Le monde distordu du sculpteur suisse Alberto Giacometti s'invite à la Tate Modern

Fondation Giacometti, Paris

Une silhouette longiligne, buste incliné, bras ballants, le regard au loin... D'un pas ample, “L’homme qui marche I” d’Alberto Giacometti franchit le seuil de la Tate Gallery. Comme lui, 250 œuvres du sculpteur et peintre suisse, artiste majeur du XXe siècle, sont exposées au musée londonien jusqu'au 10 septembre 2017. Cette rétrospective est la première consacrée à l'artiste, en vingt ans, au Royaume-Uni. Une exposition rendue possible grâce à la Fondation Alberto et Annette Giacometti. London Box vous livre sa critique.

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Alberto Giacometti, "L'homme qui marche I", 1960

“Impossible pour moi de reproduire un visage tel que je le vois”. Dès la première salle de la rétrospective qui lui est consacrée à la Tate Gallery, ces propos d'Alberto Giacometti (1901-1966) prennent tout leur sens. De 1917 jusqu'aux années 60, ce fils d'un peintre impressionniste sculpte ses proches au gré de ses inspirations. Les visages sont tantôt en bronze, argile ou plâtre, certains réalistes, d'autres très étroits. Giacometti porte toujours une attention toute particulière au regard. Parmi les modèles du peintre : son frère et assistant Diego, leur mère Annette, ou des amis de l'artiste, comme Simone de Beauvoir.

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Dans cette première salle, un visiteur maladroit heurte le fil tendu à 50 cm du sol pour protéger les oeuvres. Regard noir du gardien, “ouf" de soulagement du fautif : pas de casse, il passe son chemin. Il faut dire que le fin cordon entourant la dizaine de sculptures juchées sur des promontoires remplit son rôle ; le spectateur est tenu à distance, impossible de tourner autour des sculptures, s'en approcher, discerner les pièces au centre, voire même savoir "qui est qui" à l'aide des descriptifs éparpillés sur les murs. Dommage.

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De salle en salle, la rétrospective suit le cheminement d'Alberto Giacometti, ses cinq décennies de carrière, son évolution vers le surréalisme. Au-delà des sculptures, des peintures, des croquis de statues égyptiennes - qui le passionnaient et l'inspiraient - ou encore des photos d'objets d'ameublement réalisés dans les années 30 complètent la collection.

"Giacometti n'en finit pas de me surprendre" reconnait John, membre de la Tate Gallery, qui a par le passé admiré les oeuvres de l'artiste à la fondation Giacometti et la National Gallery. Cette fois, c'est la sculpture d'un insecte comme "recroquevillé sur lui-même", qui a retenu son attention, salle 4. "L'exposition est trop importante pour une seule visite, et je préfère venir en soirée, l'ambiance est plus relaxante". Alors il reviendra, profitant de son accès gratuit aux expositions temporaires.

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La cinquième salle expose de minuscules visages, sculptés dans d'infimes quantités de bronze. Des œuvres réalisées par le peintre à Genève, pendant la Seconde guerre mondiale. Rentré voir sa mère en Suisse, il se voit interdire tout retour en France. 

"En créant quelque chose d'un centimètre de haut, vous êtes davantage susceptible de rendre compte de l'univers, plutôt qu'en essayant de représenter le ciel tout entier." Alberto Giacometti

Plus loin, Marta, psychologue venue d’Italie, se tient immobile devant les silhouettes de "Quatre figurines sur leur promontoire", bluffée par leur élégance. "J'ai cette impression de voir des femmes au loin qui cheminent vers nous. Giacometti a vraiment cette capacité à reproduire le mouvement à partir d'une matière solide", confie-t-elle, en soulignant la richesse de cette rétrospective.

Frances Morris, directrice de la Tate Modern et curatrice de l'exposition précise : "Cette oeuvre est inspirée d'un souvenir de l'artiste, d'une vision de quatre femmes nues, dans une maison close parisienne appelée "Le Sphinx". Ce qui marqua Giacometti, ce n'était pas tant leur silhouette, mais cette sensation de femmes englouties par l'espace"

giaco2"L'homme qui marche" n'est finalement visible que dans la toute dernière salle. Margaux, jeune française vivant à Londres et membre de la Tate Gallery, s'en étonne "Les sculptures les plus puissantes de sa carrière sont reléguées à la fin, entre une plaque d’aération et la porte de sortie." D'autres tableaux ornent les murs de la même pièce. Ces trois grandes silhouettes longilignes auraient peut-être mérité mieux qu'un coin de salle. 

Les célèbres visages émaciés sculptés par le peintre, dans lesquels certains retrouvent l'aliénation de l'après Seconde guerre mondiale, nous raccompagnent vers la sortie. Elles viennent clôturer une rétrospective assurément riche, malgré une disposition parfois malheureuse.   

Cécilia Brès avec Loïc de la Mornais 

Tate Modern Gallery, Bankside SE1 9TG London, jusqu’à 10 septembre 2017.  Gratuit pour les membres. Tarif normal £18.50 adultes,  £17.50 seniors > 60, gratuit pour les moins de douze ans. Pass famille (deux adultes - deux enfants-) disponibles sur place ou par téléphone 020 7887 8888