Le guitariste Nguyên Lê recrée "Dark side of the Moon" de Pink Floyd

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 04/02/2015 à 21H48, publié le 04/02/2015 à 21H14
Nguyên Lê sur scène

Nguyên Lê sur scène

© Patrick Essex

Nguyên Lê, guitariste de jazz, compositeur et arrangeur, revisite "Dark Side of the Moon", chef-d'œuvre de Pink Floyd sorti en 1973. Un travail partagé avec l'orchestrateur Michael Gibbs et enregistré (chez Act) avec le NDR Bigband, orchestre basé à Hambourg, et la chanteuse Youn Sun Nah. Une réussite flamboyante que Nguyên Lê présente sur scène dans une formation resserrée à neuf musiciens.

Brillant guitariste et compositeur, Nguyên Lê, né à Paris le 14 janvier 1959, aime ponctuer sa carrière d'hommages aux grandes œuvres des autres : Jimi Hendrix ("Purple", 2002), les classiques rock et soul ("Songs of Freedom", 2011) mais aussi les musiques du pays de ses parents ("Tales from Viêt-Nam", 1996).

Dans son dernier disque, le musicien se penche sur le légendaire concept-album de Pink Floyd. Sorti le 31 octobre 2014 sur le label allemand Act, l'album intitulé "Celebrating the Dark side of the Moon" plonge la musique du célèbre groupe anglais dans l'univers des cuivres de l'orchestre allemand NDR Bigband, mais pas seulement. Nguyen Lê a fait appel à des invités de marque : la chanteuse Youn Sun Nah, ébouriffante, le célèbre batteur Gary Husband et le bassiste Jürgen Attig.

À la guitare, Nguyên Lê dialogue avec l'orchestre, propose de somptueux solos et joue lui-même certains grands thèmes ("Money", "Us & them"). Il balise enfin le disque et certains arrangements de compositions et de sons parfois imprégnés d'influences asiatiques. Un travail fascinant, présenté sur scène en formation réduite à neuf - "The Dark Side Nine" - à Paris le jeudi 5 février, puis Nice samedi 7, avant d'autres dates.
Nguyên Lê : "Money", extrait de "Celebrating the Dark side of the Moon", sorti le 31 octobre 2014 chez Act Records
- Culturebox : Comment le projet "Celebrating Dark side of the Moon" a-t-il vu le jour ?
- Nguyên Lê : C'est venu d'une invitation du NDR Bigband, un big band de la radio du nord de l'Allemagne. Ils m'ont proposé d'être le soliste d'un projet sur "Dark side of the Moon". J'ai accepté avec plaisir et ajouté que j'adorerais écrire certains arrangements. Comme ils sont très ouverts, ils ont répondu : "Allez-y !" J'ai commencé à écrire, puis je leur ai proposé des choses. Ça leur plaisait beaucoup, donc j'ai fini par écrire presque tous les arrangements qui ont été orchestrés ensuite par Michael Gibbs, un très grand arrangeur anglais.

- "Dark side of the Moon" est un monument du rock. Avant de l'aborder en tant que jazzman, que représentait ce disque pour vous ?
- J'avoue que quand j'avais l'âge d'aimer ce disque, à l'époque de sa sortie, j'aimais beaucoup Pink Floyd mais ce n'était pas mon groupe préféré. J'étais plutôt du côté de Genesis, King Crimson... Mais j'adorais en tout cas ce monde du rock progressif, psychédélique, c'est quelque chose qui m'inspirait beaucoup et en quoi je me retrouvais. C'est pour ça que j'ai accepté avec enthousiasme de travailler sur ce monde que j'avais survolé en tant qu'adolescent mais que je n'avais jamais étudié avec précision depuis que j'étais devenu jazzman.

- Comment avez-vous abordé ce travail où vous avez écrit des arrangements et glissé vos propres compositions ?
- Il y avait déjà une espèce de pression historique (il rit) puisque "Dark side of the Moon" est un monument de la culture pop. Il y a quelque chose que j'adore dans ce disque : son côté concept-album, le fait qu'il y ait une vraie histoire avec toute une scénographie, un vrai discours poétique et littéraire qui organise tous les morceaux. J'ai voulu absolument conserver cet aspect et garder l'ordre des titres. En fait, depuis assez longtemps, j'ai pris une certaine habitude à réécrire de la musique autour de la musique des autres, qu'elle vienne du Vietnam, d'Afrique du Nord, qu'il s'agisse de Jimi Hendrix ou de musique pop. Cette démarche commence toujours par le respect et l'amour pour ces chansons. Ensuite, vient le moment de la réappropriation.

- Dans le "Jazz Magazine" de novembre, vous parlez de "repossession" et de "recréation"...
- C'est ça. Une fois que j'ai bien absorbé le matériau original, je commence à le concevoir comme une question. Chaque chanson est une question qui m'est posée et à laquelle je me dois de répondre par mes arrangements, par ma propre écriture. Par ailleurs, l'idée un peu centrale dans ce projet, initiée par le NDR Bigband, c'était de mettre la guitare au centre du disque. Le directeur de l'orchestre souhaitait qu'il y ait une espèce de duo, ou de duel, entre la guitare, très centrale, et le big band. C'est pour ça que Youn Sun Nah ne chante pas sur tous les morceaux.
"Time"
- Dans les arrangements, vous avez glissé parfois un peu de votre propre identité, de vos origines...
- Absolument. C'est une chose que je fais tout le temps, et très naturellement. Pour revenir à ce processus de question-réponse dont je parlais, ma réponse, c'est quelque chose qui viendra à partir de mon identité. Et mon identité s'est fabriquée autant avec les racines vietnamiennes de mes parents, la musique traditionnelle que j'ai écoutée quand j'étais petit, que le rock de Jimi Hendrix et le jazz que j'ai appris comme un langage. Tout ça, c'est devenu moi.

- Pouvez-vous me parler des compositions que vous avez intercalées entre les arrangements ?
- Beaucoup de gens me demandent pourquoi il y a ces titres qui s'immiscent à l'intérieur des titres originaux. Au départ, tout cela faisait partie de l'arrangement du morceau originel de Pink Floyd. Simplement, au bout d'un moment, j'ai réalisé qu'au sein d'un arrangement, il pouvait y avoir quelques minutes durant lesquelles il n'y avait pas de référence immédiate et claire au matériau originel. Ça pouvait être des improvisations - comme le duo avec Youn Sun Nah - mais aussi des choses très écrites pour le big band. Alors je me suis dit : "Autant que je baptise ça comme mon propre morceau !" La limite entre l'arrangement et la composition est finalement très mouvante.

- Qu'avez-vous appris de ce nouvel exercice de réappropriation ?
- Ce que j'ai surtout appris, et que je suis encore en train d'apprendre, puisque je suis encore en train de répéter, c'est à gérer et diriger un groupe de neuf musiciens, et à écrire pour ce groupe. Au départ, c'était un projet pour big band avec des arrangements orchestrés par Michael Gibbs. Là, on a les mêmes arrangements, cette fois réorchestrés pour neuf musiciens, dont quatre cuivres et une section rythmique. C'est la première fois que j'écris aussi intensivement pour des cuivres. J'apprends énormément. C'est aussi quelque chose de nouveau au niveau humain. Diriger un groupe avec autant de monde, c'est très sympa, mais c'est aussi beaucoup de travail !

(Propos recueillis par A.Y. le 4 février 2015)

NGuyên Lê et "The Dark Side Nine" en concert
Jeudi 5 février 2015, 20h30, à Paris, au New Morning
7 & 9, rue des Petites-Écuries, Paris 10e (infos ici)

Samedi 7 février 2015, 20h30, à Nice, au Forum Nord
10, bd Comte de Falicon
Tél : 04 93 84 24 37

> L'agenda-concert de Nguyên Lê ici

"The Dark Side Nine"
Nguyên Lê : direction, guitare, gaptop
Gergo Borlai : batterie
Illya Amar : machines, vibraphone
Himiko Paganotti : voix
Sylvain Gontard : trompette
Stéphane Guillaume : flûte, saxophone soprano, saxophone ténor
Céline Bonacina : saxophone alto, saxophone baryton
Georgi Kornazov : trombone
Romain Labaye : basse