Nicola Sergio, "Migrant" dans l'âme

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 04/02/2016 à 22H10, publié le 04/02/2016 à 19H50
Nicola Sergio

Nicola Sergio

© Fabio Orlando

Originaire de Calabre, installé à Paris, le pianiste Nicola Sergio connaît le sentiment de déracinement. Ému depuis des années par l'afflux de migrants venus d'Afrique sur les côtes italiennes, il a composé des musiques sur ce thème. Alors que la crise prenait des proportions inédites en Grèce, son album "Migrants" est sorti à l'automne. Il se produit vendredi à Paris, au New Morning. Rencontre.

Né le 24 septembre 1978 en Calabre, dans le sud de l'Italie, Nicola Sergio a grandi dans le village de Galatro. Après des études à Pérouse, il s'est installé à Paris en 2008. Pianiste, compositeur, arrangeur, il s'engage aussi pour des causes humanitaires comme en atteste sa mobilisation pour le Népal. Seul au piano, il a consacré l'ensemble de son quatrième album, sorti cet automne en France, à la question des migrants.

Teaser de l'album "Migrants" de Nicola Sergio, sorti le 27 octobre 2015 (Challenge Records International / distribution Socadisc)

- Culturebox : Vous dédiez votre nouveau disque aux migrants. Un thème d'autant plus sensible que vous avez toujours conservé le sentiment d'en être un vous-même…
- Nicola Sergio : Oui, pour deux raisons. La première, autobiographique, m'a inspiré l'écriture de ce disque. D'abord, je suis passé de la Calabre à Pérouse pour travailler mon piano et faire mes études de conservatoire parallèlement à la fac d'économie. J'y suis resté huit ans. Ensuite, je suis venu à Paris. Tout le monde me conseillait de le faire. C'est la capitale du jazz. Je suis venu ici pour entreprendre ma carrière de musicien de jazz, réaliser mon rêve et vivre de ma passion. Ce qui pousse à émigrer, c'est aussi l'espoir de réussir dans la vie. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai eu des difficultés, comme tous les musiciens, pour trouver un logement, me faire connaître dans une agglomération dépassant les dix millions d'habitants. Bien sûr, mon histoire n'est pas dramatique comme l'est l'émigration actuelle des Africains.

- Quelle est la deuxième raison ?
- Ma région, la Calabre, est en elle-même une terre d'émigration. Déjà, quand j'étais petit, les mots "migrant" et "émigré" étaient dans ma tête. À la télé, je voyais les images de Lampedusa (point d'entrée privilégié pour les immigrés clandestins, ndlr). Dans le même temps, dans mon village, il y avait toujours une fête de l'émigré, un tournoi de football pour les émigrés, un dîner avec les émigrés... La Calabre était le point de départ d'une émigration vers la Suisse, l'Allemagne, l'Amérique du Nord, l'Argentine, l'Australie, ainsi que la France à une époque. Tout cela est inscrit dans mon code génétique.

À quel moment avez-vous ressenti le besoin de traduire cette expérience en musique ? Est-ce quand l'exode des migrants a pris des proportions dramatiques, ou beaucoup plus tôt ?
- C'est quelque chose qui était déjà en moi. J'avais commencé à écrire la musique du disque en 2012. Je l'ai complétée en 2013. L'écriture s'est échelonnée sur un an et demi environ. J'ai enregistré l'album en juillet 2014 et il est sorti à l'automne 2015. La correspondance avec la crise récente est une coïncidence.

Nicola Sergio : "Lampedusa" (Roccella Jazz Festival, 26 décembre 2014)

- Chaque titre du disque évoque soit un lieu, soit un thème précis. Vous l'avez visiblement pensé comme un véritable concept-album avec un fil conducteur...
- Exactement. Le fil conducteur, c'est l'humanité. Si j'ai puisé dans mon expérience personnelle, j'ai ressenti aussi le besoin de me confronter avec d'autres qui appartiennent à la même famille de l'immigration. Au cours de mes voyages, mais aussi de rencontres avec d'autres gens de mon village qui ont émigré, j'ai écouté beaucoup d'histoires. Je m'arrêtais dans un bar et, devant un café, je demandais aux gens : "Raconte-moi une histoire qui te caractérise, ou parle-moi de ton père, ton grand-père..." En fait, tout le monde est soit directement impliqué dans l'émigration, soit par le biais d'un papa ou d'un grand-père. C'est ainsi par exemple que j'ai entendu les histoires parfois étonnantes à l'origine de titres comme "Rain in my lunchbox" ou "Ryork" (voir encadré plus bas)

- Le spectacle "Migrants" ne comporte pas que de la musique. Parfois, vous y incluez aussi la participation de récitants...
- Au moment de composer, j'ai pensé aussi à des images, d'où l'idée de projections sur scène. Le spectacle, qui a été créé en décembre 2014 en Italie, au Roccella Jazz Festival, a été élaboré avec le metteur en scène Nino Cannatà. Quand on peut, on invite aussi un narrateur, ou un écrivain, qui puisse lire des textes ou des extraits de son livre. En Italie, lors d'un festival, on a invité un immigré qui avait connu la traversée en bateau. Bien que ne parlant pas encore très bien l'italien, il a écrit un texte dans lequel il racontait son histoire, qu'il a lu sur scène. On avait pris un petit risque mais tout s'est très bien passé !

- Que va-t-il se passer vendredi soir au New Morning ? Il va aussi y avoir des projections d'images ?
- Évidemment. Ce sera un concert avec piano solo, mise en scène vidéo, plus la voix de l'écrivain Atiq Rahimi, le prix Goncourt 2008. Il a enregistré des extraits de ses livres qui reliront les morceaux musicaux. Sa voix sera utilisée comme un instrument qui se mêlera parfois au piano. On aura un petit contrepoint entre la musique, la vidéo et la voix.

Nicola Sergio : "Ellis Island" (Roccella Jazz Festival - 26 décembre 2014)

"Migrants" : un voyage musical en 10 titres

1 - "Lampedusa" : D'aussi loin que je me souvienne, à la télévision, j'entendais parler de débarquements de clandestins sur cette île. L'Italie était laissée un peu seule pour gérer ce problème...

2 - "Riace" : C'est un port important de Calabre. Le maire Domenico Lucano a réussi à le transformer en village d'immigration alors que ses habitants l'avaient déserté pour partir à l'étranger. Non seulement il a accueilli les immigrés africains, mais il leur a donné des maisons et la possibilité d'ouvrir des petits commerces écosolidaires. Pour moi, c'est un héros, même s'il ne veut pas être considéré comme tel.

3 - "Sur la route des clandestins" m'a été inspiré par un livre d'un écrivain et journaliste milanais de "L'Espresso", Fabrizio Gatti, qui a voyagé avec des clandestins à partir de Dakar.

4 - "Ellis Island" : À l'époque où j'ai écrit ce morceau, j'écoutais Satie et des choses de ce type. J'ai écrit cette musique en imaginant les gens qui arrivent sur l'île. Je pensais à un bateau qui pouvait venir de n'importe où...

5 - "Rain in my lunchbox" : J'ai un ami qui habite à Londres, Giancarlo. Il m'a demandé : "Je voudrais te raconter une histoire qui m'est venue en tête. J'aimerais que tu écrives un morceau sur l'histoire d'un ouvrier qui ouvre sa lunchbox, sa pause-déjeuner, à Londres, et qui découvre qu'il n'y a rien dedans, excepté de l'eau de pluie."

6 - "Ryork" : C'est l'histoire d'un Napolitain qui voulait émigrer à New York. Or, à Naples, il s'est trompé de bateau et il s'est parti à Rio de Janeiro par accident ! Il y est resté, il a fondé un restaurant, fondé une famille. Sa petite-fille m'a raconté cette histoire lors d'une fête à Paris.

7  - "Nowhereland" : Ça parle des sentiments de l'émigré qui se trouve "dans la terre de personne", parce qu'il ne connaît personne et se trouve un peu décalé.

8 - "So far so near" :  Ça parle plutôt des sentiments que chacun de nous ressent, du lien, du cordon qui nous lie à la mère dans le sens "terre d'origine". Tout en étant loin d'elle, je me sens toujours proche de ma terre parce que je suis attaché à mes valeurs et à ma culture.

9 - "Invisibili" : C'est lié à la migration de la vie. Un ami m'a suggéré : "Pourquoi ne parlerais-tu pas de l'histoire des immigrés qui ne sont pas encore nés ? Par exemple, les petits qui sont encore dans le ventre de leur mère et qui naissent sur les navires. C'est aussi une migration entre la non-existence et l'existence !" J'ai voulu écrire un morceau plein de joie et d'espoir.

10 - "Yuna" : C'est un hommage à la France. Un autre ami français m'a fait connaître l'histoire de Yuna, une jeune Bretonne qui est venue à Paris après la guerre en quête de travail et d'une vie meilleure.

Nicola Sergio "Migrants" en concert à Paris
Vendredi 5 février 2016, 20H30
New Morning
7-9, rue des Petites-Écuries Paris 10e
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Nicola Sergio : "Ryork" (Roccella Jazz Festival, 26 décembre 2014)