Queer British Art (1861-1967) : au-delà des apparences

"Gluck", Hannah Glickstein, 1942, huile sur toile, 306 x 254. Crédit : National Portrait Gallery

Homosexuels, transgenres, androgynes... Malgré les interdits, les artistes britanniques ont bravé les conventions pour mettre en couleur leur vision du monde. Un monde à contre-courant de la norme sociale. Jusqu'au 1er octobre, le Tate Britain leur rend hommage dans une exposition dédiée à l'art queer britannique.

À première vue, rien de frappant. De jolies peintures, de belles sculptures, des photographies en noir et blanc. Une exposition comme il en existe beaucoup. Et puis, en s'approchant des images, en lisant les cartels, les personnages prennent une autre dimension. Racontent d'autres réalités. Ces deux femmes, assises sur un banc, ne sont pas de simples confidentes. Cette Vénus sortant des flots est en fait un homme. Ces autres dessins à la plume sont emplis de détails grivois.

"Sappho et Erinna dans un jardin à Mytilene", 1864, Siméon Solomon, aquarelle sur papier, 330 x 381. Crédit : Tate.

"Sappho et Erinna dans un jardin à Mytilene", 1864, Siméon Solomon, aquarelle sur papier. Crédit : Tate.

Et c'est bien là la force de cette exposition dédiée à l'art queer britannique. Une histoire multiple, faite d'androgynisme, d'homosexualité, de secrets et de persécutions. Car il faut attendre 1861 pour que la peine de mort pour sodomie soit abolie en Angleterre, et 1967 pour que le Sexual Offences Act soit adopté. Un texte dépénalisant, sous certaines conditions, les actes homosexuels entre hommes.

"Quentin Crisp", Angus McBean, 1941, bromure, National Portrait Gallery. Crédit : Estate of Angus McBean / National Portrait Gallery, London.

"Quentin Crisp", Angus McBean, 1941, bromure, National Portrait Gallery. Crédit : Estate of Angus McBean / National Portrait Gallery, London.

Chaque oeuvre propose une double lecture, une histoire dans l'histoire. À chaque fois, l'"illicite" se cache entre les aplats de couleur et les courbes monolithiques. David Hockney, Francis Bacon, Oscar Wilde, Henry Scott Tuke, Hannah Gluckstein, Angus McBean... Des dizaines d'artistes, de personnages et de modèles s'entremêlent dans les allées de l'exposition, révélant chacun l'envers d'un décor volontairement ignoré de la société. Celui du genre et de l'amour sans frontière.

 

Souvent, l'oeil est intrigué par des visages, des postures, des anecdotes peu présents dans les musées. Une abondance de détails qui rend l'exposition aussi passionnante... qu'interminable.

Profusion pénible contre bel hommage

Au fil des salles, la sensation de "fourre-tout" devient omniprésente. Trop de personnages, de noms, de surnoms, de connexions, d'éléments de contexte... Le tout écrit en petit sur des cartels sombres, mal éclairés de surcroit.

Et plus les visiteurs affluent, plus l'impression se renforce. Il devient parfois difficile de s'approcher des oeuvres pour en apprécier les détails et leur histoire; surtout en ce qui concerne les objets disposés dans les vitrines.

De plus, les thématiques assignées aux salles résonnent parfois comme des prétextes. Comme si les conservateurs de l'exposition avaient voulu forcer le lien entre les créations, tout en oubliant de créer une dynamique. Car l'ensemble manque de vie, d'énergie, de clarté.

"Bathing", Duncan Grant, 1911, Huile sur toile, 2286 x 3061. Crédit : Tate

"Bathing", Duncan Grant, 1911, huile sur toile, 2286 x 3061. Crédit : Tate.

En fin de parcours, un mur d'expression recueille les avis et les témoignages des visiteurs. Pour certains, le sentiment de longueur se confirme. "Heureusement qu'il y avait Francis Bacon et David Hockney - deux artistes queer par excellence - pour sauver l'exposition", peut-on lire sur une affiche.

Une déception contre-balancée par des dizaines de messages de remerciements. "Dommage, qu'il n'y ait pas plus d'expositions comme ça!", "Je ne serais pas où je suis aujourd'hui sans Bacon, Oscar Wilde et Hockney"; ou encore "Merci, juste merci ! Cela m'inspire!"

"The Critics", Henry Scott Tuke, 1927, huile sur toile, 412 x 514. Crédit : Warwick District Council (Leamington Spa, UK).

"The Critics", Henry Scott Tuke, 1927, huile sur toile, 412 x 514. Crédit : Warwick District Council (Leamington Spa, UK).

Car cette exposition, aussi insatisfaisante soit-elle, a le mérite de mettre en lumière des histoires et des artistes parfois oubliés, souvent méconnus. Une identité queer célébrée par le réalisateur britannique, Derek Jarman, dont la citation trône à l'entrée de l'exposition : "Pour moi, l'utilisation du mot 'queer' est une libération; ce mot me terrifiait, ce n'est plus le cas."

Victoria Rouxel et Loïc de la Mornais.