Rencontre. Gauvain Sers sort "Pourvu", un premier album très prometteur

Par @Culturebox
Mis à jour le 11/06/2017 à 12H56, publié le 08/06/2017 à 12H35
gauvain-sers-pourvu © Frank Loriou

Il était très attendu par le public qui a découvert le chanteur ces dix derniers mois grâce à une émission d'hommage à Renaud à laquelle il participait. Ça y est, le premier album de Gauvain Sers est terminé. "Pourvu" sera disponible dans les bacs le 9 juin. Entre deux concerts, le chanteur à casquette en velours côtelé marron a répondu à nos questions en toute simplicité.

Après avoir joué en première partie de Tryo en 2016, Gauvain Sers a touché un public encore plus large en assurant la première partie du Phénix Tour de Renaud depuis l'automne 2016. Il a parallèlement continué à tourner en solo, avec de nombreuses dates à guichets fermés, s'est illustré au Printemps de Bourges, et a finalement signé un contrat chez Mercury pour y enregistrer son premier véritable album (le disque EP vendu en tournée étant autoproduit et avec seulement 5 titres).
 

Début mai, un mois avant la parution de l'album, ça commence fort avec la mise en ligne du clip de la chanson titre "pourvu", réalisé par Jean-Pierre Jeunet :
Depuis 2 semaines, sa chaîne YouTube en dévoile les coulisses à travers ce making-of, où l'on entend les réactions du chanteur, mais aussi celles de Jeunet ou de Daroussin :
Pour l'anecdote, Jean-Pierre Daroussin connaissait déjà la chanson explique le chanteur. "Quelqu'un a dit à sa femme : il y a un chanteur qui parle de ton mari dans une chanson et du coup il l'a écoutée. Quand Jeunet l'a appelé, il a tout de suite dit oui, il a été super. Il est venu pour tourner une scène, ça s'est fait très simplement, ça a été très rapide, parce qu'il est très doué. Ça a été un beau moment de le rencontrer, c'est un acteur que j'admire beaucoup, ainsi que l'humain derrière l'acteur, c'était une belle rencontre. Que ce soit Jeunet, Daroussin ou Darmon, ils ont tous joué le jeu d'une manière assez dingue, très sympa de leur part, très généreux."

Un 1er album pour un jeune chanteur en pleine ascension

A chaque nouvelle publication ou après chaque concert, les réseaux sociaux sont en effervescence. Une bulle de fans suit assidûment le chanteur depuis plusieurs mois, et ne cache pas son impatience de pouvoir enfin écouter l'album. "Ça met un peu la pression" avoue le jeune creusois. Nous aussi nous l'attendions, nous avons pu l'écouter, et en discuter avec son auteur.

 

Culturebox : Depuis l'automne dernier, tout s'accélère pour vous : la tournée avec Renaud, le contrat chez Mercury, un clip réalisé par Jeunet... Comment ça se gère le succès ?
Gauvain Sers : Pour le moment plutôt bien. Il y a eu plein de belles choses depuis octobre, tout ne s'est pas passé en deux semaines. Pour l'instant tout va bien, je suis tellement super content qu'on ait de plus en plus de gens qui suivent cette aventure-là, que les salles soient remplies, on est en train de vivre un truc super. Je mesure la chance que j'ai, je suis très impatient que l'album sorte pour avoir l'avis de tout le monde.
 
Ça se ressent quand les gens viennent vous voir après les concerts ?
Il y a un engouement, ça fait plaisir que les gens soient contents. On commence à jouer dans des salles plus grandes, les gens reprennent les chansons, ce sont des moments assez privilégiés, des choses que je ne vivais pas avant la tournée avec Renaud, et c'est très touchant.

 
Les chansons ont bénéficié de nouveaux arrangements. Comment se sont déroulées les sessions d'enregistrement ?
Martial fait la plupart des guitares. Le réalisateur Robin Leduc fait quelques guitares acoustiques. On est beaucoup parti de ce qu'on fait sur scène avec Martial à deux, et puis on a essayé d'enrober les chansons avec un petit papier emballage, comme un cadeau, en essayant de ne pas trop dénaturer les chansons de bases qui sont très portées par les guitares. On a enregistré à l'ancienne, on était cinq musiciens (chant, guitare, basse batterie, clavier), on enregistrait pas mal en live dans la pièce en jouant tous les cinq en même temps, un petit peu comme ça se faisait dans les années 60, donc c'est ça qui apporte le côté vivant de certains titres, un côté live dans l'album. Même s'il y a eu forcément des réenregistrements (les inévitables overdubbs - NDLR), le corps est quand même très live, et c'est un truc que j'aime beaucoup dans cet album là, les musiciens ont été top, Robin Leduc a eu des idées super sur tous les morceaux.
 
Il y a un très beau duo avec la chanteuse Clio
On fréquentait les mêmes lieux de chansons à Paris. J'aime beaucoup ses chansons, j'aime beaucoup sa voix. On s'est dit qu'on pourrait en écrire une ensemble. Le texte, on l'a fait moitié-moitié, et j'aime beaucoup ce qu'a fait Robin au niveau de la musicalité, un arrangement très sobre qui met le texte en avant. C'est une de mes chansons préférées de l'album.

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© Frank Loriou

Dans l'écriture, j'essaie d'avoir des images où tout le monde peut reconnaitre ce qui se passe, très vite, visuellement, afin d'avoir une espèce de court-métrage dans la tête.

Gauvain Sers


Ce qui est frappant c'est la façon que vous avez de retranscrire le quotidien. Comment écrivez-vous ? Prenez-vous des notes ?
Je prends rarement des notes dans la vie, je regarde et j'observe les gens, les petites choses, j'aime bien m'attarder sur les détails. Je trouve que ce qui est très important dans une chanson pour avoir des images percutantes, c'est d'avoir les petites choses qui font la différence. J'ai vraiment une attirance particulière pour les chansons-portraits, en tout cas qui parlent vraiment des gens, qui essaient de retranscrire l'histoire de quelqu'un ou de plusieurs personnes, ou d'un groupe de personnes. Il y a des chansons qui m'ont toujours beaucoup touché, donc j'ai eu envie d'en écrire aussi. Pour l'écriture, j'essaie plutôt de partir d'un sujet, de quelque chose dont j'ai envie de parler, quelque chose qui me touche, ça vient toujours de là. Et puis après, il y a une phrase importante, une phrase qui pourrait faire un bon titre, j'essaie de me lancer et de dérouler une histoire, avec un début, un déroulement, une chute. Je trouve que les chutes de chansons sont très importantes, le début aussi, la manière d'amener la chanson, de poser le cadre en vraiment quelques lignes pour comprendre tout de suite ce qui se passe, je trouve ça très important. Ensuite, essayer d'avoir des images où tout le monde peut reconnaitre ce qui se passe, très vite, visuellement, et d'essayer d'avoir une espèce de court-métrage dans la tête. C'est ce que j'aime faire, ce que j'aime entendre chez les autres.

Vous écrivez rapidement, comment ça se passe ?
L'écriture vient souvent assez rapidement. Si j'ai un sujet et un angle de vue assez intéressant, ça peut aller très vite. J'essaie d'écrire un petit peu dans l'urgence pour rester dans l'énergie de ce qui m'a donné envie d'écrire la chanson. Après, je reviens dessus évidemment, pour peaufiner des phrases que je trouve un petit peu moins bien, trouver de nouvelles idées, mais c'est rare que je passe six mois sur une chanson, j'aime bien avoir bouclé un texte de A à Z en quatre-cinq jours.
 
Brassens disait que ses chansons n'étaient jamais vraiment finies...
Je n'ai jamais trop eu cette manière-là d'écrire. Je comprends totalement ce qu'il veut dire, il avait l'art de vouloir avoir tout le temps le mot parfait, mais moi, l'essence de la chanson, tout le squelette, et la colonne vertébrale arrivent assez vite. Après, il y a quelques petites retouches, on peut en faire à l'infini, une chanson n'est jamais vraiment finie, on peut toujours la modifier, l'actualiser...

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© Frank Loriou

Cet album est très imprégné par les souvenirs, par ce qu'on laisse derrière soi.

Gauvain Sers


Comment est venue cette idée de textes sans musiques ? C'est du slam ?
C'est plus des poèmes récités que du slam, parce que maintenant dans le slam, il y a un univers musical derrière. C'est venu du fait que sur scène j'aimais bien faire ça au milieu des concerts d'une heure et demie, placer un, deux ou trois textes au milieu pour aérer le tour de chant, pour apporter une petite respiration. Et finalement je me suis dit que c'était dommage de ne pas les mettre sur le CD, parce que je sais que ça plait plutôt aux gens, et je trouve que ça donne une bonne transition entre les morceaux, c'est assez orignal. Ça met le texte plus en avant, les mots, l'écriture. Parfois avec la musique on peut noyer un petit peu le texte. Ici les mots sont devant, ça apporte une autre lecture du texte et j'aime bien. Pour l'anecdote, j'ai essayé de mettre des musiques sur ces deux textes, et ça ne sublimait pas les mots, ça n'apportait pas plus que ça devrait, et j'ai décidé de les garder comme ça.
 
Dans vos chansons, vous parlez souvent de votre enfance, de votre région. C'est important pour vous la notion de racines ?
Oui forcément. Je ne saurais pas expliquer pourquoi, mais c'est vrai que je suis très attaché à l'enfance comme plein de gens et c'est certainement ça qui nous a d'ailleurs rapproché avec Jean-Pierre Jeunet, on aime bien se remémorer tout ça. Là où j'ai grandi, c'est très important pour moi, j'ai beaucoup de souvenirs, de bons moments, d'attachements à cette région de la Creuse. Il y a un côté très nostalgique dans l'album, en tout cas je crois, c'est une émotion que moi j'aime beaucoup. Mais ce n'est pas de la nostalgie triste, c'est plutôt de la nostalgie avec un œil assez bienveillant, et j'y tiens beaucoup. Cet album est très imprégné par ça, par les souvenirs, par ce qu'on laisse derrière soi.
 
Ça fait écho chez plein de gens, ça permet le lien avec le public
On s'identifie tous à des choses qu'on a vécues à l'enfance, à des petits détails. Le poulet du dimanche, c'est un souvenir d'enfance, mais ça continue aujourd'hui, c'est un sujet un petit peu universel que tout le monde a déjà vécu. C'est important que chacun puisse s'identifier dans les chansons.
 

Vous avez chanté "Hénin Beaumont" place de la République entre les deux tours de l'élection présidentielle. Beaucoup de vos chansons abordent des thèmes politiques ou en tout cas citoyens. Vous considérez-vous comme un chanteur engagé ?
Je ne sais pas si je me considère comme un chanteur engagé, mais en tout cas, quand j'écris des chansons, je ne me mets pas de barrières sur les sujets dont j'ai envie de parler. Les chansons viennent parce que j'ai eu envie d'aborder tel ou tel thème, et de temps en temps il y a des trucs un petit peu plus engagés, des coups de colère, des sujets un petit peu plus sociaux quand on regarde un peu ce qui se passe partout autour de nous on a envie de parler de ça. Les chanteurs qui m'ont touché qui m'ont procuré des émotions, depuis tout petit, ce sont des chanteurs qui ne se sont jamais censurés sur des sujets qui pouvaient déranger, et c'est assez naturellement que j'ai eu envie de parler de mon époque à moi. "Hénin-Beaumont", c'est venu le lendemain des élections municipales, j'ai eu un coup de colère en ouvrant les journaux, j'ai eu envie de parler de ça, j'ai eu envie d'imaginer le facteur qui distribuait le courrier dans cette ville-là, de me mettre à sa place, et je trouve que c'est important d'aborder des thèmes actuels, de notre époque, qui n'auraient pas pu être abordés il y a 20 ou 30 ans. J'essaie de le faire avec un regard d'aujourd'hui, sans donner de leçon évidemment, je trouve que c'est le pire dans une chanson de donner des leçons, mais c'est plutôt donner mon avis sans essayer de tricher sans essayer de jouer un personnage.

La période actuelle avec les élections, ou d'autres évènements, est-ce que ça nourrit l'inspiration ?
Tout ce qui se passe nourrit l'écriture, ça vient au quotidien. Si j'ai besoin de parler de quelque chose, je le fais, sans me dire qu'il faudrait que j'écrive une chanson un peu plus engagée ou une chanson d'amour. Ça vient comme ça, sur le moment, une envie, ou un besoin. Tout ce qui se passe en ce moment, il y a plein de choses à dire. Ça ne sortira peut-être pas tout de suite. J'essaie d'engranger des idées, et quand j'ai des moments un petit peu plus calmes, c'est à ce moment-là que les chansons sortent.

L'interview a été réalisée avant les attentats de Londres - NDLR

Vous testez de nouvelles chansons sur scène avant le prochain album ?
Oui c'est un bon moyen de savoir si les chansons sont réussies. L'avis du public c'est le plus important. Parfois on n'est pas très objectif sur ce qu'on fait et on a l'impression qu'une chanson va être ratée et les gens vont trouver ça super, et à côté de ça on va trouver qu'une chanson est super et les gens ne vont pas forcément réagir. Le public c'est un bon moyen de tester les chansons. En ce moment quand on fait un concert d'une heure trente, je chante une chanson qui n'est pas sur l'album, mais sera sûrement sur le deuxième. Mais c'est toujours bien d'en garder plusieurs secrètes pour que les gens puissent écouter des inédites au moment de la sortie de l'album.

Certaines chansons de l'album sont arrangées avec clavier-basse-batterie, allez-vous poursuivre la tournée à deux, ou continuer avec un groupe ?
Jusqu'à la fin de l'année, on continue de défendre le répertoire à deux avec Martial pour essayer de garder ce côté intimiste, être proche des gens. Après, on va avoir besoin d'un groupe, c'est le but pour 2018. On veut y aller étape par étape, on ne veut pas passer de deux en première partie de Renaud à tout de suite un groupe, ça ferait un décalage, on va y aller en douceur.
 

En douceur ou pas, la tournée semble très bien partie. Plusieurs villes dans toute la France, et une date à La Cigale à Paris en octobre. Ne tardez pas à réserver vos places sur le site officiel, elles partent vite !

 

Un premier album riche et varié

Au premier abord, on ne peut s'empêcher de trouver plusieurs similitudes entre Gauvain Sers et Renaud : outre un prénom médiéval et une casquette vissée sur la tête qui rappelle la pochette du premier album de Renaud sorti en 1975, c'est surtout le goût pour la poésie et l'humour, le souci du détail dans la description du quotidien, les galeries de portraits toujours justes ("Le ventre du bus 96"). Et puis cette façon d'écrire si particulière comme le dialogue à la fin de "Mon rameau" (très beau duo avec la chanteuse Clio) qui fait inévitablement penser à ceux des "Charognards".

Mais ce serait réducteur de cantonner l'auteur de "Pourvu" ou "Hénin-Beaumont" à un simple héritier de celui de "Morgane de toi" ou "Hexagone". D'autres influences se font sentir, comme Ferrat pour la peinture de la ruralité avec "Sur ton tracteur", Leprest pour la musicalité des mots et à qui Gauvain Sers dédie une chanson, ou encore Jeunet pour l'attachement à l'enfance ("Dans la bagnole de mon père", "Comme si c'était hier")
On pense aussi à Prévert avec ces deux textes dits sans musique et où les mots sonnent entre poésie et réalisme pour nous évoquer le quotidien d'un SDF ou le repas dominical.

Plusieurs chansons sont déjà connues du public, mais ont été réarrangées. Robin Leduc signe une production sobre et efficace qui met en valeur les textes de Gauvain Sers. Sur certains morceaux une rythmique basse-batterie, parfois des cordes ou simplement un piano, mais surtout le fidèle Martial Bort aux guitares acoustiques et électriques, toujours aussi inspiré et subtil.

Les mélodies de la chanson titre ou "Dans mes poches" sont en passe de devenir des tubes, et la succulente mise en abyme de "Quand elle appelle sa mère" devrait plaire aux nouveaux auditeurs autant qu'elle faisait déjà rire le public.
L'album se clôt, empreint de gravité, par la très belle et tristement actuelle "Mon fils est parti au Djihad". Après la légèreté, l'humour et la poésie, Gauvain Sers nous rappelle qu'il est aussi un auteur sensible et profondément attaché à l'humain.
Assurément, une plume qui sait conter, et avec qui il va falloir compter.

La photo de la pochette de l'album

La photo de la pochette de l'album

© Frank Loriou