Mircea Cartarescu dénonce une "guerre" contre la culture en Roumanie

Par @Culturebox
Mis à jour le 20/03/2013 à 11H28, publié le 20/03/2013 à 11H21
Mircea Cartarescu à Madrid le 27 février 2013

Mircea Cartarescu à Madrid le 27 février 2013

© Angel Dia / Epa / MaxPPP

Interviewé par l'AFP, l'écrivain Mircea Cartarescu, auteur contemporain roumain le plus traduit, déplore les "moments dramatiques" vécus ces derniers mois par la culture dans son pays et la "guerre" contre les intellectuels, expliquant ainsi son absence au Salon du livre de Paris (22-25 mars).

"Mon absence du Salon du livre est avant tout une protestation. Dans une Roumanie où la situation se dégrade jour après jour (...), la culture vit elle aussi des moments dramatiques", estime l'écrivain âgé de 56 ans, souvent évoqué comme possible Prix Nobel de littérature.

Poète et romancier, auteur notamment de "Orbitor" (L'oeil en feu, Denoël, 2005, ouvrage récompensé en 2012 à Berlin par le prix Haus der Kulturen der Welt) et "Aripa tatuata" (L'Aile tatouée, Denoël, 2009), Mircea Cartarescu figurait parmi 27 écrivains roumains invités à Paris pour le 33e Salon du livre qui met la Roumanie à l'honneur, avant de se désister il y a quelques jours.

Une "épuration" de l'Institut culturel roumain
Dans son pays, la réorganisation expéditive, l'été dernier, de l'Institut culturel roumain (ICR), interlocuteur local des organisateurs français du Salon, a provoqué une tempête internationale et amené de nombreux intellectuels roumains à couper tout lien avec l'institution. Des centaines d'artistes et de responsables culturels du monde entier dont les Prix Nobel de littérature suédois Tomas Tranströmer et allemand Herta Müller, l'éditeur français Paul Otchakovsky-Laurens (Editions P.O.L), l'écrivain Jean Mattern, ou les cinéastes roumains primés à Cannes comme Cristian Mungiu et Cristi Puiu ont dénoncé à l'époque une "épuration" contre une institution dont ils louaient le professionnalisme, fustigeant une tentative "d'encadrement politique" de la culture.

Nommé à la tête de l'ICR par la majorité de centre gauche arrivée au pouvoir en mai, l'ancien ministre des Affaires étrangères Andrei Marga avait aussitôt changé la mission de l'Institut, appelé désormais à "conserver l'identité nationale" du pays, alors qu'il se chargeait avant tout jusque-là de promouvoir les voix artistiques indépendantes.

"Un retour quatre décennies en arrière"
Mircea Cartarescu condamne cette reprise en main : "La nouvelle direction de l'ICR nous fait revenir quatre décennies en arrière", aux temps de l'ancien dictateur communiste Nicolae Ceausescu et de ses "kulturniks", ces activistes communistes responsables de la culture. "L'équipe de M. Marga profère des injures contre les plus importants artistes roumains et mène une guerre contre les intellectuels roumains les plus connus."

Dans une interview à la chaîne Realitatea TV en octobre, l'ancien chef de la diplomatie roumaine Andrei Marga laissait entendre que Mircea Cartarescu avait été "privilégié" par l'ancienne direction de l'ICR en ce qui concerne le nombre de volumes traduits et publiés à l'étranger, affirmant que les listes d'auteurs proposés aux maisons d'éditions étaient rédigées selon des critères "purement subjectifs".

"J'ai été insulté jour après jour", déplore Cartarescu
"On a affirmé que l'Etat roumain a dépensé une énorme somme de l'argent des contribuables pour mes déplacements à l'étranger et les traductions de mes ouvrages, j'ai été nommé 'agent de propagande politique à l'étranger', la valeur de ma littérature a été mise en doute, j'ai été insulté jour après jour...", déplore l'écrivain. "Dans ces conditions, comment pourrais-je remplir mon rôle de messager de la culture roumaine à l'étranger dès lors que ce rôle a été systématiquement nié par l'actuelle direction de l'ICR ?"

Mircea Cartarescu déplore en outre la présence au Salon du Premier ministre roumain Victor Ponta, reconnu coupable de plagiat dans sa thèse de doctorat par plusieurs commissions d'universitaires et dont "la culpabilité morale entachera irrémédiablement le visage de la culture roumaine". Le chef du gouvernement roumain nie pour sa part avoir plagié.

D'autres intellectuels s'insurgent
Plusieurs autres auteurs importants invités à Paris, dont l'écrivain Andrei Plesu, un des intellectuels les plus respectés du pays et le philosophe et directeur des éditions Humanitas Gabriel Liceanu ont pour leur part annoncé qu'ils ne se rendraient pas à Paris pour marquer leur désaccord avec la politique de l'ICR. "Je pense qu'on aurait besoin de plus de courage et de solidarité devant tant amateurisme culturel", estime Mircea Cartarescu. "Sinon nous serons tous suffoqués."

Mardi, le patron de l'ICR Andrei Marga a vivement critiqué deux auteurs roumains, dont Andrei Plesu, et lancé dans un communiqué :"Pour ceux qui ont choisi de ne pas répondre à l'invitation française, les autres auteurs présents au Salon représenteront de manière convaincante la culture roumaine."