[Feuilleton] À travers chants ou la Bretagne en chansons

Par @Culturebox
Mis à jour le 14/08/2015 à 15H35, publié le 28/07/2015 à 15H25
Christophe Miossec

Christophe Miossec

© France 3

Tout l’été, France 3 Bretagne vous propose de feuilleter un catalogue original, celui des chanteurs et des chansons qui ont pour point d'ancrage la Bretagne. Un rendez-vous quotidien d’une vingtaine d’étapes parcourues par Gilles le Morvan et son équipe

1 - Belle-Ile-en-Mer, Laurent Voulzy

L'histoire est incroyable. Nous sommes en 1985. En revenant d'une partie de tennis en région parisienne, dans sa voiture, Laurent Voulzy tombe sur une petite station FM du Val-de-Marne, qui diffuse une chanson qu'il connaît bien, mais qui à cet instant va profondément le toucher. Cette chanson, c’est Belle-Ile-en-Mer, sa chanson. Elle est la face B de son dernier 45 tours "Mes nuits sans Kim Wilde". Enchanté de sa re-découverte, Voulzy se dit que ce titre mérite une autre chance. Il appelle sa maison de disques pour lui demander d’en refaire la promotion. Belle-Ile-en-Mer devient le titre phare. Les radios s’en emparent. Cinq ans plus tard, Belle-Ile-en-Mer est sacrée chanson de la décennie devant 249 autres titres.

2 - Une chanson paillarde N°1 au hit-parade : Suite Sudarmoricaine, Alan Stivell

En 1972, la France entière écoute en boucle la Suite Sudarmoricaine ("Pardon Speied" en breton) d’Alan Stivell. Un vrai succès qui se partage avec la BO du Parrain la 1re place du hit-parade d’Europe 1.

Alan Stivell qui avait quelque temps auparavant entrepris de remettre au goût du jour les airs traditionnels bretons, peut se vanter d’avoir réussi un sacré canular ! Cette chanson, "Le pardon de Spézet", raconte une banale et nostalgique histoire d’amour déçue comme tous les folklores en possèdent des centaines. Mais, un soir, au cours d’un repas, Stivell et ses amis réécrivent le texte à leur façon. De la romance un peu triste ils font une joyeuse chanson paillarde. Il y est question d’un jeune couple qui va découvrir à sa manière la lande bretonne. Malheureusement, le pauvre garçon en revient avec un cuisant souvenir qui lui vaudra une ablation brutale de la partie concernée. Laquelle sera dévorée par un loup-garou qui en mourra. De quoi se taper sur les cuisses à la fin d’un banquet !
Enregistré en 1973 à Knokke

C’est cette version qu’Alan Stivell décide d’interpréter. Comme la musique est bonne et entraînante, "Olympia 72" (le disque) est un succès. Mais tout le monde ne parle pas breton et ceux qui le parlent se marrent ou font les gros yeux… Et comme une bonne blague, comme les marins bretons, elle n’en finit pas de faire le tour de la terre, la chanteuse Nolwenn la reprendra à son compte. Comme une ritournelle, la chanson s‘envole vers une autre destinée. Ne reste plus qu’à apprendre le breton…


3 - Que serait Loguivy sans sa chanson ? Loguivy-de-la-Mer, François Budet

Durant l’été 1965, François Budet, Breton travaillant à Paris, se balade sur le petit port de Loguivy-de-la-Mer (Côtes-d’Armor). Une mélodie lui entre dans la tête. Lui, le guitariste amateur se dit qu’il faudra qu’il en fasse une chanson. Ce qu’il fait quelque temps plus tard. Une amie l’enregistre, donne la cassette au curé, le père Pinot, qui, très fier, la fait écouter à tous ceux qui viennent chez lui. La chanson parle de la mer mais surtout de la pêche. C’est une vision, explique aujourd’hui François Budet : "Je me demandais combien de temps allait durer cette activité de pêche avec ses rites et ses coutumes, et combien il resterait plus tard de pêcheurs ?"
Heureux que l’on parle d’eux, les pêcheurs adoptent la chanson qui va entrer dans le répertoire local. Elle fait aujourd’hui partie du patrimoine musical local. "Je n’ai jamais été au top 50 mais je m’en fous", dit François Budet. Lui peut-être, mais pas sa fille qui en prend le chemin, Julie Budet, plus connue sous son nom de scène de Yelle vient de sortir son 3e album "Complètement fou".

4 - Une franche rigolade : Les Moutons, Matmatah

À quoi tient le succès ? À pas grand-chose. À une alchimie imprévisible. Au départ, une chanson de bar de Jacques Balcon et Dominique Daniel. Pour faire breton, on l’affuble de rimes en O. Mais pas O comme bateau, corbeau ou c’est beau, non. En O plaqué, si l’on peut dire, sur d’autres mots : "On a tondu les moutons pour filer la lain-O-. Et réparé la moto avec la clé allen-O-"  
 
Et ça a pris. Et bien pris. En 1997, quand Matmatah décide de d’enregistrer "Les Moutons", la version proposée est un peu "juste". Tristan Nihouarn et son groupe décident d’y adjoindre une rythmique typiquement bretonne, de plinn, ces pas très marqués avec les pieds. Des planches, des micros, et voilà la version définitive des "Moutons". Succès assuré. Comme d’autres chansons, elle est désormais considérée comme faisant partie du répertoire breton. Mais Matmatah aura beaucoup de mal à se défaire de l’image de rock breton qui lui a collé à la peau depuis "Les moutons"…

5 - Quelle connerie la guerre ! Barbara, Jacques Prévert

 

Apprenant en 1944 le bombardement de Brest, Jacques Prévert, depuis son XVe arrondissement de Paris, est profondément attristé. Il décide d’écrire un poème contre la guerre. Mais, dit-il dans une interview télévisée en 1964, "Ça aurait pu aussi bien être Hambourg ou Brest".

Dans ce poème, il décrit l’insouciance d’un amour naissant : une jeune femme va retrouver son amant sous un porche. Elle est souriante et "il pleuvait sans cesse sur Brest". Mais peu à peu, la guerre envahit le poème qui se termine dans  une atmosphère de destruction, "Brest dont il ne reste rien".

 

Qu’est devenu l’amant ? Et Barbara ? Barbara, justement, un prénom international qui exprime, dit encore Prévert "l’absurdité de la guerre", partout dans tous les pays.

Ce poème est publié parmi 95 autres en 1946 dans un recueil que des générations de petits Français décortiqueront au collège, "Paroles". En 1947, le complice de Prévert, Joseph Kosma, le mettra en musique. Yves Montant l’enregistrera et avec lui, Mouloudji, les Frères Jacques ou Reggiani.


6 - Sous influence italienne… Week-end à Rome, Etienne Daho

Au tout début des années 80, Etienne Daho va profiter du foisonnement culturel très vivace en Bretagne et à Rennes en particulier. La musique des années 70 est à bout de souffle, un nouveau style est en train d’apparaître.

Daho et ses copains font la fête : les boîtes, la musique et pour cette petite bande dont certains ex-Marquis de Sade, c’est aussi le cinéma italien notamment ("La Dolce Vita", "Vacances romaines", "La Notte", etc). Des films porteurs d’atmosphères.
Ces ingrédients, Etienne Daho va les mixer dans des textes en français, y ajouter – ce sera la première fois – de la musique électronique. Et voilà "Week-end à Rome". Dans les tonalités fluo-polyester comme cela s’est fait à l’époque de ce renouveau musical très créatif que furent les années 80 dans la variété française.

En 1994, Etienne Daho est très affecté par une rumeur née on ne sait où qui le dit mort du sida. Il en sortira une chanson. Et depuis, ça va. Merci.

7 - La Bretagne en colère - La Blanche Hermine, Gilles Servat

En 1970, Gilles Servat est un homme en colère. " On avait le sentiment que la Bretagne était condamnée à mort. Les jeunes quittaient la région, notre langue s'éteignait. Ici comme un peu partout en Europe soufflait un vent de révolte, et on se demandait s'il n'allait pas falloir prendre les armes pour se faire entendre", raconte-t-il.

Une chanson irlandaise où il est question d’un homme partant de chez lui avec une balle dans la poche lui donne l’idée de sa chanson-cri, de sa chanson-révolte, "La blanche hermine". Gilles Servat la chante pour la première fois dans un restaurant breton de Montparnasse où il faisait la manche. Un de ses copains, marin de Port-Louis est là. En l’entendant il a les larmes aux yeux. Servat sait qu’il tient sa chanson.

Depuis, devenue incontournable, il ne pourra plus la retirer de son répertoire. Mais il la modifiera. À la suite de la grève - dure - du Joint français en 1972, les femmes lui font remarquer qu’elles ne sont plus des Bretonnes à la mode d’autrefois mais qu’elles sont prêtes à se battre pour leurs droits. "La blanche hermine" devient plus… égalitaire.

Il y aura aussi "Touche pas à la blanche hermine" quand il apprend que sa chanson est aussi chantée dans les meetings du FN. Pour Servat, "La blanche hermine" ne va pas à tout le monde… 
 

8 - La chanson-bonus - Du rhum, des femmes – Soldat Louis

En 1988, Soldat Louis boucle son 1er album. "On avait huit titres sous le coude, la maison de disques en voulait neuf, raconte Soldat Louis, on s'est remis au travail." "Du rhum, des femmes" venait de naître.

Résultat, 750.000 exemplaires vendus d’un titre qui n’a pas vocation à faire dans la dentelle. Enfin, si. Mais pas comme on l’entend…
La chanson raconte le blues du matelot après des jours de mer et à qui manquent justement du rhum et des femmes. Le tout dans la mouvance habituelle des chants de marins que ces Lorientais connaissent bien. Mais pas les gardiens du temple du dieu rock. "Soldat Louis ? disaient-ils l’air pincé, c’est pochetrons, machos et compagnie !" Ils n’avaient pas compris que cette chanson était au à prendre au deuxième degré. Voire plus. Ce qu’avaient en revanche très bien saisi les filles qui venaient nombreuses aux concerts et reprenaient le refrain en choeur. Ce qu’elles n’auraient jamais fait pour un titre macho.

Mais comme toujours, quand une chanson a trop de succès, elle estompe les autres, leur fait de l’ombre. Pour Soldat Louis, la 9e chanson a fait oublier qu’il y en avait huit autres sur le disque. Huit autres à écouter…


9 - Hallucinogène ? Mangez-moi – Billy the Kick

 
Certaines chansons deviennent un succès parce qu’on les écoute. Un nuage de scandale et on les retient. C’est le cas de "Mangez-moi" de Billy the Kick.

Une histoire un peu naïve inspirée à la fois de "Alice au Pays des merveilles", mâtinée de tradition bretonne avec Korrigans, druides et mythologie celtique. Rien de bien méchant. Une mélodie reggae en forme de ritournelle. Billy the Kick et les Gamins en folie deviennent N°2 du Top 50. 600.000 exemplaires vendus.

Mais voilà qu’un policier qui écoute avec beaucoup d’attention la chanson estime qu’elle est une incitation à consommer de la drogue. Des champignons hallucinogènes, vous pensez ! Il porte plainte. Elle sera classée sans suite. Mais la chanson rejoint la liste des chansons non pas hallucinogènes mais sulfureuses dont on continue de parler bien des années après. Souvenez-vous des "Sucettes" de Gainsbourg…

 

10 - Un ilot, une oasis… Jeanne - Georges Brassens

 

En 1944, Georges Brassens qui est alors au STO (Service du Travail Obligatoire) profite d’une permission pour se planquer chez une amie de sa tante et ne pas retourner en Allemagne. Il a 23 ans, elle est bretonne et mariée à Marcel. Pendant des années, celles d’après-guerre et des vaches maigres pour Georges qui n’est pas encore connu, le couple loge, nourrit et blanchit Georges. Jeanne aura même pour lui plus que de la tendresse. Qu’importe, touché de leur gentillesse et de leur générosité. L’Auvergnat de la chanson, c’est Marcel et la Jeanne, c’est elle.

Quand un jour de 1956, elle se casse le col du fémur, elle décide d’aller se reposer en famille en Bretagne. Surprise dans le pays qui voit arriver une DS, parmi les toutes premières avec "la" Jeanne et un chauffeur : Georges Brassens en personne. Brassens qui est maintenant chanteur connu et reconnu !…

Georges Brassens va tomber amoureux de la Bretagne où il achètera une maison à Lézardrieux. Jeanne avait abrité Georges, Brassens ne l’oubliera pas. Quel plus beau remerciement pouvait-il lui offrir que cette Jeanne ?

11 - Quand j’srai grand, j’srai bagad…  Le bagad de Lann-Bihoué, Alain Souchon

Petit, Alain Souchon passait ses vacances en Bretagne. Ayant vu jouer les bagadou, il se disait que plus tard, sonneur, ce serait bien comme métier. Plus tard est arrivé et Alain n’est pas devenu souffleur mais chanteur. Un chanteur qui a l’envie, adulte, de raconter les désillusions de l’enfance. Il écrit quelques lignes qui « sonnent » bien et qu’il fait lire à son copain Voulzy. C’est lui qui signera la musique du "Bagad de Lann-Bihoué".

La rencontre avec le vrai bagad a lieu en 1989 dans une émission de Michel Drucker. Le succès sera au rendez-vous. Et en 2007, pour le 55e anniversaire du bagad de Lann-Bihoué, Alain Souchon est invité au festival interceltique. Il le sera aussi en 2012, pour le 60e anniversaire. Mais cette fois, un disque immortalisera l’évènement.
 

12 - Un chant de guerre -  Kan Bale an Arb, Glenmor

Dans les années 70, l’État français est considéré en Bretagne comme en Corse ou au Pays Basque : comme un état colonial qu’il est légitime de combattre. De nombreux attentats ponctuent la marche de ces régions vers plus d’indépendance, d’autonomie ou simplement de reconnaissance. Le château de Versailles sera visé par le FLB (Front de Libération de la Bretagne) ou l’ARN (Armée Révolutionnaire Bretonne) qui détruiront aussi l’émetteur TV de Roc’h-Trédudon (Ô sacrilège de s’attaquer à la télévision !). C’est l’époque de "Vivre et travailler au pays" et si possible, en y parlant sa langue.
 
Si ces combats de l’ombre ont leur soldat, ils ont aussi leurs chantres et pour la Bretagne, leurs bardes. Glenmor est de ceux-là. Il entreprend d’écrire "Kan bale an Arb" qui devient le chant de marche de l’armée révolutionnaire.
 
Les premiers vers donnent le ton : "Il est temps de commencer Bretons / Le grand combat du pays / Il est temps de balayer le foyer / De nettoyer le sillon."
 
Glenmor trouvera un écho plus important à son engagement au cours de l’émission polémique de Michel Polac "Droit de réponse" en 1982. Il explique ce soir-là le sens de son "Kan bale an Arb" : "Pas plus bête, pas plus con, que la Marseillaise", selon lui. Les tenants d’une France uniforme dépourvue de revendications identitaires ont apprécié…
 
Glenmor est mort en 1996. Depuis, il a donné son nom à de nombreuses salles de concerts en reconnaisance de son engagement culturel. Dans les années 90, le groupe de rock nantais EV et plus récemment par les Ramoneurs de Menhirs onr repris "Kan bale an Arb".

13 - Comme une île au trésor Quinze marins – Michel Tonnerre


Michel Tonnerre, Breton de Groix, a beaucoup lu. Des histoires de marins, naturellement, dont "L’île au trésor" de Robert-Louis Stevenson. Souvenez-vous : "Quinze marins sur le coffre du mort / Yohoho / et une bouteille de rhum". Refrain mystérieux dont on aimerait bien connaitre le sens.

Près d’un siècle plus tard - le roman date de la fin du XIXe siècle - Michel Tonnerre qui a fondé, pour qui s’en rappelle, le groupe Djiboudjep, décide de reprendre ce refrain et d’y ajouter des couplets. Et voilà "Quinze marins" qu’on va bientôt prendre pour une chanson traditionnelle.


14 - "S’il y a un port, c’est pour partir" - Brest, Miossec


Miossec n’a pas aimé qu’un journaliste lui reproche à lui, le Brestois, de chanter "Recouvrance" alors qu’il n’habite plus là. Il a ressenti cela comme de l’injustice. "Dans ma famille, dit-il, on est du coin depuis des siècles. Mais on a toujours bourlingué, au Tchad, à Djibouti, etc. Mon grand-père est mort au large de l'Égypte. À Brest, s'il y a un port, c'est pas pour rien, c'est pour partir."

Et puis, Miossec, comme beaucoup d’autres, n’aime pas trop ceux qui décernent les brevets de bonne conduite. Au fond, qu’on lui dicte ce qu’il avait le droit de chanter ou pas, il s’en foutait. Pourvu qu’il fasse ce qui lui plaisait. Chanter, comme partir. "À cinquante ans, si t'es Brestois et que t'as pas fait ton tour du monde..." ajoute-t-il, parodiant Séguela et ses histoires de montre. Miossec a vu du pays : Bruxelles, la Réunion, tout ça… Un jour il a décidé de revenir. Il a posé son sac dans le Finistère Nord.

En 2004, il a écrit "Brest" et aussi "Pourquoi je suis revenu". "Parce que je suis d'ici. Du bout du bout du monde. Et qu'ici, c'est magnifique !", explique-t-il. "Brest" a été repris par Nolwenn Leroy, avec qui il l’a chanté. Modeste, il ne précise pas s‘il apprécie que dans les écoles, on apprenne aux enfants à chanter "Brest". Tonnerre !