Hier bon marché, la petite espadrille a pris goût au luxe

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 31/07/2015 à 11H57
Espananas, espadrille avec broderie, création de la maison Louboutin

Espananas, espadrille avec broderie, création de la maison Louboutin

© Christian Louboutin

L'espadrille habille, désormais, les pieds les plus branchés : la modeste chaussure à semelle de corde est passée des bazars bon marché aux vitrines de luxe, où les modèles se vendent à prix d'or. C'est initialement une chaussure de travail portée par les mineurs et les ouvriers. Et dans les années 1950, on avait une paire blanche pour le dimanche et une noire pour travailler.

Quasiment toutes les maisons de luxe en proposent : Christian Louboutin laque de son vernis rouge le dessous de ses semelles de jute à 695 euros ; 395 euros l'espadrille cloutée de Saint Laurent, 420 euros la poulain turquoise de Céline ou celui en denim de Louis Vuitton, 255 euros la paire en brocart Dolce & Gabbana, 590 euros la version brodée de Dior ou 690 euros celle de Prada, en python ornée d'un petit noeud et pour l'homme Ralph Lauren un modèle en crocodile "fabriqué en Espagne et cousu main" à 2.100 dollars. 

"Le prix n'est pas un problème car les consommateurs investissent dans un style, un statut, une affirmation de qui ils sont. Ils portent donc une marque qui montre qu'ils ont de l'argent", analyse Kevin Guildford, professeur en Design de la Chaussure à l'université De Montfort de Leicester (Royaume-Uni). Se pose la question des marges réalisées par les groupes de luxe : "l'espadrille est très à la mode et il faut répondre à la demande: bien sûr certaines espadrilles sont produites en Espagne, en France et dans le sud de l'Italie mais seule l'Asie peut fournir de gros volumes à des prix bas", selon lui. Le Bangladesh est le principal exportateur de jute, herbe dont les fibres servent à tresser les semelles. Avec la Chine, il est aussi le pays qui produit en masse des espadrilles bon marché pour l'Europe. Sur les sites des grandes marques, le pays de fabrication des espadrilles est peu mentionné : Gucci annonce des "matières Made in Italy" et des "chaussures réalisées en Espagne", Fendi appose un "Made in Italy" tout comme Valentino, et Saint Laurent précise "pays de fabrication: Espagne". 
Espadrille fabriquée à Mauléo, 2012

Espadrille fabriquée à Mauléo, 2012

© GAIZKA IROZ / AFP
"Mais même si une espadrille est cousue main, cela ne justifie absolument pas les prix pratiqués par les grandes marques, ça me fait râler!", résume Monique Marzat de l'entreprise Espasoule, l'un des six derniers fabricants encore en activité à Mauléon au Pays basque, capitale de  l'espadrille. "L'espadrille Made in France est très recherchée, nous exportons 40% de notre production", explique l'ex-gérante qui travaille aux côtés de son fils, maintenant à la tête de la société. Espasoule emploie 20 salariés qui produisent à la machine jusqu'à 2.400 paires par jour.
Fabrication d'une espadrille à Mauléon, 2012

Fabrication d'une espadrille à Mauléon, 2012

© GAIZKA IROZ / AFP
Chez Prodiso, toujours à Mauléon, la production journalière ne dépasse pas 120 paires car tout est cousu main. "Au début, tous les sandaliers faisaient des modèles basiques vendus dans les bazars, puis la grande distribution s'est mise à l'espadrille en se fournissant en Asie car elle en voulait beaucoup, pour pas cher. C'est la montée en gamme qui nous a sauvés" grâce à des collaborations avec des créateurs, explique le fondateur Jean-Pierre Errecart. L'entreprise produit les collections Cyrillus et DDP de cet été et prépare des modèles pour un célèbre chausseur français. "Aujourd'hui, sur 100 paires d'espadrilles vendues en France, entre 70 et 80 sont importées. Mais les autres proviennent essentiellement de Mauléon",  indique Jean-Pierre Errecart.
Fabrication de l'espadrille à Mauléon
La Fédération française de la chaussure estime que 4 millions de paires seront vendues en France en 2015, en croissance de 5% sur un an. La  production française est estimée à un peu plus d'un million. Au début du siècle dernier, l'industrie sandalière de Mauléon a employé jusqu'à 1.500 personnes, rappelle Jean-Pierre Errecart: "N'oublions pas que l'espadrille était initialement une chaussure de travail, portée par les mineurs et les ouvriers. Et dans les années 1950, on avait une paire blanche pour le dimanche, et une noire pour travailler".