La classe : les "autoportraits à deux" de Marie Desplechin

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 22/03/2013 à 19H57
Marie Desplechin au Salon du livre

Marie Desplechin au Salon du livre

© Laurence Houot/ Culturebox

Des étudiants de Science Po Lille qui prêtent leur oreille à des adolescents d’un collège dit "sensible": les autoportraits à deux rassemblés dans "La classe" font "entendre la voix des gens que l’on n’a jamais entendus".

Ils se sont rencontrés quatre fois au cours de l’année. D’un côté des élèves de 3e du collège Paul-Verlaine de Lille, de l’autre la crème de l’enseignement supérieur, les étudiants en master de management des institutions culturelles de Lille. Les règles sont simples, les adolescents racontent, les étudiants écoutent, notent l’essentiel, les formules clés, puis s’attachent à restituer la parole, le phrasé des collégiens. L’anonymat sera respecté.

La rencontre de deux mondes

"Les collégiens ont très bien accueilli le projet. Ils étaient contents,  déjà pour eux c’était quelques heures sans cours et c’était pas noté. Ils se sont tout de suite prêté au jeu, ont aimé cette idée du plus grand qui vient les écouter, écouter ce qu’ils ont à dire. Et puis c’est toujours valorisant de faire un récit de sa vie", explique Marie Desplechin.

Pour les étudiants, c’est plus compliqué. Ils ne comprennent pas tout de suite l’intérêt du projet, se méfient, ne voient pas le lien avec leurs études. "J’étais surprise de voir à quel point il sont obsédés par la note", raconte Marie Desplechin. "L’époque est féroce, et ils n’ont pas le loisir de perdre leur temps. C’est la règle du jeu, celle qu’on leur apprend depuis le début de leur scolarité. Jusque là ils l’ont appliquée avec succès. Ils voient mal ce que je viens faire dans ce dispositif. Ni à quoi je vais bien pouvoir leur servir." note l'écrivain dans l’introduction du livre.

Comme des fiançailles

Malgré les réticences, les premières rencontres ont lieu. "C’était très émouvant, je regrette qu’aucune image n’ait été faite de ces moments, c’était un peu comme des fiançailles", raconte Marie Desplechin. Les adolescents racontent leur quotidien, les copains, la famille, le collège, la religion.
Marie Desplechin a rencontré des collégiens au Salon du livre pour parler de La classe (Odile Jacob)

Marie Desplechin a rencontré des collégiens au Salon du livre pour parler de La classe (Odile Jacob)

Ce projet n’est pas sociologique, il n’a pas de valeur scientifique, du fait de la proximité de l’âge, les adolescents disent des choses qu’ils ne diraient ni à des journalistes, ni à des sociologues. "Je leur ai dit, ce que vous avez à dire m’intéresse, la manière dont vous voyez le monde, et j’étais certaine qu’ils auraient des choses à dire." explique Marie Desplechin. Ces textes n’étaient pas voués à être publiés, le hasard a fait qu’une partie est parue d’abord dans le journal Le Monde, sous forme de feuilleton, puis ils ont ensuite intéressé les éditions Odile Jacob. "Les ados eux, que ce soit publié dans Le Monde ils s’en fichaient pas mal, ça ne leur disait rien".

Une photographie de la société
 
Ces textes courts, pour certains très émouvants, ouvrent des portes sur des vies souvent caricaturées, des mondes ignorés. Ils soulignent les traits communs, comme l’absence fréquente du père, la prévalence de la mère, une certaine idée des racines, l’attachement à la famille. Ils disent aussi la richesse de ces vies. "Ces jeunes connaissent presque tous deux voire trois langues, c’est pas du tout valorisé pour eux dans leur scolarité, ils ont aussi une grande conscience de la géographie, tout ça n’est pas du tout pris en compte." explique Marie Desplechin.
 
Les "autoportraits à deux" donnent à entendre des voix singulières, qu’on entend rarement. La somme de ces récits imprime une photographie en pose longue de ceux que la société a tendance à reléguer. Passionnant.

Marie Desplechin avec La classe
Odile Jacob - 210 pages - 18,80 euros

EXTRAIT
On était plus heureux que maintenant. Je ne m'en rappelle pas vraiment, mais parfois des choses reviennent. Je suis partie de Turquie quand j'avais cinq ans. Mes parents travaillaient dans le champ de coton. Sambayat, ça s'appelait là où on habitait. C'est dans le Sud Est , je crois. On habitait tous ensemble, ça je m'en souviens. Ma soeur, mes parents et ma grand-mère. On avait un jardin avec un canapé et , avec ma soeur, on regardait les nuages passer en été. Et puis je voyais tous mes cousins rentrer du lycée et je leur courais dessus. C'était bien...
Je ne sais pas vraiment pourquoi on est partis. Enfin si, en fait, c'était pour des raisons économiques. Ici, on a une plus grande maison, mais ce n'est pas la même ambiance. c'est comme si là-bas c'tait le soleil et ici le gris. J'y retournerai plus tard. Pour voir."