Hugues Aufray : Bob Dylan à Paris en 1966, incompris et génial

Par @Culturebox
Mis à jour le 28/12/2016 à 20H29, publié le 27/12/2016 à 15H55

Hugues Aufray est le premier Français à avoir découvert et apprécié Bob Dylan. Il n'était alors, en 1961, qu'un chanteur prometteur, et à ce titre, il avait été choisi pour représenter la France au prestigieux gala "April in Paris" dont Maurice Chevalier était l'une des stars.

Totalement séduit par le mode de vie américain, il tente de s'installer à New York où il décroche un contrat dans un cabaret chic, le "Blue Angel", au côté de trois autres débutants, Peter, Paul and Mary. Et grâce à eux, il fréquente assidûment les scènes de Greenwich Village au coeur duquel il fait sans nul doute la rencontre de sa vie : au "Gerde's Folk City", un jeune artiste complètement inconnu âgé de 20 ans qui se produit sous le nom de Bob Dylan.

De l'admiration et de l'amour  

"J'ai éprouvé tout de suite pour lui plus que de l'admiration, une sorte d'amour" dira t-il plus tard. Les deux hommes sympathisent d'emblée et demeureront toujours en contact malgré la gloire qui rendra l'Américain de moins en moins accessible. Le 1er Juillet 1984, au Parc de Sceaux, Bob Dylan invitera sur scène son ami français pour un duo unique sur "The times they are a-changing".

En admiration et en respect donc pour Bob Dylan et son univers de poésie vécue, Hugues Aufray décide de le faire connaitre au public français en lui consacrant un album entier, ce qui constituait une gageure à l'époque. "Aufray chante Dylan" paru en 1965 fait date dans l'histoire de la musique populaire française. Les textes de Bob Dylan, émaillés de critique sociale et subtilement adaptés par Hugues Aufray et Pierre Delanoé, feront mûrir la génération des yéyés qui y gagneront même une conscience politique.

Dylan à l'Olympia : une ambiance houleuse 

Le 24 Mai 1966, le jour de son 25ème anniversaire, Bob Dylan chante à l'Olympia à Paris, étape de sa longue tournée qui le conduisit cette année là aux Etats Unis, en Grande Bretagne, en Europe et en Australie. La veille, lors d'une conférence de presse plutôt bon enfant tenue à l'hôtel George V et immortalisée par les photos de Jean-Louis Rancurel, le futur Prix Nobel s'exprime de manière très laconique. Propos recueillis par François Jouffa pour Europe 1.

"- Pourquoi chantez vous ?
- Parce que ça me plait.
- Avez vous un message à faire passer ?
- Non.
- On a l'impression que vous n'aimez pas parler...
- Non. Je m'en moque.
- Avez vous influencé par vos chansons l'homme de la rue ?
- Je ne connais pas l'homme de la rue.
- Avez vous conscience d'être un leader ?
- Non."

Ce soir là sur la scène de l'Olympia où il fête ses 25 ans - peut-être a t-il déjà ingurgité quelques substances hallucinogènes - il met près de dix minutes à accorder sa guitare. Le public français, qui ne l'avait jamais vu, parait déconcerté par son style à la fois rogue et désinvolte. Et lorsqu'après l'entracte, et après avoir exigé d'être présenté à Françoise Hardy, il revient flanqué des guitares électriques de son groupe, le futur "The Band", avec en fond de scène un gigantesque drapeau américain, le public manifeste son irritation, voire son hostilité, à l'instar de la plupart des audiences de cette tournée de 1966 que Bob Dylan traitait avec humour et détachement. La presse parisienne se déchaine contre l'Américain, jusqu'au "Monde" qui affiche en titre de son compte-rend "Bob Dylan, go home!"

Seul Robert Marcy, animateur à Europe 1, envoie une chronique discordante à Philippe Tesson qui la publiera dans "Combat".

"Bob Dylan, maigre, désarticulé, pâle, transparent (...) n'est pas venu nous jouer la grande scène de la dérision. Il est l'incarnation de la dérision. (...) Il porte au paroxysme et avec le talent dont il est doué la détresse de toute une partie de la jeunesse qui lui ressemble et qui n'a trouvé d'issue à sa soif d'absolu que dans une rébellion totale (au sens de guerre totale). C'est un défi tranquille, fruit d'une amertume irréversible.
Voilà ce qui était poignant. Evidemment ce n'est pas du music-hall."

Commentaire de Hugues Aufray, aujourd'hui : "Il avait sans doute fumé un peu d'herbe, il n'en était pas moins génial!"

50 ans plus tard : le concert sort des archives 

Ce concert à l'Olympia fut enregistré par le label CBS à l'époque pour une diffusion sur Europe 1 dans le cadre de l'émission hebdomadaire "Musicorama". Mais la bande fut confisquée et le récital jamais retransmis, demeurant un moment mythique dans la mémoire de ceux qui ont eu la chance d'y assister.

Un demi-siècle plus tard, il refait surface dans un coffret de 36 CDs rassemblant tous les enregistrements connus de cette fameuse tournée. On y retrouve l'ambiance controversée provoquée par la révolution musicale que l'artiste était en train d'initier en électrifiant sa poésie jusque là portée par la guitare acoustique. On y entend les protestations des fans furieux du mariage entre le Rock et le Folk.

Hugues Aufray, l'ami français, présent ce soir là dans les coulisses de l'Olympia, conservait toute son admiration malgré les réactions hostiles du public et des professionnels à celui qui devenait la voix de toute une génération. Cinquante années plus tard, il est resté fidèle aux élans de sa jeunesse qui l'avaient conduit à Bob Dylan. Pour lui, Bob Dylan symbolise la différence entre un artisan et un artiste. L'artisan se doit à son client, l'artiste ne doit rien à personne, au risque de déplaire. Et le Prix Nobel de Littérature décerné à son ami américain est amplement mérité, ne serait-ce que pour avoir permis à la poésie de s'échapper des cercles élitistes pour revivre sous l'une des formes les plus populaires qui soient, la musique.


BOB DYLAN : THE 1966 LIVE RECORDINGS  
Coffret Columbia/Legacy (36 CDs)