Yôko Ogawa : "Les lectures des otages", résister par l'écriture

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 28/05/2012 à 14H46
Les lectures des otages, de Yôko Ogawa

Les lectures des otages, de Yôko Ogawa

© DR / Actes Sud

Des touristes sont pris en otage. Après la mobilisation médiatique autour de cet événement, l'attention du monde se détourne. Une ONG a réussi à introduire dans la cabane des otages un enregistreur. Un jeune homme de la brigade antiterroriste, casque sur les oreilles, écoute : des voix se font entendre. Huit jours. Huit otages. Huit récits.

Enfermés et inquiets, ils ont écrit leurs histoires. Sur des feuilles de papier, puis quand le papier a manqué, les ont gravées sur les murs de la cabane, fragments de phrases inscrits sur des éclats de bois retrouvés par les familles à l'issue fatale de cette prise d'otage. "Le futur, quel qu'il soit, n'abîmera jamais le passé enfermé au fond de chacun de nous". Voilà ce qui motive les otages. Tous les soirs, à la même heure, l'un d'entre eux prend la parole pour lire son souvenir.

Cuisine, biscuits et salle de conversations informelles B

Chacun en évoque un. Pas n'importe quel souvenir. Non. Celui qui a changé le cours de la vie, ou du moins imprimé une inflexion, un souffle, un léger changement de direction.

Un homme évoque un jour spécial de son enfance, où il a laissé entrer "la fille d'à côté" dans sa maison, malgré l'interdiction de sa mère. Il assiste alors à la fabrication d'un consommé, destiné à une femme mourante. Spectacle ô combien sensuel et absorbant. Sous la plume de Yôko Ogawa, la viande travaillée dans cette scène-cérémonie devient âme.

Une femme raconte comment enfant, elle a tenté de sauver un ouvrier obèse tombé d'une balançoire. Une autre encore évoque son travail dans l'usine de gâteaux secs Yamabiko, d'où elle emporte des biscuits, qu'elle partage avec sa logeuse acariâtre.

Un autre otage se souvient du jour où il se retrouve par hasard dans la "salle de conversations informelles B" du bâtiment des réunions publiques, où se déroulent toutes sortes de réunions, cours ou conférences : cours de fleurs séchées, réunions pour se divertir en sifflotant ou réunions des amis venant au secours des langues en situation critique. Cette erreur d'orientation se transforme pour l'homme en chemin vers l'écriture.

Yôko Ogawa, orfèvre du court récit

Yôko Ogawa, figure majeure de la littérature japonaise, a reçu de nombreux prix prestigieux dans son pays : prix Yomiuri en 2003 pour La formule préférée du professeur, prix Akutagawa pour La grossesse en 1991.

L'auteur de La Piscine, Les Abeilles, ou Le Réfectoire un soir et une piscine sous la pluie maîtrise parfaitement l'art de l'histoire courte et nous plonge à travers ces huit récits dans des univers étranges, suspendus entre onirisme et réalité.

L'écriture est imagée, précise, sensuelle et troublante. L'idée (venue après la publication de ces nouvelles dans une revue entre 2008 et 2010) de relier les histoires, en inventant un destin commun tragique aux protagonistes, ajoute une dimension émouvante et frappée de suspense à ces courts récits. Un régal.

Les lectures des otages
Yôko Ogawa, traduit du japonais par Martin Vergne
Editions Actes Sud
188pages / 19 Euros

[ EXTRAIT ]

"Le morceau fut entièrement haché. Du seul fait de ce changement de forme, l'aspect de la viande était totalement différent. La vigueur brute s'était retirée à l'intérieur pendant qu'au contraire le sang diffusait vers l'extérieur, la fraîche couleur écarlate prenant une teinte plus sombre de garance. Après l'intervention de la fille, la viande s'étalait sur la planche à découper comme un ascète en contemplation."