"Un oiseau s'est posé", Gérard Manset ne voyage plus seulement en solitaire

Par @Culturebox
Publié le 20/05/2014 à 12H28
Détail de la jaquette de "Un oiseau s'est posé"

Détail de la jaquette de "Un oiseau s'est posé"

© Gérard Manset

Gérard Manset publie "Un oiseau s'est posé", un double album qui parcourt la carrière du chanteur le plus discret de la scène française. De dEUS à Axel Bauer en passant par Raphaël, Mark Lannegan et Paul Breslin, il a invité quelques artistes à ajouter leurs couleurs à sa propre palette. Manset, pour une fois, ne voyage pas en solitaire et le résultat est plutôt convaincant.

Gérard Manset est un artiste à repentirs. Dans le sens du mot "repentir" qui donne aux peintres l'envie de rajouter une touche à un tableau terminé. Lui n'en a jamais fini. Son oeuvre toute entière est constamment en progrès, constamment mouvante. Quiconque a suivi l'artiste depuis ses débuts avec l'ovni "Animal, on est mal" le sait : il ne faut jamais se défaire des vinyles de Manset, ni de ses anciens CD... On risquerait de perdre des morceaux. C'est le cas par exemple d'une des chansons qui l'ont fait connaître au grand public : "Marin' bar". Elle figure sur l'album "L'atelier du crabe" en 1981, puis a complètement disparu de la discographie officielle de Manset sauf à l'occasion étonnante d'un "Best of" inattendu sorti en 1999. Elle ne lui plaisait plus, elle lui semblait trop commerciale, trop dansante, ne collait plus avec l'image de lui-même qu'il se faisait. Elle n'est pas la seule.

"Un oiseau s'est posé"
"Un oiseau s'est posé" procède de cette constante révision de son parcours par l'artiste de 68 ans qui n'a jamais eu la moindre complaisance vis à vis de celui qu'il fut. Le double album est un voyage dans l'oeuvre de cet auteur compositeur hors de toutes les normes. Il a choisi dix-sept de ses anciennes chansons et les a réinterprétées, réorchestrées et, pour cinq d'entre elles, a invité d'autres artistes à en partager l'enregistrement. Il a pour l'occasion écrit une chanson nouvelle, éponyme de l'album.

Pas perdu et pourtant...
On n'est pas perdu à l'écoute de cet album. Et pourtant le Manset qu'on y rencontre n'est plus tout à fait l'interprète détaché auquel il nous avait habitué. Il s'implique davantage dans l'interprétation, apporte des nuances, des sentiments qu'il s'interdisait autrefois. Manset paraît plus rock, plus passionné ("Entrez dans le rêve"). Il appuie sur les mots là où, autrefois, il était comme le témoin de ses propres paroles.


Se frotter à d'autres mondes
En 1996, "Route Manset" rassemblait des versions de ses chansons interprétées par d'autres chanteurs (Dick Annegarn, Salif Keita, Cheb Mami, Brigitte Fontaine, Alain Bashung, Pierre Schott, Jean-Louis Murat, Francis Cabrel et Françoise Hardy). Cette fois, avec "Un oiseau s'est posé", c'est sa voix, mais pas seulement, qui reprend les chansons recueillies à l'écoute de ses dix-neuf albums.
Manset affirme ne jamais s'écouter. Il a pourtant du le faire pour la préparation de ce nouvel album. Il a choisi certaines perles qu'on aurait crues intouchables, l'immense "Lumières" (1984) par exemple, ou "Elégie funèbre " tirée de "La mort d'Orion" (1970) devenu "Cover me with flowers of mauve" avec Mark Lannegan, et encore "Il voyage en solitaire" (1975) mué en un magique et désespéré "No man's land motel" avec Paul Breslin. On n'aurait jamais imaginé une rencontre avec Axel Bauer. Et pourtant, la voix de basse de l'interprète de "Cargo de nuit" apporte une profondeur sonore qui s'accorde bien avec la fragilité apparente de celle de Manset sur la nouvelle version de "Celui qui marche devant" (1972). A contrario, la frêle voix de Raphaël, fournit un contrepoint plein de fluidité sur "Toutes choses" (1989).
 

Video non officielle de "Matrice" version 2014

Auteur, compositeur et interprète. Certes, mais bien plus cela, Manset ne saurait se réduire à son activité musicale. On le sait également écrivain, photographe, dessinateur et... voyageur. C'est lui qui signe la très belle image d' "un oiseau s'est posé" qui le montre, mais de dos. Manset ne se montre pas. On l'aperçoit, guère plus, sur certaines pochettes d'album, jeans effrangé, tee shirt large et lunettes de soleil. Routard sans doute, proche des habitants des pays où il séjourne. Partout, entre Paris, le royaume de Siam ou Phnom Penh, Manset reste à l'affût de l'idée, du vers, de la mélodie. Il fut une époque où il pouvait demander à changer d'hôtel parce que la disposition de la chambre ne lui permettait pas de poser à portée de main un carnet et un crayon pour noter ce qui lui viendraient pendant la nuit.
Manset ne passe plus à la télévision, la dernière fois doit remonter au début des années 70. On l'entend parfois à la radio, pas n'importe laquelle et pas avec n'importe qui, mais alors il est impossible de réécouter l'émission. Aucun enregistrement ne reste à la disposition des auditeurs. L'artiste le dit, celui qui veut l'écouter doit fournir un effort. Pour ce dernier album, Manset a fait celui de rencontrer plusieurs journalistes de la presse écrite. A tous, il a dit grosso modo la même chose.
Qu'il faille faire un effort plaît bien à ceux qui le suivent depuis plusieurs décennies. L'impression peut-être d'appartenir à un gotha de privilégiés qui s'enthousiasment d'une joie presque physique à l'écoute de chansons que les autres trouvent tristes à pleurer.