Cosmic Machine : la compil des pionniers de l'électro made in France

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Publié le 16/10/2013 à 11H20
La pochette de la compilation de Cosmic Machine est signée Philippe Druillet.

La pochette de la compilation de Cosmic Machine est signée Philippe Druillet.

© Philippe Druillet/Because Music

Les Français n'ont pas été les derniers à se mettre à la musique électronique. Leur contribution a été non négligeable aux premiers temps des ritournelles synthétiques. La compilation "Cosmic Machine" documente cette époque fébrile à la charnière des années 60 et 70 en exhumant 20 titres électroniques made in France. Jean-Michel Jarre et Cerrone y voisinent avec Patrick Juvet et Pierre Bachelet.

Un monde tourné vers le futur
Fin des années 60, début des années 70. Le monde se passionne pour le futur. Neil Armstrong pose le pied sur la Lune. Stanley Kubrick emmène le cinéma dans les étoiles avec "2001 : l’Odyssée de l’Espace". Mais quelle est la B.O. du quotidien de l’époque ? Le synthétiseur révolutionnaire Moog débarque et fait souffler un vent de folie sur la musique via "Pop Corn", premier hit mondial synthétique de l'histoire (1969).

En France,  la bombe futuriste "Messe pour le temps présent", composée pour le ballet Béjart par Pierre Henry (inventeur de la musique concrète) et Michel Colombier (compositeur de musiques de films), est sortie deux ans plus tôt (1967).  A sa suite, toute une génération de musiciens et d’ingénieurs du sons français s’emparent des nouveaux synthétiseurs analogiques (Mini Moog, Arp 2600, Arp Odyssey…).
Des Français en avance sur leur temps : la "French Touch" avant l'heure
Parmi eux, Jean-Michel Jarre, Jean-Jacques Perrey et Cerrone mais aussi, plus étonnant, François de Roubaix, Patrick Juvet et Pierre Bachelet. La compilation "Cosmic Machine" documente cette époque de balbutiements en exhumant 20 titres synthétiques plus ou moins connus.

L’idée était de montrer que « plein d’artistes français, y compris très grand public, on fait à cette époque de la musique qui était en avance sur son temps », nous explique Olivier Carrié, alias Uncle O, artisan de cet album. Collectionneur de vinyles impénitent, déjà aux manettes de plusieurs compilations remarquées dont "Shaolin Soul" (les originaux soul samplés par le Wu-Tang Clan), il ouvre sa malle aux trésors pour démontrer « la contribution non négligeable des Français » aux débuts de la musique électronique. Hélas ni Pierre Henry ni "Messe pour le temps présent", ni même les expérimentations fertiles de Christophe, ne sont au menu. Question de droits.

Dès le départ, la musique synthétique était loin d’être monolithique. Rien que sous la bannière « cosmique » de cet album cohabitent des genres très différents. Stimulée d’abord par les expérimentations audacieuses du Groupe de Recherches Musicales de Pierre Shaeffer (inventeur notamment des samples et les loops), elle part vite dans tous les sens, «de l’easy-listening au psychédélique, au disco et au planant.» Et sert aussi bien le cinéma que la pub et le dance-floor.

«Le point commun de tous ces titres c’est que même si les artistes lorgnaient tous plus ou moins vers les Etats-Unis et l’Allemagne, on distingue une patte française dans les mélodies et les arrangements. C’est la vision et la sauce française de ces musiques alors émergentes», analyse Uncle O.
La pochette de Cosmic Machine est signée Philippe Druillet, auteur de BD culte.

La pochette de Cosmic Machine est signée Philippe Druillet, auteur de BD culte.

© Philippe Druillet
Druillet signe la pochette
Pour la pochette de "Cosmic Machine", ce graphiste de formation frappe fort et juste avec une magnifique oeuvre de Philippe Druillet. "Je m'étais dit, puisqu’on est dans des vieilles choses, on va rester dans le délire jusqu’au bout. J’avais pensé à Druillet, Moebius ou Caza", se souvient Uncle O.

"Druillet était en tête de ma liste et notre rencontre s’est très bien passée. Il m’a dit ‘prends ce que tu veux’ dans mes planches de BD. Mais ça n’a pas été évident parce que malgré son énorme production, il n’a plus rien ! Il a beaucoup vendu au fur et à mesure à ses fans du monde entier et d’autres choses se sont perdues à l’époque de Metal Hurlant. Le dessin de la pochette est extrait de l’album Salambo."

De Temps X à "Laura les ombres de l'été"
A qui s’adresse cette compilation ? Aux nostalgiques pour lesquels le générique de l’émission "Temps X" (des frères Bogdanov) signée Didier Marouani sera sans doute une madeleine de Proust. Mais aussi aux artistes qui y trouveront des perles et matière première à faire des boucles. Ainsi qu’aux curieux de tout poil.
On va il est vrai de surprise en surprise à l’écoute de cette compilation. Au rayon des curiosités, beaucoup de bandes originales. "Le Rêve" de Patrick Juvet, composé pour la BO du film de David Hamilton "Laura les ombres de l’été" (1979), mais aussi le bref "Survol" du compositeur François de Roubaix, refusé par le commandant Cousteau pour son documentaire "L’Antactique". On y retrouve également "Motel Show" de Pierre Bachelet, écrit pour "Le dernier amant romantique" de Just Jaeckin (Emmanuelle).

Gang Starr sample Jean-Jacques Perrey
On y découvre les titres récemment réinjectés dans le présent, comme "E.V.A" de Jean Jacques Perrey, samplé par le groupe de hip-hop américain Gang Starr pour "Just to Get a Rep", et le très moderne "Ombilic Contact" de The Atomic Crocus alias Bernard Estardy, samplé en 1999 par le groupe de rap de Philadelphie High and Mighty.
Jay-Z sample un Français... qui ignore qui il est
Mais encore "Spirit" d’un certain Frédéric Mercier, samplé sur "What We're Talkin about" de Jay-Z (extrait de "The Blueprint 3"). «Sur cet album qui a vendu des millions de copies, le sample est plus que reconnaissable », explique Uncle O. «Et Jay-Z a d’ailleurs eu l’amabilité de citer l’artiste dans les crédits. Mais Frédéric Mercier, devenu photographe, et qui n’a fait que deux disques dans sa vie, n’a plus de label depuis longtemps ni d’édition à la Sacem. Quelqu’un l’a appelé cette année en lui disant qu’un rappeur hyper célèbre l’avait samplé et il est tombé de sa chaise, il ne savait même pas qui était Jay-Z ! »…
Jay-Z n’est pas le seul à s’intéresser à Frédéric Mercier : selon Uncle O, de nombreux jeunes musiciens en sont fans, à commencer par Gaspard Augé de Justice. « Il est très très féru des musiques de ces années là et il est fanatique total de Mercier. Alors qu’il a dû sortir 500 exemplaires de « Spirit » à l’époque, Gaspard en a un exemplaire dans sa collection. »

Résurrection pour Black Devil Disco Club
Dans le genre revenu d’entre les morts on remarque également "Love Machine" de Space Art, qui semble avoir très fortement inspiré le "Sexy Boy" de Air. Ou encore l’inédit "That is to be" de Bernard Fevre, qui a fait un retour très remarqué dans la musique électronique ces dernières années avec son projet de dance Black Devil Disco Club, bide total en 1978, mais remis au goût du jour par les Chemical Brothers et réédité avec succès par Aphex Twin sur son label Rephlex en 2004.
Les tropiques synthétiques du père d'un Daft Punk
Et puis il y a le Graal de la rareté, la curiosité par excellence, dont on se serait passés musicalement parlant, mais tellement jouissive pourtant : l’inédit "Aqua" de DVWB, un titre de danse tropical et synthétique derrière lequel se cache Daniel Vangarde, le père de Thomas Bangalter de Daft Punk.

Et des perles, Uncle O en a encore plein sa musette. Cet été justement, ce "crate digger" (chercheur de vinyle) frénétique a déniché sa dernière perle pour 50 centimes sur un marché provençal. Un 45 tours en parfait état signé Daniel Vanguarde. « On lui a envoyé et il a dit «Ah la la, je ne me souvenais plus que j’avais fait ça ! ». Il sera peut-être sur la prochaine compilation. »

"Cosmic Machine, A voyage into french cosmic & electronic avant-garde" (Because Music) est sorti le 14 octobre 2013