Manoeuvre et Dionnet racontent "Sex Machine" (1)

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 14/12/2011 à 16H49
Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manoeuvre.

Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manoeuvre.

© Vincent Lignier

"Sex Machine" reste en France l'émission musicale culte des années 80. Vitrine du funk alors en pleine explosion, le programme fait défiler les premiers clips de Michael Jackson, Prince, Madonna, Cameo ou Kool and the Gang et soumet les grands groupes français de l'époque, d'Indochine à Telephone, au test du groove: ils doivent mettent le feu à l'écran en reprenant du James Brown. Une révolution. Qui va de pair avec la liberté folle du découpage et de la scénarisation de "Sex Machine", très inspirés de la bande dessinée, d'où viennent justement Manoeuvre et Dionnet. A l'heure où sort, à point pour les fêtes, le premier DVD de "Sex Machine" regroupant une cinquantaine de sketches et deux heures de clips et de live, les deux complices nous ont accordé une longue interview. Au moins aussi réjouissante que le DVD.

GENESIS (Les débuts, de la presse écrite à la télé)

Comment l’émission « Sex Machine » a-t-elle démarré ?
Dionnet : Tout d’abord, on faisait un journal (de BD), « Metal Hurlant ». A Antenne 2, trouvant qu’il y avait une ambiance rock,  ils nous ont sollicité.
Manœuvre :  Alain De Greef, qui lançait « Les Enfants du Rock », nous a appelé et je lui ai raccroché au nez car ça ne m’interressait pas. Je n’avais pas la télé chez moi. Je ne pensais pas  que c’était un truc moderne. On s’occupait d’un journal, on allait au concert tous les soirs. Mais il nous a rappelé, en disant (il prend une voix docte) « Je voudrais vous préciser que je représente la télévision française. Vous devriez venir rencontrer Mr Lescure. » Nous avons finalement été au rendez-vous comme deux abrutis absolus. Le déclic est venu lorsqu’on a réalisé qu’on allait pouvoir faire une émission pour parler de nos conneries : au lieu d’en parler dans «Metal Hurlant», on en parlerait dans «Les Enfants du Rock». Ca a donné l’émission  « l’Impeccable » sur la bande dessinée, de 1982 à 1983. C’est là qu’on a appris à travailler à la télé.

Alors justement, ça faisait quoi pour des gens de presse écrite de découvrir la télé ?
Dionnet : D’abord c’était une équipe très lourde, impressionnante.
Manœuvre : On s’est retrouvés face à une équipe de 60 personnes de la SFP. Et on a été mis dans l’ambiance dès le premier jour. A un moment, sur le plateau, une voix crie : « Il faudra bouger le fauteuil numéro 8 ». Personne ne bouge. La voix reprend : « Il faudra bouger le fauteuil numéro 8 ». Donc moi je me lève, je vais bouger le fauteuil 8. Mise en grève immédiate de tout le plateau ! (rires) Il y avait un assistant chargé de ce genre de tâche mais il était aux toilettes, il aurait fallu attendre qu’il revienne. Pierre Lescure a dû venir faire des excuses en notre nom pour les calmer !  Ensuite, il faut apprendre à se servir d’une équipe, c’est une nouvelle écriture. Donc on a fait nos gammes pendant six mois.
Dionnet : On avait mauvais fond : on invitait Johnny Thunders et les Heartbreakers dans une émission sur la bande dessinée, ou Vince Taylor, pour sa dernière télé. C’était un vieillard carbonisé mais charmant qui s’animait dès qu’il jouait. Il a fait « Brand New Cadillac » pour notre émission sur la voiture avec Michel Vaillant.

DON’T FAKE THE FUNK (Une émission vitrine du funk)

Comment démarre vraiment « Sex Machine » ?
Manoeuvre : Tout a commencé avec un concert de Earth Wind & Fire qui nous a pété le cerveau.
Dionnet : A ce concert Porte de Versailles, il y avait nous et 13 000 autres personnes. On s’est dit « comment se fait-il qu’en presse écrite, en radio ou en télé, personne ne parle jamais de cette musique ? »
Manoeuvre : Ca aurait été 30 personnes au Gibus, on n’aurait pas dérangé les médias. Mais là, à 13 000, on s’est sentis très forts. En sortant de là, encouragés par Antoine de Caunes, on a mis au point une émission autour du funk, Sex Machine. Il y avait déjà des clips funk, que personne n’utilisait, il y avait des concerts. On a trouvé le titre, hommage à une chanson de James Brown, et on a écrit le concept : deux crétins se font refouler de la boîte de nuit à la mode, le Sex Machine, et retentent leur chance chaque semaine.
Dionnet : On tournait « L’Impeccable » dans les studios de la SFP, qui avait récupéré tous les costumes des studios de Joinville : il y avait des costumes de mousquetaires, des armures, des costumes russes. Ca nous a donné des idées. On s’est mis à écrire des sketches en costumes.
Manoeuvre : Là, on se décide à présenter notre projet, qui tient en deux pages, à Pierre Lescure. Or, une fois dans son bureau, il nous félicite pour « L’Impeccable » et il nous annonce qu’il s’en va à la direction de la rédaction. Désemparés, on lui dit « mais on avait un projet chef ! ». Il le lit et il est enthousiaste : « Ca va être énorme ! » . Alors que son bureau est déjà  entièrement vidé, il ouvre le tiroir du haut et il y glisse les deux pages en disant « Mon successeur arrive cet après-midi, je lui laisse. » Le soir même,  Blanc Francard nous appelle : il adhère totalement à l’idée. Mais il veut « Sex Machine » très vite. On est en mars, il la veut pour avril.
Dionnet : C’est là que la magie entre en scène. Alors qu’on est au deux-tiers de la première émission, on nous refile chez Sony un nouveau clip que personne n’avait regardé. 
Manoeuvre : C’était « Billy Jean », le premier clip de Michael Jackson,  un artiste qui ne se vendait pas à l’époque. De retour à la SFP on le visionne, tout le monde hallucine et ce bijou sera donc intégré à la dernière minute, la 41e, de la première émission de Sex Machine.
Dionnet : Juste derrière, on nous donne un clip d’un type qui avait fait 30 personnes au Palace. C’était Prince… En fait, on est tombés pile poil au bon moment. Six mois avant ou six mois après ça n’aurait peut être pas été pareil. On a capté l’air du temps… à moins que ce ne soit l’inverse.

AMICALEMENT VOTRE (un travail en osmose)

Qui faisait quoi dans votre duo de choc ?
Manœuvre : Nous formions un couple. Nous étions tous les deux producteurs, auteurs et présentateurs.
Dionnet : C’était Laurel et Hardy
Manœuvre : Moi je nous ai toujours vus plutôt en Jagger et Richards.
Dionnet : A nous deux, on faisait quelque chose qu’on ne pouvait pas faire séparément, de sorte qu’on ne sait même plus qui faisait quoi. Les sketches étaient le fruit d’idées de l’un et de l’autre et de discussions.
Manoeuvre : On était ensemble du matin au soir, on travaillait ensemble à "Metal Hurlant" et aux "Enfants du Rock", on était en osmose. Je collectionnais des disques et lui des livres, on n’était pas exactement les mêmes, mais on se complétait parfaitement.

Vos potes auteurs de BD ne vous épaulaient pas ?
Dionnet : Ils nous inspiraient surtout pour les décors.
Manoeuvre : En fait,  ils nous demandaient souvent d’écrire des scénarios.
Dionnet : J’écrivais les premiers albums de Margerin avant qu’il ne devienne rock. Et le scénario de BD c’était exactement le format de nos sketches, avec des histoires de 4 à 6 pages.

Les épisodes suivants : 

Manoeuvre et Dionnet racontent "Sex Machine" (2) : Stars, nightclubbing et folle liberté

Manoeuvre et Dionnet racontent "Sex Machine" (3) : this is the end...