Un siècle et demi de controverse : William Shakespeare est-il Shakespeare ?

Par @Culturebox
Mis à jour le 08/06/2016 à 11H12, publié le 08/06/2016 à 09H53
Portrait de William Shakespeare

Portrait de William Shakespeare

© DR

Alors que l’on célèbre les 400 ans de la mort d’un des plus grands auteurs qui soit si ce n’est – pour certains – le plus grand, difficile de faire l’économie de la question de la paternité des œuvres de l’intéressé. Une paternité remise en cause depuis un siècle et demi car trop de choses plaident en défaveur du supposé vrai Shakespeare.

Si à son époque, ni son théâtre ou sa poésie, ni sa disparition au printemps 1616 ne suscitèrent de remous particuliers, quelques décennies et siècles plus tard, William Shakespeare est devenu plus qu’un monument, un monde à lui tout seul.
Le XIXeme voit même naître une forme de « bardolatrie » et avec cette passion exponentielle pour l’homme de Stratford commencent à se poser les inévitables questions.
Comment un petit commerçant d’une plus petite ville encore a-t-il pu enfanter une œuvre aussi riche, aussi dense, aussi intemporelle et à ce jour inégalée ?
Comment un tel homme, durant la Renaissance anglaise où une immense majorité de la population est quasi-illettrée, a-t-il pu écrire des dizaines de pièces si extraordinaires, dans une langue aussi poétique ?

Le génie n’expliquerait pas tout

William Shakespeare (Ou Shake-Speare ? Ou Shakespare ? Déjà l’orthographe de son patronyme est sujette à caution) n’est à son époque qu’un auteur parmi d’autres et c’est principalement comme comédien que l’on trouve sa trace à Londres.
De trace d’une véritable éducation de l’intéressé ou d’une bibliothèque digne de ce nom, rareté indispensable pour écrire le canon shakespearien, rien.
Il n’est pas attesté qu’il a reçu une éducation ou même qu’il sache simplement lire et écrire.
Alors que l’on connaît des manuscrits, des notes, des témoignages irréfutables du travail théâtral & poétique des contemporains de Shakespeare, du sien, on ne trouve que quelques exemples de sa signature, gribouillis peu inspirants. Tout cela est difficilement compatible avec la richesse du vocabulaire shakespearien qui compte des dizaines de milliers de mots.

Shakespeare comédies, histoires et tragédies © Ray Tang / ANADOLU AGENCY


Quand l’intéressé meurt dans sa ville natale de Stratford-sur-Avon, son testament, pourtant assez détaillé, ne dit pas un mot de ses œuvres alors qu’il en reste encore de nombreuses encore inédites. De même, les hommages qui lui sont rendus lors de son décès, à une époque où on goûte beaucoup cet exercice, sont parcellaires et plutôt tièdes.

Aujourd’hui à Stratford, le barde est omniprésent et une foule toujours plus nombreuse venue du monde entier piétine chaque jour dans sa supposée maison natale, pieusement conservée. Toutefois hommages, statues et représentations diverses qui émaillent la cité sont très postérieures à sa mort. En 1616, sa disparition ne semble avoir ému personne.

Un Shakespeare voyageur?

Les pièces de Shakespeare se déroulent souvent en Italie ou en France, pays très probablement inaccessibles à un homme comme lui. Pourtant ses descriptions paraissent si précises que certains indigènes sont de farouches partisans d’un Shakespeare français ou italien. Là encore, pas de trace écrite d’un quelconque voyage de Shakespeare hors de son pays à une époque où la monarchie surveille de près ses sujets qui quittent leur île pour le continent.
Et où William Shakespeare aurait-il puisé ses connaissances de l’Antiquité, de l’Histoire, du Droit et de l’anatomie ?
Où l’auteur aurait-il pu connaître dans le détail de nombreux aspects de la vie de cour et des habitudes exotiques de l’aristocratie, lui qui gravitait si loin de ces cercles ?

Représentation d'une pièce de Shakespeare à Stratford upon Avon

Représentation d'une pièce de Shakespeare à Stratford upon Avon

© LEON NEAL / AFP


Mais si Shakespeare est un autre, pourquoi le véritable écrivain aurait-il voulu abdiquer la paternité d’une œuvre aussi extraordinaire ?
Ici, les réponses raisonnables ne manquent pas : à son époque, Shakespeare, quel qu’il fut, ne pouvait évidemment pas anticiper sa monumentale postérité.
Ensuite, il était plutôt mal vu pour un aristocrate (si c’est le statut du véritable auteur) de se livrer à des activités de dramaturge, le genre étant même carrément impie aux yeux de certains.
Enfin et ce dernier point vaut pour tous les éventuels candidats, l’oeuvre shakespearienne regorge de princes assassinés et de remises en question plus ou moins subtiles de l’autorité monarchique à une époque où le pouvoir est si susceptible qu’un soupçon de dérapage peut conduire en prison ou même à la mort.

Toutefois et c’est là le nœud du problème, si rien ne prouve positivement que Shakespeare est bien Shakespeare, rien ne prouve véritablement le contraire. L’absence de preuve est-elle la preuve de l’absence ?

 Des Shakespeare par dizaines 

Pour certains, la réponse est un ferme oui.
Depuis le XIXe, de nombreux ouvrages ont été consacrés au sujet. Au terme d’enquêtes plus ou moins minutieuses, chacun a apporté de manière argumentée sa réponse définitive et son véritable Shakespeare (un phénomène similaire se retrouvera plus tard avec un autre Britannique moins plaisant, Jack L’éventreur).
L’un des plus malicieux partisans d’un vrai-faux Shakespeare est lui-même un géant des lettres, Mark Twain, dont l’ouvrage « Shakespeare est-il mort ? » a même fait l’objet d’un récent one-man show dénonçant l’homme de Stratford comme un usurpateur.

Les Etats-Unis, fidèles à leur passion pour le judiciaire, ont même vu se tenir des procès pour la forme où la justice devait trancher la question de l’identité de l’écrivain.
A ce jour, on dénombre au moins plus de 70 « vrais » Shakespeare potentiels. Certains sont crédibles comme des auteurs contemporains à l’exemple de Marlowe ou Bacon, d’autres en revanche semblent nettement plus fantaisistes comme l’Espagnol Cervantès ou même la reine Elizabeth Première  en personne. Beaucoup tiennent en effet pour un aristocrate, avançant à juste titre que la culture et l’éducation indispensable à la production d’une telle œuvre sont forcément l’apanage d’un homme de cour de haut vol.
En tête dans cette course identitaire, Edward De Vere, comte d’Oxford a les faveurs du plus grand nombre. Cette théorie a d’ailleurs fait l’objet d’un film en 2011 au titre éloquent : "Anonymous"

Mais dans les milieux universitaires les plus classiques où l’œuvre est inlassablement commentée, cette controverse est mal vécue et on assène que le seul et unique Shakespeare est bien le William de Stratford.

Alors faute de preuves irréfutables et dans l’attente d’un improbable coup de théâtre quatre siècles après, laissons le dernier mot à un Français, Alphonse Allais : « Shakespeare n'a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui portait le même nom que lui. »