Nat King Cole, un anniversaire et un best of pour un musicien de légende

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 03/04/2015 à 16H45, publié le 03/04/2015 à 10H50
Nat King Cole en 1955

Nat King Cole en 1955

© Kobal / The Picture Desk / AFP

L'année 2015 est celle du cinquantième anniversaire de la disparition de Nathaniel Adams Coles, alias Nat King Cole, pianiste, chanteur et crooner légendaire, disparu le 15 février 1965 à 45 ans. Pour lui rendre hommage, nous avons voulu revenir sur sa carrière et son héritage avec Lionel Eskenazi, journaliste de jazz qui vient de lui consacrer une compilation de deux CD sortie chez Wagram.

- Culturebox : Sur combien d’années s’étale la carrière professionnelle de Nat King Cole, et, en conséquence, votre compilation ?
- Lionel Eskenazi : Les premiers morceaux mis dans la compilation datent de 1941, l'année des débuts de son trio. Je n’ai pas trouvé d’enregistrements plus anciens. Cole va faire énormément de disques jusqu’au début des années 60. Avec Wagram, nous sommes allés jusqu'en 1962. On ne peut pas aller au-delà sans payer des droits d’auteur, et c’est une décision qui relève de la maison de disques, sachant qu’avec les artistes américains, les ayants droit peuvent être assez gourmands. Entre 1962 et 1965, Nat King Cole n'a quasiment rien fait à part ce superbe tube "Love", vendu à des millions d'exemplaires, et qu'on n'a pas pu inclure. Comme c’est un "best of", il fallait y mettre des tubes. On les a mis assez en évidence, ce qui fait que l’ordre des chansons n'est pas complètement chronologique.
Nat King Cole chante "Unforgettable" (Irving Gordon) dans un live à la BBC en 1963, avec le Ted Heath's Orchestra
- Si l'on devait distinguer différentes périodes de la carrière de Nat King Cole, quelles seraient-elles ?
- Il y a deux périodes principales dans sa carrière. Celle du trio, durant laquelle il est pianiste et chanteur, puis celle du crooner, dirons-nous, à partir du début des années 50, où il commence à jouer avec de grands orchestres, chante mais ne joue plus du piano, à l’exception d’un disque de 1957, "After Midnight", qui est un pur album de jazz. Mais on peut dire qu’entre 1950 et 1965, ce n’est plus vraiment du jazz, c’est de la variété américaine, ce qui est très bien aussi ! Mais c’est plus proche de Sinatra que du jazz. J’ai voulu séparer ces deux périodes quand j’ai réparti les morceaux dans les CD, bien qu’il y ait deux titres en trio dans le second disque. Il y a aussi une petite période de transition à partir de 1949, quand il intègre un joueur de bongos, Jack Costanzo, dans son trio qui devient un quartet, avec beaucoup de morceaux un peu latinos comme l’excellent "Calypso Blues". Cole y chante juste avec l’accompagnement du bongo. Il a aussi chanté un tas d’espagnolades qui n’étaient franchement pas terribles, mais qui marchaient très bien, lui permettant de gagner beaucoup d’argent…
Nat King Cole chante "Calypso Blues" (Cole / George) avec Jack Costanzo au bongo
- Nat King Cole a donc connu un très grand succès de son vivant, ce qui n’était pas évident pour un musicien noir aux États-Unis…
- Non, ce n’était pas évident du tout, mais Nat King Cole était une star énormissime, avec des millions de disques vendus. Dès 1943 et la signature chez Capitol, son premier morceau, "Straighten up and fly right", qu’il a composé, a été un tube énorme. Il a été le premier Noir à avoir son propre show à la télévision, qui a duré environ un an, entre 1956 et 1957, avant de s’arrêter, faute de sponsors (du fait de sa couleur de peau, ndlr). Il a aussi fait de la radio et du cinéma. Au début, il faisait des sortes de clips pour ses chansons. On le maquillait de façon à ce qu’il paraisse le moins noir possible, bien avant Michael Jackson et Prince !

- Nat King Cole est particulièrement célèbre en tant que crooner. Cette compilation est donc l’occasion de rendre hommage à d’autres aspects de son talent et de sa carrière.
- C’est très important. Nat King Cole est connu, en effet, du grand public comme chanteur. Mais c’est d’abord un remarquable pianiste de jazz qui a influencé les plus grands pianistes. Bill Evans, par exemple, se réclame de Nat King Cole. Ce dernier était lui-même influencé par deux pionniers du jazz, Earl Hines et Teddy Wilson. Le père de Nat King Cole était pasteur. On peut donc imaginer que le chant était assez naturel pour lui, ayant appris à chanter à l’église. L’église a joué un double rôle. Sa mère s’occupait de l’orgue. C’est comme ça qu’il a appris à en jouer. De l’orgue, il est ensuite venu au piano. Sur les 48 titres du double CD, j’ai mis six instrumentaux, j’y tenais absolument. Je les ai répartis de manière très mathématique, tous les huit morceaux !
Nat King Cole joue au piano et en trio "I want to be happy" (Youmans / Caesar), avec pour invités Roy Eldridge à la trompette et Stan Getz au saxophone, en 1957, à la télévision américaine
- Parlez-nous du trio de Nat King Cole.
- En 1939, Nat King Cole a fondé son premier trio avec le guitariste Oscar Moore qui allait rester très longtemps à ses côtés. Les bassistes ont changé relativement souvent. La formule piano-guitare-contrebasse était inédite pour l’époque. Il n’y a pas de batterie alors qu’on est en pleine époque du swing et que les batteurs sont des stars ! Mais à aucun moment on ne sent l’absence de la batterie, tellement ça swingue. Cole, lui, fait un jazz très smooth. Comme il a fait toute sa carrière à Los Angeles, j’ai envie de dire qu’il a inventé le cool jazz, le jazz californien, une façon de swinguer façon musique de chambre, loin du jazz de New York qui est très speed. En Californie, on est plus détendu, on parle lentement, on joue différemment. Ce jazz sans batterie a inspiré les plus grands pianistes. Dès 1943, Art Tatum fait la même chose et, plus tard, Oscar Peterson.

- Au début de sa carrière professionnelle, Nat King Cole ne voulait pas chanter !
- Il y a une anecdote à ce sujet. En 1939, il joue un soir avec son trio dans une boîte. À l’époque, il ne joue que du jazz instrumental. Un gars un peu ivre - on ne sait pas si c’était le patron du club ou un client – qui appréciait beaucoup la musique du trio se met à lui demander en le tutoyant : "Et si tu me chantais Sweet Lorraine ?" Cole a beau lui dire qu’il ne chante pas, l’autre insiste. Il finit par céder à sa demande, il chante, c’est magnifique, le public réagit, applaudit. Du coup, le morceau va devenir un de ses tubes et il va se mettre à chanter. Il faut dire aussi qu’au début, alors que son groupe s’appelle King Cole’s Swingsters, il y avait une chanteuse, Bonnie Lake, qui intervenait sur certains titres. Les hommes chantaient peu, à l’époque, ce qui explique peut-être que Cole n’osait pas, vu qu’il était déjà occupé à jouer du piano.
Nat King Cole : "Sweet Lorraine" (Burwell / Parish)
- Avez-vous fait de belles découvertes en explorant la discographie de Nat King Cole ?
- Oui, dix fois oui ! Je suis vraiment fan de l’époque du trio. Mais je la connaissais surtout à partir de 1943, avec par exemple "Straighten up and fly right", puis "Route 66" (1946), qui sont deux gros tubes. J’ai découvert la période antérieure, entre 1941 et 1943. J’avoue que je ne la connaissais pas du tout. Il y a par exemple ces quatre morceaux de 1941, "Scotchin’ with the soda", "That ain’t right", "Call the police" et "Hit that jive Jack". C’est des bijoux. En plus ça swingue et c’est drôle, on entend des sirènes de police dans l’un d’eux…

- Quels autres morceaux nous conseilleriez-vous d’écouter avec une attention particulière ?
- Par exemple, "Caravan", qui est extrait de l’album "After Midnight", le disque en trio de 1957 dont j’ai parlé, et dans lequel Nat King Cole invite des musiciens sur chaque morceau. Pour ce titre, Cole invite Juan Tizol, le tromboniste à pistons de Duke Ellington, et qui n’est autre que le compositeur de "Caravan". Il l’invite donc à faire le solo sur son propre morceau ! En plus, c’est une superbe version de ce standard.
À la télévision américaine, Nat King Cole interprète "Caravan" avec les invités de son album "After Midnight" : Juan Tizol, le compositeur, au trombone, et Jack Costanzo aux bongos
- Quels sont les standards pour lesquels Nat King Cole a enregistré des versions de référence, selon vous ?
- J’adore sa version de "Caravan", sa version instrumentale de "Laura", vraiment très belle, ou encore son "Nature Boy" qui est à fondre parterre. Son "Lush Life" n’est pas mal non plus ! Son "Angel Eyes", enregistré avec un grand orchestre, est superbement arrangé.

- Qu’est-ce qui a touché les gens, et qui les touche encore, chez Nat King Cole, toujours populaire, devenu légendaire, cinquante ans après sa disparition ?
- C’est de l’ordre du mystère, c’est dur à définir. Le talent, la classe, l’élégance suprême. Si Nat King Cole n’a pas une tessiture extraordinaire, il a un très beau timbre, une voix de miel, très sensuelle, une diction parfaite, une précision rythmique impeccable, beaucoup d’expressivité. Il a beaucoup de charme, c’est le roi de la ballade, cela a dû séduire les femmes ! Il y avait une alchimie au sein de son trio, et ce swing souterrain, même sans batterie, c’est la classe ! Très populaire de son vivant, il a continué à vendre énormément par la suite. Sa propre fille a enregistré un duo virtuel, posthume, avec son père, sur "Unforgettable" (en 1991, ndlr), ce qui était un peu douteux... Mais du coup, ça l’a remis au goût du jour.
Nat King Cole Trio : "Nature Boy" (Eden Ahbez)
- Peut-on résumer la contribution de Nat King Cole au jazz vocal ?
- C’est énorme quand on pense aux artistes qu’il a influencés. Dans le jazz vocal, il est l’un des premiers hommes à chanter comme ça, l’un des premiers crooners, surtout en tant que Noir. À cette époque, les Noirs faisaient les pitres. Cab Calloway, Armstrong devaient toujours faire les clowns. Pas Nat King Cole, à part dans les quelques morceaux de 1941 dont j’ai parlé.

- Nat King Cole a-t-il eu des héritiers artistiques au fil du temps, et aujourd’hui, outre Bill Evans dont vous avez parlé plus tôt ?
- Je parlais tout à l'heure du cool jazz, de ce swing souterrain. C’est carrément une école, c’est très important et ça existe encore aujourd’hui. Nat King Cole a influencé aussi beaucoup de musiciens du rhythm and blues. À ses débuts, Ray Charles l'imitait. Quand on écoute ses premiers disques, c’est carrément du mimétisme. En France, Henry Salvador a fait de même. Cole a aussi influencé Louis Jordan, un artiste à la frontière entre jazz et rhythm and blues, qui avait beaucoup de swing et beaucoup d’humour. Marvin Gaye est aussi un héritier de Nat King Cole. Il lui a rendu hommage dans un très beau disque sorti en 1965 chez Tamla Motown. Enfin, après Cole, plusieurs superbes instrumentistes ont fini par devenir chanteurs pour gagner de l’argent. Je pense à George Benson qui est à la base un guitariste extraordinaire. Le jour où il s’est mis à chanter, ça a cartonné, même s’il a continué de jouer de la guitare. En France, Sacha Distel, lui-même formidable guitariste de jazz, s'est tourné vers la variété pour gagner sa vie.

(Propos recueillis par A.Y.)

Nat "King" Cole, The Very Best Of
Compilation sortie le 2 février 2015 chez Wagram
Double CD, 48 titres séléctionnés par Lionel Eskenazi
Nat "King" Cole : "The Very Best Of" - CD compil © Wagram Music

Ces derniers mois, Lionel Eskenazi a également consacré des "best of" à Miles Davis et John Coltrane, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald, ou encore Charlie Parker.