Cette œuvre d’Archie Shepp se situe au point de rencontre du politique et de l’artistique, au croisement de toutes les musiques populaires noires américaines entre elles et avec leurs cousines ou descendantes « sophistiquées » — frontière artificielle qu’Attica Blues met d’ailleurs à bas.

C’est une collision des temps, de toutes les époques qui ont vu se déployer la « Great Black Music », et de tous les rythmes, swings, grooves qui l’ont traversée. C’est une expression de la conscience noire, politique et artistique, qui s’est perpétuée, en se réinventant, à travers toute cette histoire. Faire renaître ce projet aujourd’hui, l’enrichir et l’étendre jusqu’à notre époque et jusqu’à l’Europe, cela a du sens parce que sa pertinence est intacte ; parce que le combat des noirs comme leur musique a profondément marqué la culture universelle ; et parce qu’il est porté, comme lors de sa création, par un musicien et un militant, qui s’est situé précisément à la croisée de ces chemins, tout au long de 55 ans de carrière, tout au long de sa vie.
 
Archie Shepp incarne de façon singulière et puissante l’expérience afro-américaine. Son jeu, son chant, sa parole, et jusqu’à sa façon de marcher sont imprégnés de blues. Il est né au temps de la ségrégation, dans le ghetto noir de Fort Lauderdale peu de temps après qu’on y lyncha Rubin Stacey, parce que ce dernier était noir. Il a connu le mouvement pour les droits civiques, le Black Power — y prenant une part active à New York dès l’age de vingt ans — les révolutions, les répressions et les déceptions. Il est l’un des leaders du mouvement Free Jazz, une musique absolument radicale au sens où elle est au plus proche des racines de la musique noire, se nourrit de cette histoire ( improvisation collective, engagement, dimension narrative, formes « folk », souvenirs ataviques d’un passé africain… ) et est en même temps profondément neuve, révolutionnaire.
 
Le 13 septembre 1971 le gouverneur de l’État de New York, Nelson Rockefeller, mit fin aux négociations avec les mutins de la prison d’Attica en ordonnant l’assaut. Trente-trois personnes trouvèrent la mort. Il est avéré qu’au moins neuf des dix otages qui moururent furent tués par les balles des assaillants. Pendant des semaines après la révolte, les gardiens, tous blancs, se livrèrent à des représailles — humiliations collectives, sévices corporels, passages à tabac — sur les prisonniers, dont 60 pour cent étaient noirs, sans que l’administration, pourtant mise au courant, n’intervînt.
 
En réaction, très peu de temps après, Archie Shepp composa et enregistra Attica Blues. Cette œuvre pour grand ensemble est une mosaïque faite de spirituals, de blues, d’orchestrations ellingtoniennes ou funk, tous traversés par un souffle free…
Elle passe de la colère à la joie, à la tristesse, à l’espoir… Et elle est profondément une. Elle exprime l’unité du peuple afro-américain, de son histoire, de ses créations esthétiques et de ses préoccupations politiques à travers toute leur diversité. En 1979, lors d’un concert mémorable au Palais des glaces, heureusement restitué dans un double album live, Archie Shepp remonta l’Attica Blues Big Band en enrichissant son répertoire, en le prolongeant dans la même direction.
Depuis, Shepp n’a eu de cesse de travailler l’héritage afro-américain, et notamment ces dernières années à travers des collaborations avec des rappeurs (Chuck D de Public Enemy, Napoleon Maddox, Rocé), prolongeant ainsi sa démarche jusqu’au dernier né des grands courants musicaux populaires noirs aux Etats-Unis. Dans cet esprit, Attica Blues, 2012, sans perdre son identité, fondamentalement noire et américaine, s’ouvre à la fois à de nouvelles compositions, et à une nouvelle génération de musiciens. A tout un continent de musiciens en fait.
 
Tout au long du vingtième siècle et jusqu’à aujourd’hui l’influence de la culture noire n’a cessé de grandir. Rares sont les formes contemporaines musicales qui échappent totalement à son influence. La lutte de libération des Afro-Americains a servi d’exemple à travers le monde entier. Le lien profond entre les formes d’avant-garde et les formes populaires, qui donne sa vitalité à cette culture, a inspiré de nombreux mouvements artistiques qui sont allés trouver leur force aux racines, auprès du Brut. Cette énumération banale pour signifier que Attica Blues a évidemment, immédiatement, une portée contemporaine et universelle, et que constituer le nouvel ensemble comme un Melting Pot générationnel et culturel a du sens : c’est le reflet de cet universalité.

Distribution

  • Date 09 septembre 2012
  • Durée 1h
  • Production Oléo Films
  • Réalisation Frank Cassenti
  • Détail de la formation Archie Shepp - saxophones, voix / Jean-Claude André - direction / Raphaël Imbert - saxophone alto / Olivier Chaussade - saxophone alto / François Théberge - saxophone ténor / Virgile Lefebvre - saxophone ténor / Jean-Philippe Scali - saxophone baryton / Ambrose Akinmusire - trompette / Izidor Leitinger - trompette / Christophe Leloil - trompette / Olivier Miconi - trompette / Sébastien Llado - trombone / Michaël Ballue - trombone / Simon Sieger - trombone / Romain Morello - trombone / Amina Claudine Myers - piano, chant / Marion Rampal - chant / Cécile Mc Lorin Salvant - chant / Pierre Durand - guitare / Tom McClung - piano / Darryl Hall - contrebasse / Famoudou Don Moye - batterie / Steve Duong - violon / Manon Tenoudji - violon / Antoine Carlier - violon alto / Louise Rosbach - violoncelle /