Bojan Z, pianiste en solitaire, à la Cité de la Musique de Paris

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/09/2013 à 12H12, publié le 24/03/2012 à 16H00
Bojan Zulfikarpasic, alias Bojan Z

Bojan Zulfikarpasic, alias Bojan Z

© Fred Thomas

Pianiste de jazz d'origine serbe et bosniaque, Bojan Zulfikarpašić, mieux connu sous l'abréviation "Bojan Z", a sorti un nouvel album au titre évocateur, "Soul Shelter" ("abri de l'âme"). Un très beau disque, introspectif et poétique, imprégné de multiples influences, tant musicales que culturelles. Le musicien a présenté ses nouvelles compositions à la Cité de la Musique vendredi soir, samedi soir et dimanche après-midi. Nous l'avons rencontré (voir plus bas).

Né en 1968 à Belgrade, Bojan Zulfikarpašić vit en France depuis 1988. Depuis les premiers enregistrements auxquels il a pris part à la fin des années 80, il s'est illustré au sein de groupes de jazz tant comme leader que comme sideman (accompagnateur). Il a travaillé, entre autres, avec le contrebassiste Henri Texier ou le clarinettiste et saxophoniste Michel Portal, abordant différentes formes de jazz.

Entre-temps, en 2000, Bojan Z a enregistré un premier disque solo sur un piano classique, malicieusement intitulé "Solobsession". Il y recourait déjà à des sons de percussions pures qu'il aime puiser au coeur de l'instrument. Dans "Soul Shelter", il se partage entre les claviers acoustique et électrique. Fasciné par les expérimentations sonores, il joue parfois des deux instruments à la fois, une pratique qu'il a testée pour la première fois en 2001, dans un album enregistré avec le batteur Karim Ziad. Bojan Z a récupéré son vieux Fender Rhodes, qu'il a bricolé et rebaptisé "xenophone". Pour ce qui est du piano acoustisque, le musicien a choisi d'enregistrer son album dans la région de Venise, à Sacile, où sont fabriqués ses pianos préférés, les Fazioli. Une prise de distance stratégique pour un disque de profonde introspection, qui ne manque pas de clins d'oeil à son histoire personnelle et celle de son pays d'origine, la Yougoslavie, qui n'existe plus.


Une présentation officielle de l'album "Soul Shelter" (mars 2012)


Cinq questions à Bojan Z

Culturebox - Dans «Soul Shelter», vous jouez tantôt sur un piano classique, tantôt sur un électrique, tantôt sur les deux à la fois. A quand remonte ce double intérêt ?
Bojan Z - Je crois qu’un artiste puise des choses dans son vécu. Mon vécu par rapport à ces instruments est simple. A l’âge de 5 ans, j’ai commencé le piano classique. Il y avait un piano droit à la maison. J’ai essayé de défricher les mystères du piano acoustique assez tôt. Il y avait d'abord la musique classique grâce à l’école et au fait qu’on en écoutait beaucoup à la maison. Vers 7-8 ans, j’ai entendu pour la première fois des enregistrements avec le piano Fender, j’ai été intéressé par la découverte d’autres sons. De plus, mon frère aîné et moi avons reçu un cadeau : l’album «Revolver» des Beatles. J’avais 6 ans. Cela, c’était mon monde, où je n’avais besoin ni de professeurs, ni des parents. Quand j’ai entendu le Fender Rhodes, je me suis dit qu’il me faudrait découvrir ce que c’était. C’est à 11 ou 12 ans que j’ai eu mon premier piano électrique. Pour moi, le seul point commun entre ces deux instruments, c’est le fait qu’ils ont un clavier. Mais le son est complètement différent. Depuis le début, je les considère comme deux instruments bien distincts.

Bojan Z

Bojan Z

© Jean-Marc Lubrano
- Pourquoi le titre "Soul Shelter", cet "abri de l'âme" ?
- Un disque comportant de nouvelles compositions, enregistré et réalisé en solo, c'est quelque chose d'éminemment personnel. J'ai essayé d'observer, à l'intérieur de moi-même, un état dans lequel je peux me trouver, pour voir si cela donnerait quelque chose d'intéressant. Ce titre sonne bien et correspond à cet état dans lequel je me trouve ces derniers temps. "Soul" (l'âme), c'est quelque chose qui nous représente. "Shelter", c'est l'abri. L'idée est assez simple. Je suis affecté par l'état du monde, par les belles choses comme par les moins belles qui nous entourent. Chacun vit les événements de son époque à sa manière. Certains traversent les pires périodes, comme les guerres mondiales, sans que leur créativité en soit affectée. Pour d'autres, cela nourrit au contraire leur créativité. Mais dans mon cas, cela commençait à m'atteindre.

- Au point de couper votre inspiration ?
- Oui, parfois. Je me suis rendu compte à quel point certaines choses m'affectaient. Les médias nous abreuvent de choses bouleversantes, de contradictions, d'injustices. A certaines périodes, clairement, je n'avais plus envie de faire de la musique. Si on ne se protège pas, on peut avoir l'impression que cela n'en vaut pas vraiment la peine. Il y a quelques années, je me suis éloigné de la ville (il a quitté Paris pour l'Essonne, ndlr). Cela correspondait à un besoin de m'isoler pour pouvoir pleinement rechercher à l'intérieur les choses qu'il me reste à explorer dans ma vie artistique. J'ai même viré ma télé ! Au final, le lieu choisi pour enregistrer mon disque, en Italie, représente aussi un de ces "abris de l'âme" dans lesquels je me suis retrouvé pour accoucher de quelque chose.

Bojan Z

Bojan Z

© Zijah Gafic
- Pourtant, une fois sur place, vous avez appris que la ville où vous enregistriez le disque, Sacile, se trouvait tout près de la base militaire d'Aviano, d'où partaient les avions de l'Otan qui allaient bombarder Belgrade, votre ville d'origine, pendant le conflit des Balkans dans les années 90...
- Le premier soir que j'ai passé à l'hôtel, je me rappelle avoir ouvert la fenêtre, nous étions en juin. Alors que j'étais allongé sur le lit, j'ai entendu, de loin, une espèce de vrombissement, très fort, comme lorsqu'on chauffe des réacteurs de moteurs... Je me suis demandé ce que cela pouvait être. Le lendemain matin, quand je suis arrivé dans la salle où l'enregistrement du disque aurait lieu, un autre de ces appareils a survolé la région. L'ingénieur du son avait mis un casque pour repérer les bruits parasites. Les micros ont capté ça encore plus fort, il en a jeté son casque parterre. Je me suis renseigné et j'ai compris que la base d'Aviano se trouvait à 7 km de là. En fait, j'y avais déjà plus ou moins pensé auparavant, j'avais entendu des histoires... Quand les avions vidaient leurs cargaisons de bombes sur la Serbie, au retour, s'il en restait, ils ne devaient pas se poser avec ces bombes. Alors ils les jetaient dans l'Adriatique... Il y avait des histoires de pêcheurs qui remontaient une bombe dans leurs filets, et boum... Quand j'ai pleinement réalisé que ces avions étaient là, à côté, je me suis dit "Choueeeeette !" En fait j'étais mort de rire ! Il était là, mon concept d'abri ! Acte de résistance à cette folie humaine...

- Dans votre disque, on entend toutes vos influences, du classique au rock...
- J'ai écouté beaucoup de musique et je joue beaucoup de genres différents qui oscillent autour de l'approche jazz. Je ne me prive pas d'avoir recours à des choses assez variées quand je fais un disque. De cette manière, j'obtiens des moments de tension, de relâchement, et je garde l'intérêt d'un auditeur. Je pense souvent à quelqu'un qui va écouter le disque en entier, du début à la fin, ce qui est devenu de plus en plus rare. Les gens écoutent un, deux, trois morceaux, et ensuite ils zappent, ils passent à autre chose... Mais je reste convaincu du bien-fondé de ce savoir-faire : celui de créer un disque qui raconte une histoire.

Propos recueillis pas A.Y.


Un portrait de Bojan Z dans l'émission "Entrée libre", sur France 5 (mars 2012)

Bojan Z en concert à la Cité de la Musique de Paris
Vendredi 23 mars 2012 à 20H
Samedi 24 mars à 20H
Dimanche 25 mars à 16H
221, avenue Jean-Jaurès
75019 Paris
Réservations en ligne ou au 01 44 84 44 84
 

"Soul Shelter", album sorti le 27 février 2012 chez Emarcy (Universal Music)

"Soul Shelter"

"Soul Shelter"

© Universal