce, une commande d'État - une composition pour laquelle l'État vous paye - qui dure 1h15 et qui s'appelle encore "33", faute de titre. J'ai mis un an et demi à l'écrire. On espère pouvoir la jouer sur une scène. Il y a une autre composition que j'avais écrite en 2012 et qu'on n'a jamais enregistrée. En tout, on a de quoi sortir 1h45 de musique. On va tout enregistrer en septembre, et ensuite, je déciderai si par exemple on en fait deux disques, un premier cette année, un autre l'année prochaine.

- Ce répertoire présente-t-il un concept, des lignes directrices, des idées-forces ?
- De manière générale, il n'y a pas véritablement de concept dans ce que j'écris. Globalement, dans tous les domaines artistiques, je suis assez gêné quand on conceptualise. Pour moi, ça veut dire qu'on passe par des mots. Ce qui est intéressant dans tout art, c'est ce qu'on ne dit pas avec des mots. Pour le reste, j'ai simplement une façon de travailler qui est liée à mon parcours. J'ai réfléchi à la question en terminant la pièce de 1h15. Je me suis dit récemment que j'aimerais bien relier davantage mon travail à l'œuvre de Philip K. Dick, écrire une pièce qui comporterait un argument, presque comme un petit opéra par exemple, qui provienne d'"Ubik" ou d'un livre moins connu... Je sens comme une forme de connexion sensible entre ce que j'écris et Dick. Parmi les auteurs que j'aime, il est l'un des rares qui m'aient donné cette impression de glissement, de perte des repères, cette capacité à glisser mentalement comme on peut le faire quand on entend de la musique.

- J'ai eu la sensation, en entendant en concert vos nouveaux morceaux, qu'ils étaient "plus accessibles", si j'ose dire, à un large public...
- Leur format court y contribue. Ce qu'il y a dans le moteur, si j'ose dire, n'a aucune importance. La complexité n'a aucune valeur artistique. Pour moi, ce qui compte, c'est qu'une musique véhicule une émotion, et que les gens puissent ressentir ce que j'ai voulu exprimer en écrivant le morceau. Je suis très content si parfois, ça paraît beaucoup plus simple que ça en a l'air ! Pour moi, c'est une vraie réussite. Je pense au morceau "Kodama". Il se trouve qu'on n'a jamais fait un truc aussi dur rythmiquement, ça a été très difficile à réaliser. Or, le public n'en a absolument aucune conscience. À la fin, il y a une illusion de ralenti. Peu importe comment on le réalise techniquement, il n'empêche que l'effet est super, que le public ressent une impression particulière.

Ping Machine version "Encore", en live au Petit Faucheux, à Tours - 23 mars 2013

- Comment analysez-vous l'évolution de votre façon de composer ?
- Je sens radicalement la différence par rapport à la façon dont je composais il y a quelques années. Aujourd'hui, je sais où je veux aller au niveau de l'écriture. Et j'arrive à un point où ce que j'écris prend une couleur qui commence à y ressembler. Je suis assez fier du fait qu'il y a des gens qui reconnaissent ce qu'on fait, qu'il y a quelque chose de particulier dans l'écriture qui nous correspond, qui fait notre griffe. Ça veut dire que je commence à sortir de l'immaturité que l'on traverse au début, lorsque l'on passe notre temps à s'inspirer d'autres artistes. On est le produit de ce qu'on a écouté. Digérer tout ça, c'est un processus très long. Aujourd'hui encore, certaines compositions découlent d'influences fortes liées aux musiques que j'écoute. Récemment, j'ai beaucoup écouté Ligeti, Henry Cowell, Steve Coleman, Steve Lehman, Tristan Murail, Mahler, Nine Inch Nails.... Mais j'y réagis différemment, en assumant tout cela et en arrivant à donner une cohérence à tout ce que j'écris, et qui me correspond.

- Quand le disque sortira-t-il ? Et quand retrouve-t-on Ping Machine sur scène ?
- Si tout se passe bien, on entre en studio le 19 septembre. On va mixer un mois plus tard. On devrait avoir les disques à Noël mais ils sortiront en mars, soit trois ans après "Encore". Avec les moyens dont on dispose, travaillant sans producteur, on ne peut pas faire plus vite. Et côté scène, rendez-vous au Triton le 3 octobre, puis le 2 décembre.

- Pas de concert prévu dans un festival cet été ?
- Notre dernier concert, au Triton où on a inauguré une nouvelle résidence, remonte au 16 mai. On n'a aucune date sur la période estivale. En dix ans, on a dû avoir un seul concert en France l'été (au Paris Jazz Festival en 2011, ndlr). Que dire d'autre, sinon que je trouve désespérant que l'on ne puisse pas jouer l'été, que personne n'ose nous programmer. Ce n'est pas une question de moyens pour faire venir notre groupe. C'est une question d'envie, de rentabilité, d'avoir les tripes de le faire. Les aides perçues par les festivals ne devraient pas nécessairement être fléchées vers de la rentabilité financière, mais plutôt vers de la capacité à proposer de la création musicale, une forme de diversité. C'est très bien qu'il y ait des grandes stars et que le public ait envie d'en voir. Mais pour qu'il y ait des grandes stars dans le futur, c'est vital que des gens qui ne sont pas connus aujourd'hui - je parle ici pour tous les jeunes artistes - puissent jouer. En gros, aujourd'hui, vous prenez trente personnes et vous avez toute la programmation des festivals d'été... Si les programmateurs, que l'on contacte régulièrement, veulent nous programmer l'été prochain, on sera ravis de jouer dans des festivals. Et le public sera ravi aussi, Car il est prêt à tout recevoir, j'en suis convaincu.


Pour participer au financement du prochain disque de Ping Machine :
> En ligne : se connecter au site ProArti
> Par chèque : écrire au groupe pour recevoir un formulaire (à ping.machine@free.fr ou marianne@pegazz.com)