Photographe fétiche de Bowie, Mr Sukita expose à Paris: rencontre

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 18/03/2015 à 13H54, publié le 17/03/2015 à 16H20
Une des photos de David Bowie par Mr Sukita prise en 1973, exposée à la galerie Stardust jusqu'au 31 mai 2015.

Une des photos de David Bowie par Mr Sukita prise en 1973, exposée à la galerie Stardust jusqu'au 31 mai 2015.

© Masayoshi Sukita

Vous avez aimé la rétrospective "David Bowie Is" à la Philharmonie ? Vous allez adorer l'exposition parisienne consacrée à l'un des photographes phares de la carrière de Bowie : Masayoshi Sukita. Nous avons rencontré ce vénérable maître de la photo japonaise, œil et ami de Bowie depuis 40 ans, à la jeune galerie Stardust où une vingtaine de ses clichés sont à la vente jusqu'au 31 mai.

Une longue amitié de plus de 30 ans

La pochette de l'album "Heroes" de Bowie, c'était lui. Les photos spectaculaires de l'icône rock en costume de vinyl rouge et noir dessiné par le couturier Kansai Yamamoto, que l'on peut voir à l'expo à la Philharmonie, c'était encore lui. Masayoshi Sukita a rencontré David Bowie au début des années 70 et leur amitié, bien qu'elle soit plus spirituelle que bavarde (Mr Sukita maîtrise mal l'anglais de son propre aveu), n'a jamais cessé. En studio, sur scène, dans la rue, à Londres, New York ou Kyoto, le photographe japonais a immortalisé Bowie durant trente ans, et sa dernière séance avec lui date de 2009.

Monsieur Sukita a découvert Bowie en 1972, à Londres. Photographe respecté dans son pays, notamment dans la mode masculine et la publicité, il était venu dans la capitale anglaise pour shooter Marc Bolan de T-Rex, porte-flambeau du glam-rock.
Un des portraits de la toute première séance avec de Mr Sukita avec Bowie, en 1972.

Un des portraits de la toute première séance avec de Mr Sukita avec Bowie, en 1972.

© Masayoshi Sukita
"Je pensais que c'était un danseur d'avant-garde"

"A l'époque je ne connaissais pas Bowie", raconte le septuagénaire, le regard à la fois gai et acéré sous la casquette, appareil photo à portée de main. "Au Japon, les magazines de musique parlaient beaucoup de Marc Bolan de T-Rex, impressionnant avec son look à paillettes, mais pas de Bowie."

"En marchant dans les rues de Londres, j'ai remarqué des affiches pour un concert de Bowie qui m'ont intrigué. Je pensais que c'était un danseur d'avant-garde car il levait la jambe. J'ai décidé d'aller voir le show. Là j'ai d'abord remarqué le public : les gens avaient tous des looks incroyables, c'était le début du glam rock. En voyant Bowie sur scène, j'ai compris toute la dimension théâtrale du musicien."

Dès lors, il n'a de cesse de rencontrer l'artiste pour une séance photo. Un intermédiaire fait passer son book à Bowie, qui, séduit par ses magnifiques compositions en noir et blanc proches de l'esprit surréaliste (M.Sukita nous les a montrées sur son iPad, et on a écarquillé les yeux tant elles étaient belles), l'invite à venir prendre des photos. "Bowie était sensible au surréalisme et cela nous a sans doute réuni.", dit-il au sujet de ces clichés réalisés à l'époque pour une marque de vêtements française, Jazz.
L'un des clichés les plus connus de Bowie en tenue Yamamoto par Mr Sukita (1973), exposé notamment à la Philharmonie. 

L'un des clichés les plus connus de Bowie en tenue Yamamoto par Mr Sukita (1973), exposé notamment à la Philharmonie. 

© Masayoshi Sukita
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Sérénité et confrontation : les deux faces de leurs rapports

Quels sont ses souvenirs les plus vifs de sa première séance avec Bowie ? "A l'époque, j'ignorais les rapports de Bowie avec la mode. J'avais moi-même de l'expérience en la matière et il n'était pas encore très connu donc j'étais en confiance. C'était une séance simple, calme, sereine, naturelle." Bowie lui-même a toujours parlé du climat de paix qui régnait durant les séances avec l'un de ses photographes favoris.

Pourtant, Monsieur Sukita, 76 ans, a une façon étonnante de décrire leurs rapports, moins lisses qu'on l'imagine. "Ma façon de photographier Bowie a toujours été le fruit d'un échange d'énergie entre nous. Au niveau de la créativité, nous nous nourrissions mutuellement. Chacun avait des idées qui rebondissaient sur celles de l'autre.'

"Mais si je dois décrire ces sessions, je dirais qu'elles ressemblaient davantage à un affrontement. Nous nous mesurions l'un à l'autre en silence. Jusqu'à tout récemment, il y a toujours eu cette émotion de confrontation, comme des esprits qui s'entrechoquent. C'est ce qui explique selon moi que notre collaboration ait été si durable."
A droite la photo de l'album "Heroes" et à gauche celle qui la précèdait durant la séance, réalisée au Japon en 1977.

A droite la photo de l'album "Heroes" et à gauche celle qui la précèdait durant la séance, réalisée au Japon en 1977.

© Masayoshi Sukita
Détails sur la fameuse photo de la pochette de "Heroes"

Concernant la séance de photos d'où a été tirée la pochette de "Heroes", sans doute sa photo la plus connue du Thin White Duke, il s'en souvient comme si c'était hier. "David Bowie était au Japon avec Iggy Pop (en promo pour son album "The Idiot") et ils m'ont contacté pour savoir si je voulais les photographier. J'ai fait une heure avec Iggy et une heure avec Bowie.

"Il s'agissait d'un travail personnel, il n'était pas question de faire une pochette de disque. Comme d'habitude, j'ai ensuite sélectionné une vingtaine de clichés de cette séance que j'ai envoyée à David. Deux ou trois mois plus tard, il m'a demandé l'autorisation d'utiliser celle qui orne la pochette de l'album "Heroes". J'étais très fier. Et j'aime toujours autant cette photo."

On a beaucoup dit que la pause de la pochette de "Heroes" était une référence à l'expressionnisme allemand cher à David Bowie. Mais en voyant la planche-contact et les clichés qui la précèdent, on a plutôt l'impression qu'il se passe tout simplement la main dans les cheveux au ralenti. "Je n'ai jamais demandé à Bowie pour quelle raison il avait fait ce geste", dit Mr Sukita.
Bowie et Mick Ronson sur scène à Tokyo en 1973.

Bowie et Mick Ronson sur scène à Tokyo en 1973.

© Masayoshi Sukita
"Je ne demandais jamais d'explications"

"Après les séances avec Bowie, je ne demandais jamais d'explications. Je ne cherchais pas à savoir pour quelle raison il avait fait tel geste, telle expression ou pourquoi il avait l'air ému. En demandant, j'aurais eu peur de casser quelque chose, j'aurais risqué de limiter son expressivité et sa liberté de mouvement. En retour, Bowie ne me demandais jamais pourquoi j'avais voulu faire une photo d'aussi près ou sous tel ou tel angle."

Bowie lui a-t-il demandé l'autorisation lorsqu'il a repris la photo de "Heroes" trouée d'un gros carré noir pour la pochette de son dernier album "The Next Day" sorti en 2013 ? "Non, il ne m'a pas prévenu. Il ne m'a rien demandé. Nous sommes amis depuis 40 ans et nous avons un tel rapport de confiance qu'il n'y a pas besoin de demander l'aval de l'autre. Je ne lui demande pas non plus son autorisation pour sortir un livre de photos de lui."

"Bowie était et reste mon modèle préféré. Les photos que j'ai faites de lui sont une collaboration, elles sont la rencontre de nos deux expressions à un moment donné", souligne-t-il. "Nous étions tous les deux libres dans cet échange. Et cela se passait de mots."

(Merci à Yoko Nakamura pour la traduction en simultané des propos de Mr Sukita)

Exposition David Bowie par Masayoshi Sukita
Galerie Stardust jusqu'au 31 mai 2015
Tous les jours de 13h à 19h (et dès 11h le samedi)
Les tirages sont en vente de 280 à 4.150 euros pièce