Tate Modern : l’art photographique est-il intemporel ?

Crédits : Man Ray - "Glass Tears" (1932) / Wolfgang Tillmans - "astro crusto, a" (2012)

Le Tate Modern, célèbre musée londonien, ouvre en ce moment les portes de deux expositions de photos couvrant deux époques très différentes et pourtant si proches dans l'utilisation de l'instrument photographique. « The Radical Eye » expose des clichés de la collection privée du chanteur Elton John, capturés dans la première moitié du 20e siècle, alors que « 2017 » présente la collection du photographe allemand contemporain, Wolfgang Tillmans, dont la plupart des photos ont été prises depuis 2003.

En faisant émerger l'utilisation de la photo en tant qu'instrument artistique, les années 30 marquent le début d'un ancrage des différents styles photographiques, encore très présents dans l'art contemporain. Grâce à ces deux galeries, les visiteurs ont l'occasion de vivre un saut temporel d'un siècle, sans que l’approche artistique ne soit très différente.

Grâce à des expressions immortalisées, des détails illustrés avec précision, les portraits sont par exemple depuis toujours un classique indémodable de la photo. Dans les années 30, ils participent au boom de la presse illustrée, au développement de l’image publique des artistes, musiciens, écrivains… Aujourd’hui, leur utilité artistique est mieux appréhendée. Pour Tillmans, ils sont réalisés grâce à un « acte collaboratif » et une « attente réciproque » entre le modèle et le photographe, que cette personne soit publiquement connue ou non.

Crédits : Edward Weston - "Igor Stravinsky" (1935) / Wolfgang Tillmans - "young man Jeddah, a" (2012)

Crédits : Edward Weston - "Igor Stravinsky" (1935) / Wolfgang Tillmans - "young man Jeddah, a" (2012)

L’art photographique prend aussi pour objet le corps humain, souvent dans le but de le désacraliser, d’effacer les complexes et différences, de supprimer le tabou de la sexualité. Tillmans se rapproche d’ailleurs du célèbre tableau de Gustave Courbet (1866), L’origine du monde, avec sa photo d’un sexe féminin. Mais il s’agit aussi de représenter les mouvements du corps, pour en faire mieux ressortir ses formes ou encore pour capter un instant précis d’un mouvement qui serait imperceptible à l’œil nu.

Crédits : Ilse Bing - "Dancer, Willem van Loon" (Paris, 1932) / Wolfgang Tillmans - "Ander pulling splinter from his foot" (2004)

Crédits : Ilse Bing -"Dancer, Willem van Loon" (Paris, 1932) / Wolfgang Tillmans - "Ander pulling splinter from his foot" (2004)

Cette intemporalité est également visible avec la photo documentaire dont l’objectif principal est d'évoquer l’expérience de chacun ou de refléter une réalité dont chacun a conscience. C’est le cas de cette photo de Dorothea Lange, « Migrant mother » (litt. « Mère migrante »). Prise en 1936, elle incarne les conséquences économiques de la Grande Dépression qui touche les États-Unis à cette période, contraignant des familles entières à migrer pour trouver du travail. Aujourd’hui, Tillmans symbolise la crise migratoire des demandeurs d’asile par ce bateau détruit sur l’île de Lampedusa.

Crédits : Dorothea Lange - "Migrant Mother" (1936) / Wolfgang Tillmans - "Lampedusa" (2008) 1936

Crédits : Dorothea Lange - "Migrant Mother" (1936) / Wolfgang Tillmans - "Lampedusa" (2008)

Enfin, si la photo abstraite fait essentiellement écho à la période contemporaine, elle était déjà utilisée dans la première moitié du 20e siècle. Le but du photographe est de pousser à voir différemment. Sortir des conventions et défamiliariser pour voir l'objet autrement : une volonté que l'on retrouve sur cette photo du George Washington bridge prise par Margaret Bourke-White en 1933. Plus long pont suspendu au monde lors de son inauguration en 1931, l'artiste décide dans son cliché de « compresser » cette distance réelle par un effet d'optique, en photographiant à la verticale sa structure métallique qui va d'un bout à l'autre. Sur le même principe, Tillmans n'hésite pas à mettre en scène la subjectivité et le caractère parfois abstrait de son activité artistique en photographiant son propre outil de travail. Un papier photo symboliquement recourbé et flou : c'est ce que l'on voit dans tous ses clichés Paper drop, dont Paper drop Prinzessinnenstrasse pris en 2014.

Crédits : Margaret Bourke-White - "George Washington Bridge" (1933) / Wolfgang Tillmans - "Paper drop Prinzessinnenstrasse" (2014)

Crédits : Margaret Bourke-White - "George Washington Bridge" (1933) / Wolfgang Tillmans - "Paper drop Prinzessinnenstrasse" (2014)

Comme un jeu d’illusion entre le classique et le contemporain, entre le 20e siècle et le 21e siècle, la seule grande différence entre les deux galeries est la couleur : du noir et blanc pour « The Radical Eye » et des photos essentiellement colorées pour « 2017. » Quoi qu’il en soit, arpenter les deux galeries permet de se rendre compte d'un large éventail de techniques photographiques qui, si elles évoluent, semblent éternelles.

Marine Clerc avec Loïc De la Mornais