Ella Fitzgerald, le centenaire de la reine absolue du jazz vocal

Par @annieyanbekian Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 25/04/2017 à 17H40, publié le 25/04/2017 à 14H49
Ella Fitzgerald

Ella Fitzgerald

© Zuma Press / MaxPPP

Le 25 avril 1917, Ella Fitzgerald voyait le jour à Newport News, en Virginie. À 17 ans, elle entamait une carrière qui allait durer près de soixante ans. Elle est considérée comme la chanteuse la plus éblouissante du XXe siècle, et son aura dépasse largement les frontières du jazz. Le journaliste Lionel Eskenazi, qui lui consacre une grande compilation, nous parle de la légende Ella.

Virtuosité sidérante, swing dévastateur, art de l'improvisation inégalé, joie communicative, charisme, humour, générosité, cent ans après sa naissance, et plus de deux décennies après sa disparition le 15 juin 1996, Ella Fitzgerald conserve une place à part dans le cœur de millions d'amoureux de la musique.

Des générations de chanteuses - et chanteurs - n'ont cessé, jusqu'à aujourd'hui, de citer comme source absolue d'inspiration celle qui a interprêté les plus grands compositeurs du XXe siècle, de Gershwin à Jobim en passant par Cole Porter, et qui a chanté auprès des plus grandes légendes du jazz, de Louis Armstrong à Nat King Cole en passant par Duke Ellington.

Pour Culturebox, le journaliste Lionel Eskenazi nous raconte Ella, son génie, sa carrière. Pour célébrer le centenaire de sa naissance, il a choisi cent morceaux d'anthologie pour une excellente compilation de cinq CD réunis dans un coffret intitulé "The 100 greatest hits of Ella Fitzgerald", paru chez Wagram le 14 avril. Et pour les Franciliens, dimanche 30 avril au Sunside à Paris, à 18H, il animera un concert-conférence en hommage à la chanteuse.

"How high the Moon" (Morgan Lewis / Nancy Hamilton), dans la première version discographique enregistrée par Ella Fitzgerald en 1947.

- Culturebox : Ella Fitzgerald est-elle la plus grande chanteuse de jazz ?
- Lionel Eskenazi : Oui ! C'est indéniable. On a tendance à dire qu'il y en a trois : Ella, Sarah [Vaughan, ndlr] et Billie [Holiday]. Souvent, on rajoute deux autres chanteuses, Carmen McRae et Dinah Washington, dont il est très important de parler car elles sont aussi de grandes personnalités du jazz vocal. Mais Ella, c'est la première. Ce n'est pas une chanteuse. C'est une musicienne et une improvisatrice. Elle a inventé le scat, l'improvisation vocale. Elle est aussi importante que Coleman Hawkins, Lester Young, Louis Armstrong, tous ces grands du jazz qui ont inventé un langage de musicien. J'ajouterais qu'Ella Fitzgerald a été une star mondiale, tout simplement. Elle a connu un succès phénoménal et a tourné dans tous les pays du monde.

- Parlez-nous de l'invention du scat par Ella.
- Il faut raconter l'anecdote. C'est en 1935, elle a 18 ans. Elle est la chanteuse de l'orchestre de Chick Webb. Un jour, lors d'un concert, elle chante un morceau mais oublie les paroles. Alors, elle improvise "Doubidou bidou ah" et hop, elle invente le scat ! C'est un accident. Mais les grandes révolutions dans la musique, ou dans l'art en général, viennent souvent d'accidents. C'est vraiment à partir de 1945 qu'elle développe le scat, elle en fait un langage, avec des morceaux comme "Flying home" (1945), ou "How high the Moon" dont il faut écouter la première version, extraordinaire, qu'elle a enregistrée en 1947. Ça devient sa marque de fabrique. Billie Holiday n'a jamais scatté. Sarah Vaughan a scatté parce qu'elle est venue après Ella Fitzgerald, Carmen McRae aussi, mais pas Dinah Washington. Le scat, ça veut dire qu'Ella est une instrumentiste. Elle se met à la place d'un saxophone, d'une trompette.

Ella Fitzgerald, c'est la joie de vivre, la pêche, l'énergie, le positivisme

Lionel Eskenazi

- Si l'on fait abstraction du scat, en termes d'état d'esprit, qu'est-ce qui distingue Ella Fitzgerald d'autres divas de son temps ?
- Il y a quelque chose d'important. Je vais faire un détour pour répondre. Je vais parler de la chanson française réaliste du début du XXe siècle : Fréhel, Damia, Mistinguett... Leurs chansons étaient magnifiques, mais très sombres ! C'est alors que Charles Trenet est arrivé au milieu des années 30, "Boum", "Y'a d'la joie", et d'un seul coup, il s'est passé un truc. On pouvait aussi chanter des choses qui donnaient la pêche, qui étaient rythmiques. Ella Fitzgerald, c'est un peu la même chose par rapport à des chanteuses comme Bessie Smith ou Billie Holiday qui est l'archétype de la chanteuse de blues qui doit forcément être triste, déprimée, malheureuse en amour, alcoolique, droguée... Eh bien non, Ella Fitzgerald, c'est la joie de vivre, la pêche, l'énergie, le positivisme. Elle avait évidemment des problèmes comme tout le monde, mais quand elle était sur scène, elle évacuait tout ça et donnait du bonheur aux gens.

Je souhaite ajouter quelque chose d'important. Souvent, les chanteuses de jazz ont du succès parce que ce sont des filles sexy. Les producteurs, les maisons de disques, les agents mettent en avant leur physique même si elles ne savent pas chanter... On ne va pas citer de nom ! Ella Fitzgerald, c'est par son talent, son génie, sa voix, qu'elle a réussi, sans avoir forcément les mensurations dictées par les codes de l'époque. Aujourd'hui, une fille qui a du talent risque de ne pas percer si elle n'est pas ultra apprêtée... On est dans la mode, le glamour, il faut être belle... Ella Fitzgerald a échappé à tout cela.

Ella Fitzgerald et Duke Ellington : "It don't mean a thing" (musique de Duke Ellington, paroles d'Irving Mills)

- Contrairement à Billie Holiday, dont la musique reflète le destin tragique, Ella Fitzgerald n'a rien laissé transparaître d'une vie personnelle - ponctuée d'échecs sentimentaux - loin d'être aussi heureuse que ce que son chant lumineux donnerait à croire...
- Elle était très discrète sur sa vie privée. À une époque, elle a été mariée à Ray Brown, grand contrebassiste de jazz. Cette histoire n'a pas duré très longtemps [ndlr : mariés en 1947, ils ont divorcé en 1953]. Ella Fitzgerald et Ray Brown ont décidé d'avoir un enfant. Était-ce parce qu'elle ne pouvait pas en avoir ou parce que son planning ne lui permettait pas de faire un break pour une maternité, je l'ignore, mais ils ont adopté un enfant qui devait avoir environ 4 ans, qu'ils ont appelé Ray Brown Junior.

C'était une bosseuse comme on ne peut même pas imaginer

Lionel Eskenazi

- Ella Fitzgerald a effectivement enregistré un nombre considérable de disques...
- C'était une bosseuse comme on ne peut même pas imaginer. Elle travaillait 365 jours par an. Elle était sur scène tous les soirs. Je n'ai même pas dénombré ses disques... J'en ai écouté une grande partie pour faire la compilation. Ella a tout enregistré : tous les standards du jazz, de la bossa nova, des chansons pop, du gospel, des chansons de Noël... Elle n'arrêtait pas. Certaines années, elle pouvait sortir peut-être vingt à vingt-cinq disques... Ne serait-ce que ses fameux Song Books [ndlr : des albums consacrés aux grands compositeurs américains]. Elle a chanté l'intégralité des standards américains. Travailleuse acharnée, elle a fait au moins deux burn-out - mais on n'appelait pas ça comme cela à l'époque - et a dû à chaque fois s'imposer trois mois d'arrêt total. Elle ne s'est jamais abîmé la voix, mais physiquement, elle ne tenait plus.

- Quelles sont les grandes influences d'Ella Fitzgerald au début de sa carrière ?
- Il n'y en a pas tellement. Avant elle, aux États-Unis, il y a très peu de chanteuses connues à part Bessie Smith, mais elles ne sont pas du tout dans le même registre. À l'époque où elle démarre, en 1935, c'est les débuts du jazz. Ella Fitzgerald est alors une chanteuse de big band, elle y tient un rôle qui n'est pas tout à fait au premier plan. Très vite, elle devient une star, puisque dès 1938, à 21 ans, elle enregistre son premier tube, "A-Tisket, A-Tasket".

Ella Fitzgerald (avec orchestre de Chick Webb) : "A-Tisket A-Tasket" (chanson enfantine, 1938)

- Est-ce qu'on peut distinguer de grandes phases dans son parcours ?
- Il faut savoir qu'Ella Fitzgerald vient d'un milieu très modeste. C'était une petite gamine qui traînait dans les rues de Harlem et qui s'est fait connaître grâce à des concours. Au départ, elle participait à des concours de danse, et un jour, suivant les conseils de ses copines, elle a tenté sa chance avec le chant. Elle a remporté plusieurs concours, dont celui de l'Apollo Theater de Harlem [ndlr : en novembre 1934] qui allait lui ouvrir les portes de l'orchestre de Chick Webb, ce dernier étant dans la salle au moment où elle a auditionné. Dans la première partie de sa carrière, Ella Fitzgerald chante donc dans cet orchestre qui a beaucoup de succès. Mais Webb, très malade, meurt dès 1939. Ella Fitzgerald en prend alors la direction, ce qui est assez incroyable car elle a 21 ou 22 ans à l'époque, et si elle connait la musique, elle n'est pas Gil Evans [ndlr : illustre arrangeur et orchestrateur de jazz] ! Elle assure la fonction de chef d'orchestre pendant plusieurs années.

Plus tard, sa rencontre avec Norman Granz [ndlr : patron de plusieurs labels, il travaille avec elle dès les années 40], qui deviendra son manager et son impresario, constitue un virage considérable dans sa carrière. Il y a un avant et un après Normal Granz. C'est lui qui a fait en sorte que le jazz sorte des clubs en lançant les concerts JATP, Jazz at the Philharmonic [ndlr : le premier a eu lieu en 1944], des concerts organisés à Carnegie Hall ou dans des grandes salles, où les gens pouvaient voir du jazz confortablement assis, comme pour de la musique classique. C'est dans ces grandes salles qu'Ella se produisait, pas dans les clubs de jazz. Granz a fait d'elle une star. Enfin, quand je disais plus tôt qu'Ella Fitzgerald avait absolument tout chanté, c'est aussi grâce à lui. Il l'a fait chanter avec des orchestres à cordes, travailler avec tous les grands jazzmen... C'est sur le label Verve de Granz qu'elle a enregistré ses disques les plus importants, dont les Song Books des chansons des plus grands compositeurs américains (Cole Porter, Gershwin, Rodgers and Hart, Irving Berlin...). Par ailleurs, Norman Granz était aussi un militant avant l'heure des droits civiques, et il voulait absolument que les musiciens noirs soient payés autant que les blancs, ce qui n'était pas évident à l'époque.

"Summertime" (George Gershwin / DuBose Heyward), extrait de l'album "Porgy and Bess" (1957) dans lequel Ella Fitzgerald et Louis Armstrong revisitent le célèbre opéra de George et Ira Gershwin

- Ella Fitzgerald s'est-elle engagée activement pour les droits civiques ?
- Non, elle n'a jamais milité, elle a mis ça de côté, privilégiant le positivisme, la joie de vivre. Comme Louis Armstrong, elle avait tellement de succès que les gens faisaient abstraction de la couleur de sa peau. D'ailleurs, les musiciens noirs un peu radicaux lui en voulaient. Ils trouvaient qu'elle était vendue au business des Blancs. Norman Granz était blanc, elle chantait sur le label Verve et gagnait énormément d'argent, le succès fait toujours des jaloux. Il n'empêche qu'en 1963, tous les Noirs américains se sont dit qu'il se passait quelque chose : Ella Fitzgerald a eu envie de faire un disque entièrement consacré au blues, "These are the Blues", ce qu'elle n'avait jamais fait auparavant. Si ce n'était pas forcément un disque revendicatif, c'était quand même une façon de rappeler d'où elle venait.

- Pouvez-vous nous citer quelques standards dont la version d'Ella Fitzgerald constitue une référence absolue ?
- Je vais être très franc et honnête. Dès qu'elle chante un standard, elle le magnifie et les autres chanteuses rament derrière ! Comment faire mieux ! Elles feront autre chose, avec leur style. Il y a des morceaux qu'Ella Fitzgerald a tellement marqués de son emprise que l'on a l'impression qu'elle les a composés, alors que ce n'est pas le cas, comme "How high the Moon", LE morceau de référence. Je pense aussi à "Mack the Knife". Bien sûr, il y a des standards qui demeurent associés à d'autres chanteuses, comme Sarah Vaughan : "Lover Man", c'est son morceau, par exemple. Mais dès qu'Ella va chanter un standard, ça va devenir un morceau de référence.

- Y a-t-il un album particulier à conseiller pour rentrer dans l'univers d'Ella ?
- C'est compliqué ! S'il y a un disque à posséder d'elle, c'est d'abord le live "Ella in Berlin" de 1960. On y trouve la plus belle version de "How high the Moon" qu'on puisse imaginer. Il y a aussi le disque en duo avec Armstrong "Ella and Louis" de 1956 chez Verve. Dans les Song Books, j'aime beaucoup le "Porgy and Bess" de Gershwin qu'elle a enregistré aussi avec Louis Armstrong. Je recommande aussi son disque "These are the blues" de 1963. Enfin, il y a un petit problème concernant ses premiers disques : à l'époque où Ella a enregistré ses morceaux d'anthologie, vers 1945-47, c'était des 78 tours, pas des albums. On les trouve donc dans des compilations... comme la mienne !

Un coffret, 100 titres d'anthologie pour les 100 ans d'une légende

La période couverte : 1945-1962
"Comme Ella fête ses cent ans, l'idée était de réunir cent morceaux différents. J'ai choisi la période 1945-1962. Les dix premières années de sa carrière ne me semblaient pas essentielles, jusqu'en 1945 où elle enregistre "Flying home" et développe le scat. Comme en matière de droit, le domaine public s'arrête en 1962, je suis allé jusqu'à cette époque. Je n'ai donc pas pu mettre de morceau de son album "These are the Blues", sorti en 1963, dans mon coffret, c'est mon principal regret. Mais on peut dire que la compilation comporte toutes ses grandes chansons. Elle offre un panorama des plus grands standards du jazz américain."

Cinq CD, des grands standards aux morceaux live
"Je n'ai pas réalisé le coffret dans un ordre chronologique. J'ai procédé un peu à l'envers. Chez Wagram Music, on n'est pas obsédé par la chronologie. Je n'ai pas honte de le dire : on fait des compilations de supermarché dans le bon sens du terme. À Auchan ou Carrefour, on peut tomber, avec son caddie, sur le coffret d'Ella Fitzgerald ! J'aime bien cette idée de démocratiser le jazz. Aujourd'hui, les gens ne vont plus trop chez les disquaires. Mais ils vont sur les plateformes de téléchargement. Et s'il tapent le titre du coffret, ils tombent sur le premier morceau du CD 1. J'ai démarré par 1962, avec "Night in Tunisia", une version pas très connue car ce standard ne fait pas trop partie de son répertoire. J'ai commencé à l'envers pour que les gens découvrent d'abord ce type de morceaux, plutôt que des choses anciennes. On trouve les morceaux les plus anciens dans le CD 3. Les standards sont regroupés dans les trois premiers CD dans un ordre chronologique décroissant. Dans le CD 2, il y a la période avec les Song Books et celle avec Duke Ellington, très importante. Dans le CD 4, j'ai choisi 18 morceaux de son duo avec Louis Armstrong. Enfin, le CD 5 ne comporte que du live. Il y a le fameux concert de Berlin de 1960, des concerts à Los Angeles, Rome... Ella en live, c'est autre chose. En public, elle s'est toujours produite avec un trio piano-basse-batterie. Sur scène, elle explose littéralement."

Des surprises
"Il y a un morceau absolument extraordinaire dans le CD consacré au live, "I can't give you anything but love". Lors d'un concert, elle imite Louis Armstrong, dont c'est alors l'anniversaire. Elle imite également la chanteuse Rose Murphy. Il faut dire qu'Ella adorait plaisanter ! Découvrir ce morceau était une surprise pour moi, j'en avais complètement oublié l'existence. Parmi les autres belles surprises, il y a aussi sa version de "Cry me a river". J'ai découvert enfin des morceaux très intéressants en grand orchestre, sous la direction de Nelson Riddle par exemple, alors que je ne suis pas toujours fan de cette formule.

> À écouter : "The 100 greatest hits of Ella Fitzgerald"
Coffret 5 CD, 100 titres, paru chez Wagram le 14 avril 2017 (17 euros)

> À voir : Concert-conférence Hommage à Ella Fitzgerald à Paris
Dimanche 30 avril 2017 au Sunside, 18H précises
Avec Lionel Eskenazi (maître de conférence), Isabelle Carpentier (chant), Richard Turegano (piano), Jacques Vidal (contrebasse), Philippe Soirat (batterie)