Pour le fondateur de Pitchfork, le temps est venu de groupes plus engagés

Par @Culturebox
Mis à jour le 17/10/2013 à 19H17, publié le 18/10/2011 à 16H42
Ryan Schreiber, fondateur du site américain Pitchfork.com

Ryan Schreiber, fondateur du site américain Pitchfork.com

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Connu pour ses goûts affirmés et pointus, ses longues chroniques de disques intransigeantes, son système (très décrié) de notation à la décimale près, Pitchfork est un site américain respecté capable de faire la pluie et le beau temps sur la carrière d’un groupe. Cette publication web, qui peut notamment se targuer d’avoir fait décoller la carrière d’Arcade Fire, a été lancée il y a quinze ans dans une chambre d’étudiant de Minneapolis, celle de Ryan Schreiber. Très discret dans les médias en dépit de son succès retentissant, avare d’interviews, ce gourou musical fait le point avec nous sur ses goûts et sur une indépendance qu’il défend farouchement. Ce prescripteur de tendances nous livre aussi son précieux point de vue sur le futur de la musique.

Comment expliquez-vous le succès de votre site et sa durée dans le temps ?
Ryan Schreiber : Je crois que le succès de Pitchfork tient au fait que nous avons apporté une perspective unique et radicalement différente sur la musique comparé aux autres publications. Je suis arrivé à un moment où il y avait des canons très établis de musique rock qui ne faisaient aucune place à de nombreux styles de musique que j’aimais et en particulier aux groupes indépendants. Depuis, nous avons eu le souci constant de nous améliorer et de proposer un prisme de plus en plus large sur les genres de musiques que nous couvrons.

Il y a cinq ans, tu disais que ton objectif était de « faire connaître des groupes qui prennent des risques ». C’est encore le cas ?
Oui, absolument. Mon but est toujours de présenter des groupes qui défient les conventions et qui poussent la musique dans de nouveaux territoires. C’est le point commun de tout le staff.

Comment faites-vous pour rester indépendants ?
Nous avons eu beaucoup de propositions de la part d’investisseurs ces dernières années mais j’ai décliné à chaque fois. Le problème des investisseurs est que l’argent est leur principale motivation : ils attendent de faire un retour sur investissement. Je n’ai rien contre le fait d’être rentable, c’est important. Mais cette mentalité est incompatible avec notre façon de travailler car elle conduit forcément à prendre des décisions pour de mauvaises raisons.

De quoi vit Pitchfork aujourd’hui ?
Il vit à 90% de la publicité. Le reste vient du festival (de Chicago) et d’autres petites choses.
Combien de personnes travaillent aujourd’hui pour le site ?
Nous avons 24-25 permanents entre les deux bureaux de Chicago et de New York et une soixantaine de contributeurs free-lance.

Pitchfork a été donné un temps comme  « le nouveau Rolling Stone ». Aujourd’hui, ne craignez-vous pas de vous faire dépasser par de jeunes sites ou par de nouveaux usages sur le web?
Je crois que la plupart des fans de musique ont différentes sources. Pour certains, Pitchfork est la principale source d’information, et pour d’autres c’est une bonne source d’informations parmi d’autres. Cette abondance de sites me paraît très saine car elle permet différentes approches de la découverte musicale. Cela dit,  je note qu’il y a très peu de critique musicale sur le web. Beaucoup de blogs ou de sites se contentent d’être constamment positifs. La critique journalistique nous permet de couvrir la musique d’une façon plus détaillée et complète, et permet au lecteur de se faire une idée plus juste, plus distancée que celle des fans obsessionnels.

Vous qui êtes aux avant-postes musicalement, que sentez vous venir prochainement ?
Personnellement je me sens de plus en plus attiré par de la musique un peu plus féroce, un peu plus politique, comme Fugazi et The Replacements, que j’aimais plus jeune. Il me semble que le temps est venu pour des groupes plus engagés, plus impliqués. Le public a soif de formations qui ont quelque chose à dire et qui ne se limitent pas à du pur divertissement. Cela est valable pour tous les genres. En indie rock, un groupe comme Wu Lyf est extrêmement politique dans ses paroles. Même s’il est parfois difficile à comprendre,  il exprime le point de vue de personnes ayant grandi dans un environnement sans espoir dont le gouvernement se fout totalement. Il y a de l’agitation politique dans l’air et je crois que les gens du monde entier se retrouvent là-dedans.