Etienne de Crécy l'interview : de Iron Maiden au Cube

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 07/06/2012 à 17H32
Etienne de Crécy et son Cube Live.

Etienne de Crécy et son Cube Live.

© Marie de Crécy

Etienne de Crécy, dans le peloton de tête de la révolution électronique made in France dans les années 90, a un parcours musical passionnant. Ce fer de lance de la techno était aussi fan de rock, et même de hard rock à l'adolescence. Il a aussi travaillé pour Etienne Daho et écrit une comédie musicale inédite. Alors qu'il repart en tournée pour défendre "My Contribution To The Global Warming", l'impressionnante compilation en 5CD qui balaye ses 20 ans d'activisme musical, Etienne de Crécy revient pour nous sur les temps forts de son cheminement musical.

ADO, J'ETAIS FAN DE HARD-ROCK
A 12-13 ans, j’ai acheté mon premier disque. C’était Iron Maiden. Je l’ai acheté pour la pochette, je passais mon temps à le dessiner. Je suis devenu hard-rocker vers 13-14 ans à cause de leur mascotte, Eddie (un personnage hideux qui figure sur la plupart de leurs pochettes). J’étais dingue du graphisme. Ca explique aussi l’importance des pochettes pour moi. Très longtemps j’ai acheté des disques en fonction des pochettes, car il y a rarement de mauvais disques dans de très belles pochettes. Je vivais alors à Marseille, où j’ai grandi.

MON PREMIER GROUPE DE ROCK S'APPELAIT LOUBA
C’est à Versailles, qui me colle à la peau alors que je n’y ai passé que quatre ans de ma vie, de 15 à 19 ans, que j’ai monté mon premier groupe avec Pierre Michel, futur label-manager de Solid. Il me dit "j’achète une guitare, achète-toi une basse". On a ensuite demandé à Mr Learn de chanter, puis on a trouvé un batteur. Le groupe s’appelait Louba, le nom de ma chienne.

On voulait ressembler à Violent Femmes. J’écoutais beaucoup de choses, beaucoup de new wave, mais Violent Femmes était alors mon groupe mythique. Joy Division a aussi été une très très grosse influence pour moi, en particulier la basse de Peter Hook. Pourtant, je sentais que l’énergie de la new wave était trop dark, qu’il fallait faire quelque chose de plus festif. Dès les premières répétitions avec Louba, j’ai eu la révélation, j’ai su que je voulais faire de la musique.

Superdiscount "Prix Choc" (clip signé Marie de Crécy)

NIAGARA ET DAHO POUR MON PREMIER STAGE EN STUDIO
Juste après le bac, je prends une chambre à Paris et je m’inscris à Jussieu, sans conviction. Mon intention est de faire de la musique. Je suis une formation d’ingénieur du son et l’animateur du stage me pousse à postuler au Studio Plus 30 où ils cherchent un assistant. Là ça colle et c’est une chance incroyable. Car j’étais fan de musique mais je n’y connaissais rien en technique. Au début, mon boulot se limitait à apporter les cafés et à foncer quand il y a besoin de brancher des câbles.

Les premières séances, avec Philippe Zdar en ingénieur du son, c’était sur l’avant-dernier album de Niagara, et puis Etienne Daho et Bashung. De super souvenirs. A l’époque j’écoute encore pas mal de new wave mais je découvre alors le hip-hop grâce à Philippe Zdar et, via les samples, le funk et la soul. Sly & The Family Stone, Curtis Mayfield, c’est une révélation et un vrai changement. A l’époque, mes potes de Versailles se moquent de moi, c’est comme si je passais à l’ennemi.

LE CHOC DE LA PREMIERE RAVE
Un soir, avec Philippe Zdar, nous allons sur une péniche au pont de Suresnes, la péniche Delo, à une soirée Trans Body Express. Je ne me souviens pas de qui jouait : en fait, j’ai mis six mois à me rendre compte qu’il y avait un dj. D’ailleurs tout le monde s’en foutait, il jouait dans un coin. Il y avait du bon son et de bonnes drogues. Tout le monde dansait, bras en l’air, tu avais tellement d’amis que tu ne t’emmerdais pas à regarder un mec qui passait des disques. Un club qui danse sans regarder le dj, c'est un truc qui ne reviendra plus. De ce point de vue, le précepte de la techno de mettre la musique au premier plan et de ne pas se montrer pour éviter le star system est un échec.

Motorbass "Wan Dence" (extrait de l'album "Pansoul" 1996)
MOTORBASS, MON PREMIER ALBUM AVEC ZDAR
Six mois après cette rave, nous aménageons avec Philippe et un troisième coloc dans un immense appartement de Montmartre. C'est un duplex incroyable où les copains passent sans arrêt, et que le propriétaire nous loue pas cher durant sa mise en vente. Ca va durer deux ans. Là, je m'amuse sur mes machines alors que Philippe travaille sur des samples. On s'échange le tout via des disquettes et on sort le premier maxi de Motorbass, "Visine", en 1993. C'est de la techno avec des samples mais de la techno quand même. On loue une R19 décapotable et on va le vendre dans les magasins jusqu'en Belgique. Puis un distributeur nous en prend 100 d'un coup.

Comme ça frémit, on sort un second maxi, "Trans-Phunk", qui marche encore mieux. Du coup, on en arrive à vouloir faire un album. A l'époque c'est un format inexistant dans la techno, qui ne fonctionne qu'à coups de maxis. On sort "Pansoul" (disque séminal de la french touch et devenu cultissime NDLR) composé entièrement dans cet appartement montmartrois que nous venons de quitter. La magie et l'âge d'or de notre collaboration s'arrête avec lui. Nous retentons de cohabiter mais ça ne fonctionne plus, je rencontre mon épouse, j'ai des enfants, le rythme n'est plus le même. Lorsqu'on tente de retravailler ensemble, l’album a déjà pris une place très impressionnante à laquelle il est difficile de donner une suite. On a l'ambition bloquante de faire un truc dément. Or, quand tu bosses plus, tu perds en fraîcheur. Refaire un album aujourd'hui ? Non, ça me paraîtrait tiré par les cheveux. Rien que d’y penser ça m’angoisse, imaginer l’effet d’annonce Motorbass 2 m’emmerde d'avance.

"Am I Wrong" extrait de l'album "Tempovision" (clip signé Geoffrey de Crécy)
L'AVENTURE SUPERDISCOUNT
Nous créons le label Solid avec Pierre-Michel Levallois, Alex Gopher et moi. Le microcosme techno parisien se prend alors très au sérieux. L'idée de sortir des maxis sous le nom peu crédible de Superdiscount avec des morceaux titrés "Prix Choc" ou "Le Patron est devenu fou" vient de là. En revanche, je suis très ambitieux pour la musique, je veux produire une house racée et élégante...sur laquelle je vais devoir m'asseoir. L'agenda de malade que l'on s'impose pour les sorties est tel que je dois produire mes morceaux dans l'urgence absolue. Apparemment, la méthode me réussit et le succès nous pousse à les réunir en un album. La promo de Superdiscount va être interminable et s'étaler sur plus de deux ans.

MON OPERA TECHNO INEDIT AVEC DAMON ALBARN ET KEREN ANN
Après Tempovision, les samples me gonflent. J'ai besoin d'un moyen plus rapide et plus frais de faire de la musique. J'achète des synthés, des boîtes à rythmes et des consoles analogiques, du matériel vintage. Cette nouvelle façon de travailler m'inspire et je produis rapidement pas mal de morceaux qui ont un son tellement particulier que j'ai l'idée d'en faire une comédie musicale. En me basant sur une douzaine de morceaux bouclés, j'écris un scénario d'opera techno que j’envoie à des artistes que j'aime en leur demandant d'interpréter un rôle. Beaucoup sont très réceptifs,  j'ai des réponses enthousiastes.

Je réussis à avoir Damon Albarn en featuring sur un titre, Keren Ann sur un autre et Kele Okereke de Bloc Party sur un troisième. Mais c'est un processus trop lent et je sors Superdiscount 2 pour ne pas perdre le fil (voir ci-dessous). L'album marche si fort que je me retrouve deux ans sur la route tous les week-ends. Quand je rentre la semaine, je me remets sur la comédie musicale. Mais je suis rincé, je ne peux plus écouter un kick, il me faut de la douceur, de la guitare séche. Du coup, le projet prend une direction hyper baba cool ! (rires). Aujourd'hui, le projet est en stand-by mais toujours pas enterré.

"All Right" Etienne de Crécy dans le Cube
LE VIRAGE TECHNO DE SUPERDISCOUNT 2
Cette comédie musicale prenait un temps fou, et pendant ce temps je ne sortais pas de musique. Je me mets alors la pression pour sortir un album. C'est mon troisième en solo mais il s'appelle Superdiscount 2 parce que je l'ai composé dans les mêmes conditions que le premier, dans l'urgence, en l'espace d'un mois et avec des tas d'amis : Alex Gopher, Dj Mehdi, Philippe Zdar et Boombass de Cassius.  A ce moment là je ne supporte plus le sampler. Le son a changé, on passe à autre chose, le Pulp ouvre à Paris, l'électroclash arrive, et tout ce qui est house sonne très chiant.

Je reviens à la techno que j'écoutais dans les raves, des morceaux qui se démodaient très vite mais qui étaient frais, très clubbing. J'achète une TR 808, une TB 303, tout le matériel Roland et l'ordinateur ne fait plus partie du processus de création. En France, Superdiscount 2 est passé totalement à côté de son public. Mais il a très bien marché partout ailleurs en Europe, et en particulier en Allemagne et en Angleterre où il a influencé toute une génération de producteurs. Avec Alex Gopher et Julien Delfaud, nous partons sur la route. Comme le son est nouveau, on commence le live par de petits clubs mais on termine sur de très grosses scènes.

Etienne de Crécy "365"
LE DECOLLAGE DU CUBE
Avec Superdiscount 2 en live, lorsqu'il y avait une captation de concert, je ne pouvais pas regarder, j'avais envie de pleurer. Le spectacle était nul : trois chauves devant leurs machines, ça n'évoquait rien ! (rires). Lorsque Jean-Louis Brossard me propose de faire un live aux Transmusicales pour décembre 2007, je me dis qu'il me faut un stage design. En octobre on me présente le duo d'architectes 1024 (ex du collectif Exyzt). Ils me proposent un projet de Cube : une structure légère constituée d'échafaudages sur lesquels est tendu du tulle, support à des projections topographiques. Je suis enthousiaste. On affine ensemble le rendu.

Résultat : concert réussi aux Transmusicales puis énorme succès sur internet. Les tourneurs et les managers du monde entier se mettent à éplucher le concept sur le web pour s'en inspirer. Il se trouve que le Cube nécessite le noir total pour opérer. Cette contrainte va me servir : en 2008 je me retrouve à passer en dernier au festival américain Coachella pour ces besoins d'obscurité, c'est à dire... en tête d'affiche ! Du coup, deux mois avant le festival, tout le monde se demande qui je suis. Comme la réponse se trouve dans les vidéos sur internet, ça fait un buzz de fou. Le jour même, à Coachella, le moindre roadie qui passe dans la tente pendant la balance me glisse d’un air entendu : « on attend de voir ton show avec impatience, tu sais ». Aujourd'hui, les plus gros artistes de techno font de la projection topographique, de Skrillex à Amon Tobin en passant par Deadmau5.

Jai tourné deux ans avec la première version du Cube et j'ai tout changé en 2010 avec une nouvelle version dont sont tirés tous mes derniers maxis, comme "No Brain" et "Binary". En fait, le live avec le Cube a pris le pouvoir : mes singles sont extraits du concert et ils sont nécessairement autoritaires, un peu martiaux. Ca tabasse et les jeunes aiment ça, mais l'énergie de la maximale, moi aussi j'adore ça ! J'ai passé avec des moments inoubliables.

"Scratched" (clip signé Geoffroy de Crécy)

Les dates françaises et belges de la tournée d'Etienne de Crécy :
9 Juin à Tours - Aucard (Dj Set)
1er Juillet à Arras - Main Square Festival (Live)
11 Juillet à Paris - Wanderlust (Dj Set)
18 Juillet à Gand - Vooruit (Dj Set)
10 août à Paris - Social Club (Dj Set)
11 août à Laguiole - Les Estivales (Dj Set)
24 août à Bree - Houza Palooza (Dj Set)
13 octobre à Paris - Olympia (Live 2.0)