Ton militant à la New York Fashion Week en pleine mutation

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 09/09/2016 à 11H30
Reshma Qureshi au défilé FTL Moda, septembre 2016 à New York

Reshma Qureshi au défilé FTL Moda, septembre 2016 à New York

© TREVOR COLLENS / AFP

Avec 80 défilés et présentations au programme officiel et des dizaines d'autres en marge jusqu'au 15 septembre, New York est un lieu incontournable de la création et du secteur de la mode. En perte de repères depuis la saison dernière, la NYFW pourtant n'hésite pas à s'engager : Indienne défigurée à l'acide devenue top modèle, jeans vendus au profit des réfugiés, uniformes d'éboueurs recyclés..

Des défilés engagés

Une Indienne de 19 ans défigurée à l'acide a été la reine de la première journée de la semaine de la mode, le 8 septembre. Reshma Qureshi a été aspergée d'acide en 2014 par son beau-frère alors qu'elle protégeait sa soeur. L'homme cherchait à punir son épouse qui l'avait quitté. Elle a défilé pour le collectif de jeunes créateurs italiens FTL Moda, qui a régulièrement fait parler de lui ces dernières saisons davantage pour ses choix de mannequins que pour ses vêtements.
Reshma Qureshi au défilé FTL Moda, septembre 2016 à New York.

Reshma Qureshi au défilé FTL Moda, septembre 2016 à New York.

© TREVOR COLLENS / AFP
Ainsi il y a un an, défilaient la jeune trisomique australienne Madeline Stuart ainsi qu'une vendeuse de voitures du New Jersey, Rebekah Marine née avec un seul avant-bras.

Dans une longue robe blanche brodée de motifs colorés dessinant un corps en surimpression, la jeune femme a arpenté l'allée avec naturel. "Je sens que cela a changé ma vie", a expliqué à l'AFP, après le défilé, celle qui est devenue l'égérie d'une campagne pour l'interdiction de la vente libre d'acide en Inde. Son objectif : effectuer les deux années d'études secondaires qui lui manquent et d'aller à l'université. Elle espère avoir envoyé un message fort aux autres victimes d'attaque à l'acide. "Pourquoi ne pourrions-nous pas profiter de la vie?", a-t-elle interrogé. Les attaques à l'acide, souvent des crimes d'honneur commis au sein d'une même famille pour punir un acte jugé déshonorant, sont répandus en Asie du Sud-Est, en Afrique subsaharienne, dans les Caraïbes et au Moyen-Orient.

La première journée de la semaine de la mode, jeudi, avait déjà pris un tour militant avec Johny Dar. L'artiste américain a présenté une collection, baptisée "Jeans for Refugees", de 100 jean's donnés chacun par une célébrité et décorés par lui-même, dont le produit de la vente ira au Comité international de secours.
Johny Dar, défilé solidaire, septembre 2016 à New York 

Johny Dar, défilé solidaire, septembre 2016 à New York 

© Frazer Harrison / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Un designer de 33 ans, Heron Preston, a présenté une collection de T.shirts faits d'uniformes recyclés des éboueurs de New York pour rendre hommage à ces travailleurs de l'ombre. La découverte, un jour, d'un sac flottant alors qu'il se baignait dans l'océan, a suscité une prise de conscience chez le jeune homme, soudain décidé à s'impliquer pour la préservation de l'environnement. Mais les vêtements de la collection, bien que reprenant logos et couleurs des services de propreté, ne peuvent pas être portés par les personnels du DSNY dans l'exercice de leurs fonctions. "J'espère pouvoir un jour dessiner des uniformes officiels", dit celui qui a travaillé chez Nike et co-créé la marque streetwear Been Thrill. "C'était mon rêve, au départ, de voir les éboueurs dans la rue, portant un uniforme de designer."
Héron Preston, collection hommage aux éboueurs, septembre 2016, à New York

Héron Preston, collection hommage aux éboueurs, septembre 2016, à New York

© Robin Marchant / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Sur les podiums 

Le New-Yorkais Thakoon Panichgul est de retour après avoir renoncé à la Fashion week de février. Le créateur d'origine thaïlandaise a bouleversé son calendrier de production souhaitant accompagner les défilés de la mise en vente des vêtements présentés. Il a proposé des pièces sur son site internet dès le mois d'août, plusieurs semaines avant son défilé.
Thakoon Panichgul pe 2017, septembre 2016 à New York

Thakoon Panichgul pe 2017, septembre 2016 à New York

© JP Yim / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
La maison barcelonaise Desigual a présenté une collection flamboyante mélange de motifs, de couleurs et de matières, avec, en fil conducteur le thème du voyage. A l'heure de l'androgynie, tendance actuelle chez les femmes et chez les hommes, Desigual a offert une vision de féminisme revendiqué, voire militant, comme en témoignent les bérets et casquettes militaires portés par les mannequins.
Desigual pe 2017, en septembre 2016 à New York

Desigual pe 2017, en septembre 2016 à New York

© ANGELA WEISS / AFP

Une semaine de la mode en perte de repères

Cette semaine de la mode témoigne plus que jamais d'un univers en mutation avec des designers qui passent leur tour et d'autres qui changent de format. Avec plus de 80 défilés et présentations dans le programme officiel, des dizaines d'autres en marge, New York s'affirme comme un lieu incontournable de la création et du secteur de la mode. L'impact économique pour la ville des deux semaines annuelles de la mode monte à 900 millions de dollars, selon un rapport parlementaire. Mais la semaine de la mode vit une crise existentielle.

En février déjà, la place new-yorkaise avait sonné l'heure du changement. Acculées par les enseignes grand public et par des consommateurs impatients, des maisons avaient décidé de proposer à la vente tout ou partie de leur collection directement après le défilé. Tory Burch, Rebecca Minkoff et Diane von Furstenberg rompaient ainsi avec la tradition du décalage de six mois entre la présentation des vêtements et leur mise sur le marché. Tom Ford avait décidé de sauter une saison et donné rendez-vous en septembre, Tommy Hilfiger prévenant qu'il en ferait de même à l'automne, avant de revenir en 2017. Symbole d'une perte de repères, le printemps/été traditionnel va côtoyer à New York cette semaine l'automne/hiver, chez Tom Ford ou Thakoon.
Nicholas K pe 2017, septembre 2016, à New York

Nicholas K pe 2017, septembre 2016, à New York

© ANGELA WEISS / AFP

La fin des défilés ?

La déconstruction de la Fashion Week passe aussi par une remise en cause du défilé. Derek Lam, la Française Sophie Theallet, Diane von Furstenberg ou Kate Spade y ont renoncé, au profit de présentations (les mannequins ne défilent pas et peuvent être vus plus longuement). "En tant que marque de luxe indépendante, nous pensons que le format du défilé traditionnel ne correspond plus à notre philosophie", a expliqué le PDG de la maison Sophie Theallet, Steve Francoeur. A l'heure de l'omniprésence des réseaux sociaux, la présentation permet de préserver une collection sans l'exposer autant à la copie qu'un défilé. Certains font même signer des accords de confidentialité.

La réflexion bat son plein sur les formats et certains, tels Calvin Klein, Theory ou Public School, ont décidé de passer leur tour et ne sont pas au calendrier. D'autres, tels Tommy Hilfiger, proposent de nouvelles interprétations. L'Américain va présenter la capsule "TommyXGigi", une collection en collaboration avec le mannequin Gigi Hadid dans un parc d'attraction créé pour l'occasion, sur un quai en face de Brooklyn. Rebecca Minkoff, elle, va défiler en pleine rue, devant l'un de ses magasins à Soho, comme l'avait fait il y a un an.

Cette remise en cause est encouragée par de nouveaux venus dans le monde de la mode, tels Rihanna ou Kanye West. Les deux artistes, qui s'appuient chacun sur des structures beaucoup plus légères que les grandes marques, proposent des happenings plus que des événements formels. Restent quelques historiques, des grands noms qui croient encore au défilé, comme Ralph Lauren, Alexander Wang ou encore Marc Jacobs qui clôturera la semaine de la mode le 15 septembre.