La valse des créateurs de mode témoigne d'une "mutation profonde du secteur"

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 03/04/2016 à 11H46
L'attente au défilé en mars 2016

L'attente au défilé en mars 2016

© Corinne Jeammet

Le récent départ d'Hedi Slimane de Saint Laurent est le dernier d'une série de changements de stylistes à la tête des maisons parisiennes. Une valse des créateurs de mode qui témoigne d'une "mutation profonde du secteur" soumis depuis plusieurs années à une forte pression et à de nouvelles habitudes de consommation, explique Serge Carreira, maître de conférences mode et luxe à Sciences Po Paris.

Si la maison Dior n'a pas encore annoncé le successeur de Raf Simons, la maison Lanvin, quant à elle, vient de nommer Bouchra Jarrar au poste d'Alber Elbaz et la maison Léonard vient de choisir Christine Phung en remplacement de Yiqing Yin.

Des rumeurs non confirmées annoncent l'arrivée d'Anthony Vaccarello au poste de directeur artistique chez YSL, en remplacement d'Hedi Slimane. Une information qu'une porte-parole de Kering a refusé de commenter.
    
Comment expliquer ces changements répétés à la tête des maisons de couture ?

"Sans préjuger de motifs qui peuvent aussi être personnels, on assiste depuis une vingtaine d'années à une accélération du rythme des départs qui peut s'expliquer par une mutation profonde du secteur. Longtemps, il y a eu dans la mode une génération de créateurs à la tête de leurs propres maisons, à l'exception de quelques grandes enseignes comme Chanel avec Karl Lagerferld. Les choses ont changé à partir du milieu des années 90. A cette époque est apparue la figure du créateur artistique travaillant, lui, pour le compte d'une autre maison, comme Gucci ou Dior. Leur rôle a été d'apporter de la nouveauté et de la créativité aux griffes, tout en répondant à un désir de marques de plus en plus fort chez les consommateurs. Un exemple typique est celui de Gucci, qui était un peu à l'abandon avant  l'arrivée de Tom Ford. Le styliste a non seulement travaillé sur les collections mais aussi repensé la communication, le marketing et les boutiques pour remettre Gucci sur le devant de la scène".
   
Le rythme effréné des collections est-il en cause ?

"Les collections reviennent à un rythme de cinq ou six par an, parfois plus, ce qui génère une pression très forte chez les créateurs qui doivent répondre à un triple impératif : construire ou consolider l'identité d'une maison, l'inscrire dans le temps tout en assurant son renouvellement permanent. Certains d'entre eux vont intégrer ces transformations profondes à leur travail et répondre aux nouvelles contraintes comme J.W. Anderson, le directeur artistique de Loewe. Mais d'autres, qui ont des démarches créatives et personnelles, peuvent ne pas être en adéquation avec ce qui est exigé d'eux, à l'exemple de Raf Simons qui, en quittant Dior, a dit en quelque sorte: "Ma vie n'est pas celle-là".

Comment le secteur de la mode réagit-il à ces soubresauts ?

"Les marques s'interrogent aujourd'hui sur la pérennité de leur modèle économique. Après une période d'expansion très forte au cours des vingt cinq dernières années, on arrive à une sorte de consolidation dans un contexte géopolitique et économique mondial incertain. L'internationalisation des grandes maisons qui est à présent achevée et les consommateurs, qui ont aussi évolué de leur côté, sont dans une recherche quasi schizophrénique de nouveauté et de qualité, de tradition et de modernité. S'ajoute à cela le développement du numérique qui transforme les habitudes de consommation".