Le "festival des musiques interdites" exhume des oeuvres mises à l'index

Par @Culturebox
Publié le 10/07/2013 à 10H20
Une scène d'"Equinoxe"

Une scène d'"Equinoxe"

© France3/culturebox

Le "festival des musiques interdites", à Marseille, invite jeudi l'orchestre du KwaZulu Natal, né sous l'Apartheid, à créer pour la première fois en France l'opéra d'un compositeur juif allemand proscrit par les nazis, dans un hommage à la "nation arc-en-ciel" voulue par Nelson Mandela.

Ce festival s'est donné pour vocation de réhabiliter des compositeurs voués à l'oubli par des régimes totalitaires. Pour son directeur artistique, il s'agit d'une "nécessité morale, civique et patrimoniale". Depuis 40 ans, Michel Pastore a exhumé des dizaines d'oeuvres musicales, dont la plupart furent très populaires à leur époque avant d'être mises à l'index par les régimes nazi, stalinien et fascistes.

Des oeuvres reléguées dans la musique "dégénérée"
Ainsi, pour créer "The Barrier vs le Mulâtre", de l'Allemand Jan Meyerowitz, qui sera donné gratuitement jeudi soir et qui "n'a jamais été enregistré, on a travaillé uniquement à partir des partitions" retrouvées grâce à la collaboration des héritiers de la maison d'édition d'origine, explique M. Pastore. Ce compositeur allemand, auquel le nazisme a fait découvrir qu'il était juif - sa famille, convertie, lui avait caché ses origines - a été interné au camp des Milles, près d'Aix-en-Provence, après avoir fui le régime hitlérien, qui avait relégué ses oeuvres dans la "musique dégénérée". Il est sauvé de la déportation par le journaliste américain Varian Fry, grâce à qui il s'exile aux Etats-Unis, où il créera en 1950 "The Barrier", joué au San Carlo de Naples sous le titre "il Mulato".
L'histoire: le propriétaire d'une plantation en Géorgie, le colonel Norwood, a 3 enfants illégitimes avec sa gouvernante noire. A ses 18 ans, l'un d'eux, William, décide d'aller à l'encontre des lois de ségrégation raciale en vigueur dans les années 1950 aux USA, en revendiquant cette filiation. Lors d'une dispute, le colonel meurt, étranglé accidentellement par William. Après avoir pris la fuite pour éviter le lynchage, le jeune homme se suicide avec l'arme de son père.
 
"C'est une grande qualité de la part de Meyerowitz, un Juif exilé, de s'être intéressé aux problèmes vécus par les Noirs aux Etats-Unis à l'époque, dans une volonté d'aller au-delà des réflexes communautaristes de repli sur soi", explique M. Pastore, voyant là une préfiguration du message de Nelson Mandela.

Former les jeunes à la musique noire
Cette "nation arc-en-ciel", Michel Schneuwly, premier trompette de l'orchestre symphonique du KwaZulu Natal, l'a vue naître. Suisse expatrié en Afrique du Sud en 1983, à l'époque de l'Apartheid, "au départ pour y travailler une année", il s'y installe. Les débuts de l'orchestre sont difficiles mais à la fin de l'Apartheid, il devient l'un des rares à avoir "survécu". "Aujourd'hui, il est composé de 25 nationalités, la moitié étant sud-africaine", explique le trompettiste. L'orchestre est encore à majorité blanc mais il s'ouvre peu à peu "afin de représenter au mieux cette nation multiraciale", même s'il est encore difficile "de former de jeunes Noirs à la musique classique". D'où la mise en place d'un programme qui permet à de jeunes musiciens noirs d'être intégrés pendant 4 ans à l'orchestre, précise Michel Schneuwly.

Le baryton Aubrey Lodewyk, qui jouera William jeudi, rêvait de devenir avocat quand, poussé par un professeur qui lui trouvait "une belle voix", il a découvert la musique classique. "Depuis, c'est un défi quotidien", souligne ce jeune soliste, qui a du mal à trouver des rôles dans son pays. L'un de ses derniers ? Justement celui de Nelson Mandela, dans un opéra sur la vie du leader sud-africain, joué à Cardiff en juin dernier par l'orchestre du Cap.