Mauro Gargano, un album jazz tonifiant et un bel hommage à Coldplay

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 28/03/2012 à 14H29
Mauro Gargano

Mauro Gargano

© Mario Fiappo

Il s'est produit samedi soir à Paris, à l'Improviste, dans le 19e. Très sollicité dans le milieu du jazz, le contrebassiste italien, installé à Paris depuis 1998, a sorti son premier album en tant que leader, "Mo'Avast", à la tête de son quartet éponyme. Enregistré par un groupe d'exception, ce disque plein de tempérament et de spontanéité renferme neuf compositions et deux reprises, dont le tube de Coldplay "Got put a smile upon your face". Nous l'avons rencontré (voir plus bas).

Mauro Gargano est un homme persévérant. Le casting et la play-list du quartet "Mo'Avast", il les peaufine depuis... 2004. Dès la fin de ses études musicales commencées sur le tard, conclues par un premier prix au Conservatoire supérieur (CNSM) de Paris, le musicien transalpin nourrissait le projet d'un album dont il serait le maître d'oeuvre. Entre-temps, il a pris le temps d'apprendre, rencontrer, participer à différents groupes, s'aguerrir et composer, ou réarranger, ce répertoire qu'il défend aujourd'hui.

"When Got put a smile upon your face" (2011), reprise jazz du tube de Coldplay "God put a smile upon your face"

Un autodidacte à la progression fulgurante
Né à Bari en 1972, Mauro Gargano s'est passionné très tôt pour la musique. Enfant, il restait scotché le matin devant la télé, hypnotisé par les musiques que la RAI diffusait en fond sonore sur la mire, avant le début officiel des programmes... Au point d'inquiéter ses parents, sourds aux velléités du garçon de jouer d'un instrument. Puis un drame a frappé la famille. Le père, pilote de course de côte, s'est tué sur un circuit. Mauro avait 11 ans.

Quelques années plus tard, à 19 ans, le jeune homme s'est lancé seul dans la musique, en autodidacte, jouant comme un forcené sur une basse électrique d'occasion. Prenant enfin des cours dans une école de musique de Bari, il était recruté au bout de six mois seulement par les profs pour accompagner les examens ! Chez un ami, à 23 ans, il "rencontre" enfin, selon ses termes, "l'amour de sa vie, la contrebasse". "J'ai pris la contrebasse dans les mains et je me suis dit : 'C'est incroyable, c'est exactement ce que je cherchais !'" Lui qui coupait tous les sons aigus de sa basse électrique a été bouleversé par la vibration grave de ce nouvel instrument. La vieille basse aussitôt revendue, Mauro Gargano entame sa nouvelle vie de contrebassiste.

Mauro Gargano

Mauro Gargano

© Mario Fiappo
Lors des étés 1997 et 1998, il fréquente le séminaire Siena Jazz où il croise le trompettiste Paolo Fresu. Durant l'édition 1998, il rencontre une pianiste française et la rejoint à Paris trois mois plus tard. S'ensuivent les cours au conservatoire du 14e, et à 27 ans, l'entrée au Conservatoire national supérieur (CNSM) de Paris. Lors de l'examen final, Gargano remporte le premier prix jazz. Dans le jury, siège le pianiste Bruno Angelini, qui collaborera régulièrement avec le contrebassiste, jusqu'à "Mo'Avast".

"Bass 'A' Line", en concert au Sunset, à Paris (2/12/2011)

Rencontre avec Mauro Gargano
Nous avons rendu visite au contrebassiste chez lui, à Paris, le 16 février dernier. Un homme chaleureux, riant facilement aux éclats, humble tout en étant fier d'un parcours musical entamé sur le tard...

Culturebox - Pouvez-vous nous expliquer ce que signifie le nom du groupe ?
Mauro Gargano - "Mo'Avast" signifie "ça suffit !" dans le patois de la région de Bari. C'est un coup de gueule. Il y a plusieurs clés de lecture. D'abord, le groupe s'appelait comme ça depuis 2004. Ce nom illustrait l'urgence qui nous animait : "Vas-y, maintenant, joue, exprime-toi !" Avec le temps, j'ai réalisé que ça voulait dire d'autres choses, d'abord par rapport à mon évolution personnelle. C'est un changement de perception de la réalité, ce moment où l'on comprend qu'il faut un changement dans notre vie : "Maintenant, ça suffit, je passe à autre chose." Une sorte d'évolution cathartique. Ensuite par rapport à l'actualité : je pense que c'est quelque chose qui est en train d'arriver. Lentement, il y a un éveil de conscience en cours dans la société, qui va amener un changement. C'est déjà arrivé en Italie avec la chute de Berlusconi. J'espère vraiment que les Français vont relever la tête aussi !

Mauro Gargano

Mauro Gargano

© Mario Fiappo
- Pourquoi avoir repris une chanson de Coldplay ?
- J'adore Coldplay, j'aime bien ce morceau et j'ai été très frappé par la vidéo. J'y ai vu, justement, cet éveil de conscience dont je vous parlais. Il me fait penser à Alejandro Jodorowski (cinéaste chilien ésotérique, ndlr). Il parle souvent de la "psychomagie", de rencontres avec des chamanes, des personnages dotés d'un état de conscience autre, qui peuvent changer notre perception de la réalité avec une symbolique gestuelle, esthétique, verbale... C'était ça. Un homme sort de chez lui avec sa valise, il bouscule quelqu'un, il se retourne et voit quelqu'un qui est finalement comme lui mais qui diffère par un minuscule détail : il n'a pas de chaussures. Il reste un moment, comme hypnotisé. Une des techniques de l'hypnose, c'est sortir la personne de son état de confort et de conscience. J'ai trouvé cela cathartique, ce moment où l'homme voit naître en lui ce type de conscience nouvelle, qui l'amène finalement à disparaître. Vouloir un changement dans sa vie, cela peut être très douloureux. Dans le clip, le héros s'installe à table avec des personnes qui semblent très superficielles, incapables de comprendre son état d'esprit. En soi, le changement peut être aussi très positif, si on s'approche de gens qui ont cette sensibilité autre. Il y a aussi une vision sociale dans cette vidéo. l'homme qui le croise, c'est probablement un clochard.

La version initiale et le clip de "Got put a smile upon your face" de Coldplay (Martin / Buckland / Berryman / Champion), titre extrait du fameux album "A Rush of blood to the head" (2002)

- Dans votre album, deux saxophones cohabitent, le ténor de votre compatriote Francesco Bearzatti et l'alto du Belge Stéphane Mercier.
- J'ai écrit les musiques du disque en pensant au son des deux. Je joue parfois avec Stéphane dans un petit groupe. Je connaissais aussi Francesco, nous sommes amis depuis une dizaine d'années. J'ai pensé que ce serait super de faire jouer ensemble, un jour, ces deux personnalités, différentes mais complémentaires à mon avis. Stéphane a cette douceur dans le son, il vient plus de l'école de Lee Konitz ou d'Art Pepper. Francesco représente plutôt cette école de saxophonistes ténors un peu nerveux. Cela pouvait donner un contraste entre la vigueur et la fougue de l'un, et la douceur et le chant de l'autre. On a fait des sessions, pour s'amuser, en jouant des standards. Le son qu'ils produisaient était magnifique. A la basse, je ne cherchais pas forcément à les accompagner, mais j'essayais de me glisser au milieu de leur jeu pour proposer une ligne mélodique, et ça a très bien marché. Du coup, j'ai composé des morceaux pour le projet personnel, au conservatoire de Paris, qui les incluaient.

"Orange" (2011), en concert au Sunset, à Paris (2/12/2011), avec le solo du saxophoniste (ténor) Francesco Bearzatti, puis celui de Stéphane Mercier (alto)

- Comment avez-vous connu Fabrice Moreau, le batteur ?
- On a commencé à jouer un peu ensemble, dans des groupes, à Paris. J'ai tout de suite remarqué, chez lui, cette forme de liberté à l'intérieur du rythme et cette capacité mélodique à ouvrir des espaces. C'est une chose qui n'est pas simple, chez les batteurs, d'avoir une rigueur rythmique remarquable, tout en étant capable de créer, à l'intérieur, des espaces, des mélodies, des couleurs, grâce à un simple coup de cymbale par exemple. Cela conditionne énormément le climat du morceau. Fabrice, c'est une rencontre musicale, puis humaine, extraordinaire.

- Vous avez recours au piano -avec Bruno Angelini- à deux reprises, pour "Mars" et le titre final, "Apulia"...
- J'ai composé ces deux morceaux avec le piano ! Et je sentais qu'il serait bien, à un moment donné, dans le disque, de changer le son, d'attirer ainsi l'attention de l'auditeur, sans pour autant changer le son général du groupe. Comme Fabrice Moreau, Bruno a cette capacité extraordinaire de jouer avec les climats et avec beaucoup d'espace.

"Apulia" (2011)

- Comment se sont passées les sessions d'enregistrement ?
- Quand on s'est retrouvé en répétition avec quelques morceaux, cela a collé tout de suite, même des années après nos premiers essais, puisqu'il y a eu une longue pause. Je me suis dit : "On va le faire en studio." On a très peu répété. On s'est vu à peine deux jours, et le son était toujours là, cette fraîcheur, cette spontanéité. On a fait une prise, deux maximum, par morceau. Je suis vachement content de cette alchimie, on a beaucoup de chance. D'un autre côté, je m'y attendais un peu, connaissant Stéphane et Francesco, ainsi que Fabrice. Il s'est créé une synergie particulière entre eux. Avec ce groupe, il n'y a que du bonheur, on s'amuse toujours beaucoup !

Propos recueillis par A.Y.

Mauro Gargano et le Mo'Avast Band en concert à Paris
Samedi 31 mars 2012, 21H
Péniche L'Improviste
Face au 39, Quai de l’Oise
75019 Paris
Renseignements 06 86 46 60 89 ou en ligne

Vendredi 18 mai 2012, 21H
Sunside
60, rue des Lombards
75001 Paris
Rensignements au 01 40 26 46 60 ou en ligne
 

Le disque "Mo'Avast Band" est actuellement disponible en ligne (sorti fin 2011 sur le label italien Note Sonanti).

"Mo'Avast Band", de Mauro Gargano

"Mo'Avast Band", de Mauro Gargano

© DR
Le groupe "Mo'Avast"
Mauro Gargano : composition, contrebasse
Francesco Bearzatti : saxophone ténor, clarinette
Stéphane Mercier : saxophone alto
Fabrice Moreau : batterie
Bruno Angelini : piano (sur "Mars" et "Apulia")

Mauro Gargano

Mauro Gargano

© Mario Fiappo