Air : Objectif Lune

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 07/02/2012 à 09H24
Air, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin

Air, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin

© Wendy Bevan (Emi Music France)

Astre bienveillant, la Lune est une vieille amie de Air. Normal pour un groupe en apesanteur. Il y avait eu « Moon Safari », leur premier album en 1998, il y aura désormais « Le Voyage dans la Lune » à marquer d’une pierre (de lune) dans leur discographie. Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel nous expliquent le pourquoi du comment.

"Une occasion à ne pas louper"
Tout est parti d’une proposition alléchante : composer la bande originale du film muet de Georges Méliès de 1902 "Le Voyage dans la Lune", premier film à effets spéciaux qui a fasciné plusieurs générations de cinéphiles et inspiré les chercheurs de la Nasa pour l’exploration du satellite de la Terre.

La version restaurée et recolorisée de ce film, évènement cinématographique qui a demandé 12 ans de travail, ne pouvait aller à Cannes sans habillage musical. La production s’étant réveillée au dernier moment, il fallait faire vite : tout boucler en moins d’un mois. Mission impossible ? Nicolas Godin et Jean-Benoît Dunckel, recommandés par Olivier Assayas pour offrir une touche moderne à ces images vieilles de plus d’un siècle, n’ont pas hésité une seconde.

«C’était une occasion à ne pas louper», se souvient Jean-Benoît Dunckel. « On te propose un super clip vidéo avec un grain à la Tim Burton, dont le réalisateur est adulé par les plus grands cinéastes du monde entier, ça ne se refuse pas ! D’autant que le film était suffisamment court (15 minutes) pour se regarder d’une traite sur Youtube, et suffisamment long pour nous permettre de raconter une histoire en musique ».

"Sonic Armada" (qui correspond au coeur du film, l'épisode sur la Lune)

"On a pu travailler à la micro-seconde près"
Air a eu de surcroit le privilège de la carte blanche absolue. Et son revers : aucun droit à l’erreur. Cela ne les a pas tétanisés pour autant, au contraire. Les deux complices ont foncé avec une copie du film dans leur studio, une merveille sur-mesure situé dans les hauteurs de Belleville, où nous les avons rencontrés en janvier.

« On se projetait le film, on jouait sur les images et on recommençait », raconte Nicolas. « La différence avec un film normal c’est que tout était déjà monté, pas de risque de changement de scène de dernière minute. Du coup c’était hyper précis, on a pu travailler en fusion, à la micro-seconde près : si un type clignait des yeux à l’image, on pouvait faire correspondre un petit bruitage. Mais il a fallu se limiter et doser subtilement pour ne pas tomber dans la redondance et l’indigestion ».

Exit le bonimenteur de l'époque de Méliès, place à la pop psychédélique
L’autre différence avec un long-métrage normal c’est que dans un film muet, la musique sert de dialogue, pas question de broder sur un thème musical, « il faut du neuf à chaque scène », souligne Nicolas. Du temps de Méliès, lors des premières projections de "Le Voyage dans la Lune", il n’y avait pas de musique mais un « bonimenteur » chargé d’assurer la narration. Air lui a substitué une bande originale moderne, riche et enlevée, aussi psychédélique que les images, ponctuée de bruitages et de clins d’œil humoristiques. Dès la première scène, celle de l’assemblée des savants astronomes (« Astronomic Club » sur le disque), barrissements et caquètements de volailles résonnent au second plan. Moins anodin qu’il n’y paraît.

« Les éléphants, c’était pour souligner la notion de pachydermie à laquelle tu te heurtes quand tu veux sortir du lot (ici en l’occurrence le savant qui émet l’idée d’aller sur la Lune) », souligne Nicolas. « C’est pareil avec le caquetage du poulailler : ce sont les ricanements dès que tu tentes quelque chose de différent, dès que tu fais preuve d’audace. En tant qu’artiste, tu es toujours isolé quand tu traces ton chemin. C’est quelque chose que j’ai senti chez Méliès et qui m’a bouleversé. Je me suis senti en empathie ».

Au final, ils l’avaient pressenti, ce travail les a inspirés pour la composition d’un album entier. « L’imagerie de ce film est tellement forte, la version colorisée a tellement atomisé l’éventuel côté poussiéreux, que l’association pouvait fonctionner sur la durée d’un disque. Nous avons composé 10 morceaux pour 14 minutes de film. » 

Extrait N°4 du film de Méliès restauré et scène finale (qui correspond à "Parade" sur le disque)

Un album plus incarné, fourmillant de détails et de percussions
Sur ce septième album studio, long d'un peu plus de 30 minutes, on reconnaît instantanément la patte de Air, ses textures raffinées et ses climats tour à tour liquides ou en apesanteur. Mais il y a aussi cette fois quelque chose de plus incarné, de plus consistant, et moins de joliesse ornementale que par le passé. 

La nouveauté vient en partie de la profusion de percussions et de l’utilisation récurrente de timbales, sortes de tambours, pour marquer le rythme à la façon de « Ainsi parlait Zarathoustra » de Richard Strauss (B.O. de « 2001 l’Odyssée de l’Espace »). Nicolas et Jean-Benoît, grands amateurs de claviers analogiques, ont aussi osé jouer avec un nouveau programme d’iPhone (le Reaktor) et un iPad, parcequ’ils « produisent des sons que nous n’avions jamais entendus ».

Si la majorité des morceaux correspond à une scène du film, et notamment les très denses "Astronomic Club", "Sonic Armada" et "Parade", plusieurs titres, en particulier les joyaux que sont "Seven Stars" (avec la voix de Victoria Legrand de Beach House) et "Who Am I Now ?" (avec Au Revoir Simone au micro), ne figurent pas dans la B.O. Elles en ont pourtant la couleur et la saveur.

"L'équipe de Méliès c'était des jeunes qui se marraient"
De tous leurs albums, "Le Voyage dans la Lune" est-il le plus conceptuel ou le plus psychédélique ? « C’est le plus sauvage, le plus brut », répondent-ils sans hésiter, « Nous n’avons carrément pas mixé les morceaux ». Et il s’agit sans doute de l’album au monde le plus en empathie avec une autre œuvre… à plus d’un siècle de distance.

« Nous voulions redonner du plaisir à voir ce film,  faire en sorte qu’il soit efficace avant tout comme divertissement, pas qu’il soit juste bon à voir pour sa culture générale. On pense y être arrivés. Au fil du processus, nous nous sommes énormément familiarisés avec les acteurs du film : une des danseuses, on a l’impression de la connaître ! En fait, ils se marraient beaucoup, il ne faut pas perdre ça de vue. Ce film est visionnaire dans ce qu’il a annoncé au niveau de la révolution culturelle des années 60 et du psychédélisme. Il n’y a qu’à comparer la version recolorisée avec la pochette de "Sgt Pepper’s" des Beatles. Méliès et son équipe étaient des jeunes de l’époque qui se faisaient un délire. Ils constituaient l’avant-garde du XXe siècle. On espère que là où il est, Méliès est fier du résultat. »

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«Le voyage dans la Lune» de Air (Emi) sort le 6 février. Il est à l'écoute intégrale ici. Le disque est accompagné d’un DVD contenant le film de Georges Méliès en version recolorisée.