INTERVIEW. Benjamin Lacombe, tout sur son Alice, invitée au Salon du livre de Montreuil

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 04/12/2015 à 20H24
Benjamin Lacombe dans l'exposition "Wonderland la logique du rêve", Salon du livre et de la presse jeunesse 2015

Benjamin Lacombe dans l'exposition "Wonderland la logique du rêve", Salon du livre et de la presse jeunesse 2015

© Laurence Houot / Culturebox

Le salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil a choisi cette année de célébrer le 150e anniversaire d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Une grande exposition en forme de labyrinthe est consacrée à ce personnage majeur de la littérature jeunesse. Rencontre avec Benjamin Lacombe, l'un des 5 illustrateurs invités à exposer au Salon, et depuis l'enfance passionné par Alice.

Benjamin Lacombe fait partie des cinq illustrateurs invités au salon du livre. "J'en suis très honoré", nous dit-il.  Ses magnifiques illustrations -de véritables tableaux grands formats- sont à découvrir dans l'exposition "Wonderland la logique du rêve". Alice, un texte parfait pour réfléchir à la thématique choisie cette année "Pour de vrai, pour de faux". "Alice au pays des merveilles" est une "mise en abîme totale de ce sujet", nous disait la directrice du Salon il y a quelques semaines

Il se trouve que c'est cette année le 150e anniversaire d'Alice au pays des merveilles, heureux hasard du calendrier qui permet à l'équipe du salon de bénéficier d'une riche actualité éditoriale. Parmi ces nombreuses publications, une très belle version du conte de Lewis Carroll éditée aux éditions du Soleil, illustrée par Benjamin Lacombe.

L'illustrateur nous raconte comment il s'est emparé de ce texte, qu'il a découvert quand il avait 10 ans, qu'il adore, et qu'il rêvait d'illustrer depuis 20 ans. 


INTERVIEW - BENJAMIN LACOMBE

Est-ce que ce n'est pas trop difficile d'illustrer "Alice au pays des merveilles" ?
Alice, c'est un thème difficile mais en même temps j'aime beaucoup ce texte. J'ai lu Alice quand j'avais 10 ans et j'ai toujours eu envie de l'illustrer. C'est un univers dont je me sens très proche. C'est un texte qui offre une matière très riche, qui appelle à l'illustration. D'ailleurs le texte lui-même appelle directement à l'image, avec des petites phrases comme "allez voir le griffon", et c'est très rare. Il y a aussi le personnage d'Alice, qui n'est jamais décrit physiquement. On a des indications qui nous font comprendre sa condition sociale, on voit bien qu'elle n'est pas tombée du ruisseau. Elle est un peu l'idéal de la société victorienne de l'époque. Quand il était encore en vie, Lewis Carroll était très directif sur la manière dont il voulait qu'Alice soit représentée. Il avait d'abord dessiné lui-même les images pour son livre et ensuite c'est lui qui a engagé John Tenniel, à qui il avait donné beaucoup d'indications. Tenniel ne les a d'ailleurs pas suivies. Il lui avait par exemple donné une photographie d'une petite fille, pas Alice Liddell, mais Beatrice Henley. Une petite fille blonde, très éthérée.
Annexe "Les aventures d'Alice au pays des merveilles", Beatrice Henley, la petite fille qui a servi de modèle à John Tenniel pour représenter Alice. Photographie de Lewis Carroll, 1858

Annexe "Les aventures d'Alice au pays des merveilles", Beatrice Henley, la petite fille qui a servi de modèle à John Tenniel pour représenter Alice. Photographie de Lewis Carroll, 1858

© Lewis Carroll (
Le texte de Lewis Carroll a été mille fois illustré, comment fait-on pour avoir un regard neuf sur Alice ?
D'ailleurs je ne sais pas si Lewis Carroll aurait apprécié mes dessins. Moi j'aime beaucoup les illustrations de Tenniel alors que Carroll ne les aimait pas par exemple. Mais pour ma part le travail d'illustration d'Alice a muri pendant 20 ans. C'est un texte exigeant et pas facile. Il y a là dedans des scènes et des personnages qui résistent. Mais je suis vraiment parti du texte. L'idée n'était pas de vouloir être à tout prix original. J'aurais pu faire Alice chez les Massaï, d'autant que Carroll n'a donné aucune indication ni de lieu ni de date, mais je crois que cela n'aurait pas été pertinent. Je crois qu'Alice est un texte ancré dans l'époque victorienne.
Illustration (détail) "Alice au pays des merveilles"

Illustration (détail) "Alice au pays des merveilles"

© Bejamin Lacombe / Soleil
Et pourtant "Alice" est un texte indémodable ?
Indémodable, je ne dirais pas ça. Alice est un texte hors du temps. Il n'est pas "moderne" dans le sens où il parle d'un autre temps justement. Mais il est d'actualité, parce qu'il traite de sujets qui intéresseront toujours les enfants : le passage à l'âge adulte, les transformations physiques, les dysfonctionnements qui accompagnent cette période. Alice parle de ce moment de bascule entre l'enfance et l'âge adulte, un moment important. Et c'est ça qui en fait un texte éternel.
Détail "Illustration Alice au pays des merveilles"

Détail "Illustration Alice au pays des merveilles"

© Benjamin Lacombe / Soleil
"Alice" est un texte qui a accompagné toute la vie de Lewis Carroll. Il avait d'abord écrit "Les aventures d'Alice sous terre" qui n'ont été publiées qu'en 1886, puis "Les aventures d'Alice au pays des merveilles" en 1865, ensuite "De l'autre côté du miroir" en 1872, et enfin il a refait une version d'Alice en 1889, "Alice racontée aux petits enfants",

Il faut savoir aussi que le texte de Lewis Carroll est multiforme. Il y en a eu de nombreuses traductions. Certains traducteurs comme Jacques Papy ont beaucoup francisé le texte, francisé les poèmes notamment. Moi j'ai travaillé sur le texte traduit par Henri Parisot, qui a étudié Alice pendant 30 ans, un traducteur et éditeur proche d'André Breton, qui a beaucoup respecté la dimension surréaliste du texte.
Cabochon Alice au pays des merveilles

© Benjamin Lacombe / Editions Soleil

Vous avez fait un véritable travail documentaire avant de commencer les illustrations?
Je me suis plongé dans le journal de Lewis Carroll et je me suis aussi beaucoup inspiré des photographies de Lewis Carroll. C'est pour ça aussi que mes personnages ont aussi quelque chose de balthusien. Ses photos en disent beaucoup sur sa manière d'aborder les enfants. Lewis Carroll se met à la place des enfants. Les petites filles sont ses amies. Il est "avec" les enfants. On voit que c'est comme ça qu'a été construit le livre. Mais je me suis surtout appuyé sur le texte. Et ce qui comptait pour moi, c'était d'être juste. Pas de chercher l'originalité à tout prix. C'est facile de faire "original", mais pour moi ça s'appelle une posture. Je pense au contraire que l'on peut se servir des clichés. Et il y a des clichés qui ont des raisons d'être en plus. Y faire référence, mais pas tout à fait. Je crois que l'important c'est d'aborder le sujet avec sincérité et le traiter du mieux qu'on peut.
Illustration Alice au pays des merveilles La reine dans le labyrinthe © Benjamin Lacombe / Soleil
On voit dans l'exposition qu'il y a deux types d'illustrations. Pourquoi ?
D'un côté, j'ai travaillé avec de l'encre de chine et aux feutres Poscas pour dessiner ce que l'on appelle les cabochons (les dessins qui rythment la lecture). Et pour les illustrations, ce sont des tableaux à la gouache et à l'huile.
Illustration rabat et quadruple page Alice au pays des merveilles

Illustration rabat et quadruple page Alice au pays des merveilles

© Benjamin Lacombe / Soleil
J'ai fait des grands formats car pour le livre nous avons éclaté la maquette avec des pages à rabats par exemple, et nous avons aussi beaucoup joué avec la typographie, ce qui n'avait jamais été fait jusqu'ici. En fait, nous avons fait un livre qui, comme Alice, passe son temps à chercher sa taille !

Visite dans l'atelier de Benjamin Lacombe Reportage Elisabeth de Pourquery, J.J. Buty


A LIRE
Couverture "Alice au pays des merveilles" © Benjamin Lacombe / Soleil
"Alice au pays des merveilles", de Lewis Carroll, traduit de l'anglais par Henri Parisot (Editions Soleil - Collection Métamorphoses BD - 29,95 euros)

A VOIR
Exposition Wonderland la logique du rêve
Salon du livre et de la presse jeunesse
Montreuil du 2 au 7 décembre 2015