INTERVIEW. Dee Dee Bridgewater swingue pour la Nouvelle-Orléans

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Publié le 18/09/2015 à 15H17
Dee Dee Bridgewater

Dee Dee Bridgewater

© Greg Miles

Dans son album "Dee Dee's Feathers", Dee Dee Bridgewater chante la musique de la Nouvelle-Orléans. Elle l'a enregistré avec le New Orleans Jazz Orchestra sous la direction d'Irvin Mayfield, trompettiste et compositeur. Après une tournée estivale, elle est de retour cet automne pour quelques dates en France, dont une soirée à l'Olympia avec l'orchestre néo-orléanais au complet. Rencontre.

En avril, un nouveau temple du jazz a été inauguré à la Nouvelle-Orléans, le New Orleans Jazz Market, dix ans après l'ouragan Katrina. La scène principale a été baptisée cet été du nom de Dee Dee Bridgewater, la chanteuse ayant participé à ce projet.

Sorti au printemps, "Dee Dee's Feathers", le nouvel album énergique et swingant à souhait de la plus française des chanteuses américaines, constitue le témoignage musical de son engagement et la concrétisation d'une belle rencontre artistique avec Irvin Mayfield, directeur du New Orleans Jazz Orchestra (Nojo), à l'origine de la construction du centre. On y trouve des standards ("What a wonderful world", "Saint James Infirmary"), des chansons moins connues de la Nouvelle-Orléans et des compositions de Mayfield. Le bluesman Dr John figure parmi les invités du disque.

Une tournée qui passe par l'Olympia

Cet automne, Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfield sont en tournée avec une formation réduite du Nojo, le New Orleans 7. Ils passent à Montlouis-sur-Loire, Cléon, Carquefou et Amiens. Exceptionnellement, l'orchestre au grand complet fait le déplacement pour le concert parisien de l'Olympia, le 23 septembre.

Dee Dee Bridgewater, Irving Mayfield et le New Orleans Jazz Orchestra interprètent "One fine thing" au Festival de Jazz de Montréal le 3 juillet 2015- vidéo Sortiejazznights

- Culturebox : Pouvez-vous nous raconter comment est né le projet de cet album ?
- Dee Dee Bridgewater : Au début, cet enregistrement n'était pas censé aboutir à un disque commercial. Il devait juste être mis en vente dans le nouveau centre de jazz à la Nouvelle-Orléans, le New Orleans Jazz Market. On a enregistré pendant trois jours. On voulait aider le centre et montrer aux gens qui le visitaient que j'étais impliquée dans le projet avec cet établissement, l'orchestre et Irvin Mayfield. Puis, en écoutant l'enregistrement, je me suis dit : "Ben dis donc ! C'est vraiment très beau ! Peut-être que je devrais chercher un distributeur et le sortir en tant que disque." C'est ce qui s'est passé. Je l'ai sorti sur mon petit label DDB, c'est distribué par la maison Sony avec laquelle j'ai un contrat de licence.

- Le lancement du centre coïncide avec le dixième anniversaire de l'ouragan Katrina.
- Avec Irvin, on s'est dit que l'on pouvait peut-être offrir au public une sorte de fête en mémoire de la dévastation, mais aussi célébrer la résilience du peuple de la Nouvelle-Orléans. Célébrer enfin le fait qu'au cours des dix dernières années, presque tout a été reconstruit. Aujourd'hui, le tourisme a retrouvé son dynamisme, les gens reviennent à la Nouvelle-Orléans. Heureusement.

- Avez-vous une histoire particulière avec la Nouvelle-Orléans ?
- C'est une ville que j'apprécie énormément. Une ville magique. Chaque fois que j'y vais, je perds un peu la tête ! Ce qui me plaît avec la Nouvelle-Orléans, c'est l'histoire qui lie cette ville à la France. D'une certaine façon, je retrouve un peu mes repères par rapport à la France où j'ai vécu presque 24 ans. J'adore cette histoire. Elle représente une source de fierté chez les habitants de la Nouvelle-Orléans. Irvin a composé un titre pour le disque, "C'est ici que je t'aime", qui décrit cette histoire d'amour entre la France et sa ville. Irvin a trouvé le titre français, mais comme il ne connaît pas la langue, il a écrit le texte en anglais. Pendant un an, il m'a demandé de l'aider avec le français et je ne l'ai pas fait...


- Comment avez-vous sélectionné les chansons ?
- Irvin a fait une première sélection. Ensuite, on a choisi ensemble les chansons qui nous plaisaient le plus. Il y a beaucoup de chansons sur la Nouvelle-Orléans que je ne connais pas, comme je ne suis pas de là-bas. Irvin est né là-bas, il est très impliqué dans cette ville. En fait, j'ai commencé à voir la ville à travers ses yeux.

- Comment s'est passé l'enregistrement avec le New Orleans Jazz Orchestra ?
- Il a eu lieu dans une ancienne église qui avait été dévastée par l'ouragan, puis reconstruite par l'ingénieur du son qui en est devenu le propriétaire. Un esprit très particulier régnait dans le studio. L'orchestre se trouvait dans la partie de l'église où on faisait le service. Je me tenais dans une grande cabine, comme cela se fait en session d'enregistrement afin d'éviter que le son des instruments atteigne mon micro. J'étais en face des musiciens. Je faisais des gestes, des grimaces, je racontais des histoires pour les faire rire… On a passé trois jours sublimes. Je n'avais fait que deux concerts avec l'orchestre. Mais là, c'était vraiment… (elle soupire) Le mariage a été consommé ! (elle rit)

- Pourquoi avoir intitulé l'album "Dee Dee's Feathers" ?
- C'est Irvin qui eu l'idée du titre. Je lui ai demandé plusieurs fois ce qu'il avait voulu dire. Parfois, il n'avait pas envie de répondre... Un jour, il m'a parlé des chefs des tribus de la Nouvelle-Orléans, ainsi que des costumes et accessoires portés pendant le Mardi Gras, qui varient selon les quartiers. Cette tradition est surtout suivie par les Noirs. Les habitants de chaque quartier élisent un chef, puis les gens de son entourage fabriquent des espèces d'énormes diadèmes en plumes. C'est venu après l'abolition de l'esclavage. C'est une façon de remercier les tribus indiennes des États-Unis, qui ont accueilli les Noirs après l'abolition. Irvin a remarqué que j'aimais les plumes. Pendant un de nos concerts, il a remarqué que j'avais un éventail en plumes. Une autre fois, j'ai chanté avec la petite formation d'Irvin vêtue d'une veste en plumes ! Il m'a dit : "Dis donc, tu aimes les plumes ! Tu vois, tu es d'ici !"

Moment d'improvisation débridée sur la chanson "New Orleans", au Melbourne Jazz Festival (août 2015)

- Sur le disque, dans la chanson "New Orleans", es-ce bien vous qui imitez la trompette ?
- Yes ! J'adore imiter le son d'Irvin ! Et avec lui, j'arrive à le faire, ce qui n'est pas toujours le cas avec d'autres trompettistes. C'est intéressant. Il y a une bonne connexion entre nous deux. Même s'il pourrait être mon fils ! (elle éclate de rire)

- Justement, parlez-moi d'Irvin Mayfield !
- C'est un jeune homme hallucinant. Un entrepreneur, un homme engagé dans sa ville, un professeur de jazz… Il est à l'initiative du concept pour le centre. Il s'est impliqué dans le projet de bibliothèque parce qu'il veut que tous les enfants lisent. Au sein du Jazz Market, il y aura des ordinateurs accessibles gratuitement pour les habitants du quartier. Le centre a été construit dans un quartier très pauvre de la Nouvelle-Orléans. Depuis l'ouverture, plusieurs coopératives ont demandé à s'y installer pour construire des bureaux, créer des troupes afin que les gens puissent trouver du travail. Je trouve ça magnifique. Pour moi, Irvin est une sorte de Dieu !

- Vous avez quitté la France pour Los Angeles afin d'être proche de votre mère qui est soignée dans un centre spécialisé. Comptez-vous y revenir un jour ?
- Oui. J'ai toujours une maison en France. Avant de partir, je vivais dans le XXe arrondissement de Paris. Auparavant, j'ai vécu treize ans dans le Val-d'Oise, à côté de l'Isle-Adam, dans une petite ville qui s'appelait Parmain.

- Qu'est-ce que la France vous a apporté ?
- Tout. La France m'a tout donné. J'ai grandi ici en tant que femme. J'y ai trouvé ma voie d'artiste. Vraiment. Parce que la France m'a permis d'expérimenter dans presque tous les domaines dans lesquels j'avais envie de travailler. À la suite du duo que j'ai enregistré avec Ray Charles, "Precious Thing", tout a complètement changé pour moi, dans ma carrière et dans ma vie. Ce titre n'est jamais sorti aux Etats-Unis… Le meilleur choix que j'aie fait dans ma vie, c'était de venir m'installer ici. Tout ce que j'ai appris ici, je l'ai emmené avec moi partout dans le monde. Avec une fierté... (elle rit) que les gens ne comprenaient pas au début. Maintenant, ce lien est indissociable ! C'est pour la vie. Partout où je vais chanter, il y a toujours des Français. Tout le monde connaît cette histoire, même aux États-Unis. Ma fille China Moses, qui chante aussi, est toujours là. Mon fils est né ici. Son père est français. L'année prochaine, peut-être, je vais chercher un petit appartement à louer parce que ça commence à me manquer !

Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfield

Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfield

© Greg Miles

Trois questions à Irvin Mayfield

- Racontez-moi votre rencontre avec Dee Dee Bridgewater.
- Je l'ai rencontrée il y a cinq ou six ans, après que je suis devenu le directeur artistique, pour le jazz, du Minnesota Orchestra. Nous l'avons invitée pour l'ouverture de la saison jazz. Par la suite, j'ai invité Dee Dee à collaborer avec moi sur des événements visant à collecter des fonds. Puis, le conseil d'administration du New Orleans Orchestra, dont je suis aussi le directeur artistique, l'a élue présidente d'honneur du conseil. Elle fait donc partie de nos dirigeants. Le New Orleans Jazz Orchestra a construit le premier espace pour le jazz, le New Orleans Jazz Market. C'est un chantier de dix millions de dollars qui s'est terminé cette année, pour le dixième anniversaire de Katrina.

- En quelques mots, pouvez-vous nous décrire Dee Dee, d'un point de vue artistique mais aussi humain ?
- Artistiquement, Dee Dee Bridgewater est la meilleure chanteuse de jazz vivante, aujourd'hui, sur Terre. Humainement, elle est une star. Elle est sexy. Elle est belle. Elle est créative. Elle a du style.

- Quelques mots sur votre chanson "C'est ici que je t'aime" ?
- Elle évoque la relation entre la Nouvelle-Orléans et la France. On parle de deux lieux mais c'est comme s'il était question de deux personnes. La Nouvelle-Orléans a toujours été obsédée par la France et les Français. Si vous considérez le temps passé depuis la création de la ville par des Français, la Nouvelle-Orléans a presque trois cents ans… Durant presque la moitié de cette période, elle se trouvait sous réglementation française. Cet aspect a persisté même quand la ville est passée sous domination espagnole. Les Français ont aidé à construire la Nouvelle-Orléans. Aujourd'hui encore, cette obsession perdure. Les habitants considèrent la France comme un pays très spécial. On y trouve plus fréquemment des noms français que des noms espagnols ou américains. La chanson parle de cette vieille histoire comme s'il s'agissait de deux vieux amoureux, la Nouvelle-Orléans ayant toujours été la cadette et la France l'aînée. Il y a une distance géographique, on se demande comment cela va évoluer et la Nouvelle-Orléans dit : "Ici, c'est le lieu où je t'aime, France. Je ne peux pas être là-bas." L'amour est là, mais les deux ne peuvent se réunir malgré leur admiration mutuelle...

Dee Dee Bridgewater et Irvin Mayfield en concert
Avec le New Orleans Jazz Orchestra : Paris, l'Olympia (23 septembre 2015)
Avec le Nojo 7 : Montlouis-sur-Loire (Jazz en Touraine, 19 septembre), Cléon (La Traverse, 20 septembre), Carquefou (Théâtre de la Fleuriaye, 24 septembre), Amiens (Maison de la Culture, 26 septembre)
> L'agenda-concert de Dee Dee Bridgewater ici

Le making of de l'album "Dee Dee's Feathers" (VO) - juin 2015