Taslima Nasreen s'inquiète des attentats jihadistes au Bangladesh

Par @Culturebox
Publié le 14/11/2016 à 09H36
Taslima Nasreen le 1er novembre à New Dehli

Taslima Nasreen le 1er novembre à New Dehli

© Sajjad HUSSAIN / AFP

En exil depuis un quart de siècle loin de son Bangladesh natal, l'écrivaine Taslima Nasreen voit une résonance de sa tumultueuse destinée dans la série d'assassinats et attentats jihadistes qui frappe son pays.

Cible de fatwas pour ses écrits sur la religion, mère de livres bannis dans son pays, en errance entre l'Europe, les États-Unis et l'Inde depuis 1994, l'essayiste féministe de 54 ans constate tristement: "Le Bangladesh est né comme un État laïc. Mais maintenant c'est une sorte d'État fondamentaliste".

Condamnée à fuir sa terre natale après la publication de son roman culte "Lajja" ("Honte" en bengali), sur des pogroms anti-hindous au Bangladesh, la prolifique écrivaine a pu poser ses valises en Inde depuis 2011. Avec toujours cette angoisse latente de devoir tout quitter, à nouveau. L'histoire de sa vie.

Dans son petit appartement de New Delhi gardé par des policiers en armes où elle reçoit l'AFP, l'humidité grignote des murs recouverts de portraits d'elle-même et des prestigieux prix décernés au cours de sa carrière. Les vitrines de livres en bengali sont ornées d'autocollants féministes et athées. Sur la table basse, un recueil de caricatures de Charlie Hebdo posé en évidence.

Vague d'assassinats

A la fois si proche et si loin de ce Bangladesh qu'elle décrit comme "une nation médiévale et intolérante de sectaires, d'extrémistes et de fanatiques" en introduction d'"Exile", nouveau volume de son autobiographie tout juste traduit en anglais (éditions Penguin), Taslima Nasreen suit avec inquiétude la spirale de violence dans laquelle s'enfonce son pays.

Depuis 2013, une dizaine de blogueurs et d'éditeurs ont péri sous les coups de machettes de jihadistes mécontents de leurs textes. Ces victimes "écrivaient exactement ce que j'écrivais", note cette gynécologue de formation au visage rond, drapée dans un sari rayé. Entre ses sourcils, le large bindi distinctif des femmes du Bengale. Les assassins, fait remarquer la quinquagénaire, sont si jeunes que la plupart d'entre eux n'étaient même pas nés à l'époque de "Lajja", où des dizaines de milliers de personnes descendaient dans les rues du Bangladesh pour réclamer sa pendaison haut et court. "Ces fondamentalistes qui ont tué ces blogueurs, ils ne sortent pas de nulle part. Leurs ancêtres, leurs pères, leurs grands-pères voulaient déjà me tuer", déclare celle qui a déjà écrit 43 ouvrages.

Rétrospectivement, Taslima Nasreen voit dans la détérioration sécuritaire actuelle, qui a atteint un paroxysme sanglant avec l'attentat contre un café de Dacca en juillet, la suite logique des circonstances qui l'ont jetée sur les routes de l'exil.

Dans les années 1980, j'écrivais sur les fondamentalistes islamiques. Je disais qu'ils ne devaient pas prospérer sans rencontrer d'opposition, qu'ils détruiraient notre société". "C'est exactement ce qu'il se passe aujourd'hui."

Taslima Nasreen

L'exil n'est pas un long fleuve tranquille

Dans son dernier opus, la femme de lettres relate les troubles qui l'ont obligée à quitter l'Inde la première fois. Installée paisiblement à Calcutta depuis trois ans, elle voit sa vie basculer mi-2007 lorsque qu'éclatent des manifestations demandant son expulsion. Là voilà soudain assignée à résidence pour sa protection, dans l'impossibilité de sortir, de voir des amis. Placée dans un avion par un gouvernement du Bengale occidental désireux de se débarrasser d'elle, la romancière se retrouve embarquée dans un kafkaïen périple entre Jaipur et Delhi, les autorités ne sachant que faire d'elle.

L'Etat finira par la placer dans une maison sous haute protection au "silence comateux", aux "fenêtres barrées". Elle y restera enfermée plusieurs mois, avant de se décider à partir en Suède. Célébrée en Occident comme un symbole de la lutte contre l'obscurantisme, contre l'oppression des femmes, Taslima Nasreen est autant saluée que détestée dans le sous-continent indien. 

"Je ne pense pas être un symbole", lâche l'intéressée. "Je suis juste une écrivaine comme les autres, et j'ai écrit sur ce en quoi je croyais. Donc certaines personnes ont voulu m'assassiner, mais vous savez, je n'en ai rien à faire. J'ai continué à écrire."